Médiactivistes, un ouvrage de Cardon et Granjon

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Je reproduis ci-dessous une note de lecture que j’ai rédigée pour Inaglobal.fr, « la revue des industries créatives et des médias ». 

 

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Une fine barbichette tressée, un sourire narquois souligné par des pommettes saillantes et des yeux plissés par des zygomatiques enjoués. Des sourcils en accent circonflexe, le tout dessiné à l'encre de Chine sur un fond blanc immaculé : qui n'a pas vu ce masque tiré de la bande dessinée V pour Vendetta d’Alan Moore et David Lloyd, et inspiré de Guy Fawkes, cachant le visage des plus célèbres « cyber activistes » du moment, qui sévissent à grands coups de détournements de sites ou de soutiens aux manifestations pour le respect des libertés publiques et individuelles ? « Anonymous » mais si connus… Ils sont depuis 2008 les emblèmes de la résistance à la manipulation numérique, s’auto-proclamant vigies de la démocratie 2.0 et vengeurs des citoyens espionnés partout dans le monde par Big Brother. Dans notre société individualisée où l'affichage médiatique vaut consécration, ils sont l'incarnation actuelle des Médiactivistes, comme les surnomment Dominique Cardon et Fabien Granjon, dans leur ouvrage : rejetons d'une lignée de militants qui luttent contre l'emprise des médias par un petit nombre, ils revendiquent une autre façon d'informer les citoyens, descendants à la fois des exégètes du stratège en propagande communiste Lénine, adeptes de Noam Chomsky, altermondialistes soutiens d'Attac, lecteurs du Monde Diplomatique, abonnés de Mediapart, voire adhérents libéraux du Parti Pirate… 

Médiactivistes est opportunément réédité et mis à jour en cette fin d’année 2013. Sa première parution, en 2010, a précédé l’explosion de la médiatisation des « hacktivistes » anonymes et autres lanceurs d’alertes mondialement populaires. Dans cette précieuse histoire des médias alternatifs depuis les années soixante, Dominique Cardon et Fabien Granjon, tous deux sociologues spécialistes des médias et des nouvelles technologies, tentent de faire tomber les masques, du moins répertorient-ils et analysent-ils les motivations, les objectifs, les modes de gouvernance et d'organisation de l'ensemble de ces mouvements protéiformes qui critiquent les médias dominants : l'ouvrage, très documenté, donne de la profondeur et nous rappelle que les activistes des médias alternatifs ne peuvent être ramenés à cette caricature infantilisante de militants par ailleurs controversés. De nombreux activistes, pourfendeurs de la culture « mainstream » revendiquent aujourd'hui des racines dans la culture BD et manga, génération spontanée de geeks surdoués dans l'art du « braquage » des « méchantes » institutions capitalistes nationales et transnationales, experts de l'animation « lol cats »… Pour autant, ils se distinguent de leurs prédécesseurs qui ont bâti leur combat à la source de réflexions politiques profondes, se livrant à des affrontements idéologiques sur des choix de société au mitan du XXe siècle. 

 

Les limites de la « cyber révolution »

 

Qu'on ne s’y trompe pas, déclarent les auteurs : il est vrai qu’on a vu manifester les Anonymous au côté des Tunisiens ou des Égyptiens en 2011 lorsque s'éveillait le « Printemps arabe » ou auprès des militants d’Occupy Wall Street contre la financiarisation de la société. Il est vrai qu’ils prolongent l’histoire sociale des médias alternatifs. Mais ils ne sont pas, comme nous les présentent généralement les médias grand public, les nouveaux révolutionnaires qui ont fait tomber les dictateurs, en construisant une e-gouvernance, par la grâce d'un outillage numérique omniscient : les deux sociologues livrent ici une analyse avec près de trois ans de recul qui s’oppose aux commentaires dithyrambiques de la presse dominante qui voyait alors dans la mobilisation des réseaux sociaux le catalyseur des révolutionnaires arabes sur le terrain. (Libération du 3 février 2011 : « Tunisie : ils ont fait l’e-révolution » ; Télérama du 12 février 2011 y voit « la Toile de fond de la révolution », Ouest-France, le 17 janvier 2011 résume : « En Tunisie, la révolution passe par Facebook et Twitter », etc.). 

