La part d'ombre d'Angela Davis

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Il en est d'Angela Davis comme des icônes de notre panthéon des dieux modernes : un nom associé à une image pure. Angela Davis, c'est une boule de cheveux noirs et crépus, surmontant une silhouette élancée, féline, doublée d'un poing serré, salut des Black Panthers. C'est une image, belle, universelle, dont les défauts et les aspérités ont été gommés par le temps, pour l'Histoire. Dont la part d'ombre ne sera jamais dévoilée, tant la lumière qu'elle projette irradie tout le monde ! C'est Bob Marley lié à la feuille de cannabis, le Che Guevara à l'étoile rouge accrochée à son calot noir, Charles de Gaulle à la croix de Lorraine, l'Abbé Pierre à sa cape et son béret basque…

Intelligemment, l'affiche américaine du film documentaire qui parle d'elle le rappelait :  "You know her name, know her story" (Vous connaissez son nom, découvrez son histoire). C'est ce que la plupart des spectateurs et notamment les plus jeunes, ont fait, qui ont vu Free Angela, sorti sur les écrans français le 3 avril dernier. Redonnant un sens à l'Histoire, ne laissant pas de place à son ombre non plus !

Ces spectateurs ont appris que cette coupe afro des années 70, abritait le cerveau fécond d'une brillante philosophe, passée par l'université allemande. Que son poing se levait avec celui de ses camarades communistes et frères et soeurs d'armes des Black Panthers à chaque manifestation contre l'Etat raciste blanc américain d'après 1968. Que le gouverneur de la Californie à l'époque, un certain Ronald Reagan, avait contribué le premier à lui assurer une certaine renommée en lui interdisant d'enseigner à l'Université de Los Angeles compte tenu de ses opinions politiques. Qu'Angela, maline, avait profité de cette censure pour asseoir sa réputation de rebelle et haranguer brillamment les foules luttant pour l'égalité des droits civiques. Qu'elle fut la personne la plus recherchée par le FBI pendant deux semaines, après une prise d'otages meurtrière pour laquelle elle fut accusée d'avoir fourni une arme qui tua, voire d'avoir fomenté cet attentat.

Qu'elle a encouru la peine de mort pour trois chefs d'inculpations différents… Que le monde entier a retenti de protestations monstres, scandant "Free Angela" ("Libérez Angela") pendant son incarcération et son procès. Qu'à la fin, Angela a été disculpée de tout et que son charisme et la mobilisation qu'elle a suscitée ont probablement accéléré le mouvement en faveur de l'égalité aux Etats-Unis et dans le monde entier.


L'Histoire a sa part d'ombre aussi !

Ce film ne balaie pourtant pas le doute : on n'a jamais répondu à la question de savoir comment l'arme qu'avait acheté Angela s'est retrouvée dans les mains de Jonathan Jackson, abattu au cours de la prise d'otages qu'il avait menée. Ce jeune militant, ami d'Angela, était par ailleurs le frère de George Jackson, activiste emprisonné dont elle était follement amoureuse. Bien que très favorable à la femme rebelle, le documentaire n'effacera pas ce doute : Mademoiselle Davis a pu fournir l'arme du crime.

Ce sera sa part d'ombre ! L'Histoire se fiche de ce détail. Elle retiendra, et le monde avec elle, que la belle panthère a participé à l'évolution des droits civiques au même titre que Martin Luther King et Nelson Mandela.
Et c'est tant mieux ! Si Angela Davis n'avait pas été une brillante intellectuelle charismatique… Si elle n'avait pas été soutenue dans le monde entier par un parti politique dominant… si Angela Davis n'avait été "que" la maîtresse noire d'un autre nègre oublié, croupissant dans les geôles du plus puissant Etat blanc au monde… elle aurait fini grillée sur une chaise électrique ! Et les Noirs américains auraient du se battre encore des années…

Il est ainsi des parts d'ombres plus acceptables que d'autres. Et chacun porte la sienne, si belle soit son image.

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