 

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De fait, les cyber militants tunisiens et égyptiens qui ont soutenu le mouvement se classent dans une longue histoire du militantisme contre les dictatures nord-africaines nord-africains et n’ont touché qu’une frange des citoyens déjà sensibilisés aux apports des nouvelles technologies. Et les sociologues de citer l’Égyptien Youssef El-Chazli à propos de la « révolution égyptienne » en 2011 (Du mur à la rue, article publié par la revue Médias) : En fait, Internet a joué son rôle le plus visible auprès d’une partie de la population dont l’action politique ne constituait ni une nécessité de survie (comme les ouvriers), ni une conviction idéologique (comme les activistes). 

En d’autres termes, le Net a contribué, parmi bien d’autres éléments, à politiser la jeunesse éduquée, aisée et individualiste ; une jeunesse « dorée » qui n’était pas perçue comme une menace par les autorités ». Trois ans après la chute de ces deux dictatures nord-africaines , le constat des limites de l’impact des réseaux sociaux sur l’évolution politique de la société est clair : « Une des leçons à tirer des révolutions tunisiennes et égyptienne, et plus généralement de ces mobilisations « par le bas », est que l’on risque le malentendu à vouloir trop rapidement superposer la démocratisation de l’espace public (numérique) et l’installation des procédures électorales de la démocratie représentative (…). On comprend ainsi que les résultats des élections en Tunisie et en Égypte aient pu décevoir tous ceux qui considéraient par trop rapidement les mobilisations d’individus comme un équivalent des rapports de force électoraux entre les différents acteurs, anciens et nouveaux, des scènes politiques nationales. De fait, deux formes d’expressions de la citoyenneté coexistent, beaucoup moins superposables que ne le laissent penser les apparences. »  

 

« Contre hégémonistes » et « expressivistes » : l’impossible entente ?

 

L'ouvrage de Dominique Cardon et Fabien Granjon rend ainsi au fil des pages, un hommage appuyé à ces hommes et femmes qui se sont appliqués, parfois au péril de leur vie, à lutter pour davantage d'égalité des citoyens devant l'information et la transparence des échanges de communication partout dans le monde. Ils rappellent de façon salutaire que leurs combats se sont inscrits dans la lutte ancienne et toujours vivace pour la liberté d'expression et des droits de l'Homme : il y a eu, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale la prise de conscience de la nécessité pour l'humanité de mettre en place des institutions, des garde-fous internationaux pour réguler les marchés financiers, développer l'éducation, soutenir les agricultures locales, préserver le patrimoine mondial. De même, il est des citoyens qui ont œuvré (et continuent de le faire) à la libre circulation de l'information et à son accessibilité pour tous, s'appuyant sur des réseaux informels ou des structures plus solides et ramifiées, guidés par des idéaux sociaux et politiques structurés. 

 

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Pour les auteurs, ce mouvement se décline en deux familles d'activistes qui se disputent depuis 50 ans la primauté de la lutte au gré du temps, des enjeux géopolitiques, voire des avancées technologiques : la critique « contre hégémonique » et le courant expressiviste. La critique « contre hégémonique », se trouve « à la base de luttes visant à surveiller plus spécifiquement les productions médiatiques de masse, les modes de fonctionnement des médias ainsi que leurs structures de propriété ». Elle dénonce l'emprise de quelques-uns sur la production, la diffusion et l'exploitation des informations aux dépens de la majorité des citoyens de la planète. Au fil des ans, cette communauté contre « l'impérialisme culturel », formule consacrée des années 1970, a poussé les instances internationales à favoriser l'émergence d'agences de presse continentales disputant leur influence aux géants mondiaux : on en retiendra principalement le rapport MacBride (intitulé Voix multiple, un seul monde), du nom de son initiateur irlandais qui le présenta en 1979 devant la conférence de l’Unesco à Belgrade. Ce rapport soulignait en particulier « la domination des grandes agences d’information occidentales (Agence France Presse, Reuters, Associated Press, United Press International)", et appelait de ses vœux un « nouvel ordre mondial de l’information et de la communication (Nomic) ». Ce rapport aura une grande influence et nourrira jusque dans les années 90 les réflexions (autour du Programme international pour le développement de la communication), des sommets internationaux et les initiatives favorisant l’émergence de médias locaux ou transrégionaux (notamment les agences continentales Alasei en Amérique latine, la caribéenne Cana, Wanad en Afrique occidentale, etc.). Puis ce courant a perdu de sa dynamique, indiquent les auteurs, en même temps que tombait le mur de Berlin et disparaissait l’affrontement Est-Ouest. 

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