Nouveau (et dangereux) ! la traque participative

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L'attentat de Boston marquera à coup sûr une nouvelle étape dans la transmission des informations, leur diffusion, leur appropriation par tous. Sa dramaturgie a été réglée et mise en scène magistralement par les autorités américaines et les médias, avec la participation active des internautes…  Il n'y a plus d'habitant au ban du village global de Mac Luhan… D'ailleurs, Big Brother y veille ! Tout le monde est invité au festin, tout le monde peut participer… Pour cette fois, l'issue est positive dans la mesure où les auteurs de cet effroyable carnage ont été mis hors d'état de nuire. Espérons pour la suite que le plus grand nombre soit sensibilisé aux dérives et dérapages potentiels induits par l'utilisation en masse des nouvelles technologies de l'information. Et qu'une analyse plus approfondie de cette semaine sanglante soit faite rapidement.

1994 : la première traque mondiale
Depuis près de vingt ans, de nouveaux rapports aux événements extrêmes se sont en effet mis en place lentement. Introduction à cette mondialisation de l'information dramatique, le 17 juin 1994. Vedette principale, OJ Simpson, ancien champion de football américain, star américaine s'il en est, reconverti dans le cinéma. Les caméras de la chaîne de télévision KCBS, embarquées dans un hélicoptère tiennent leur scoop : elles installent les téléspectateurs du monde entier au premier rang du spectacle : la première traque policière filmée en direct peut commencer. Rejointes par les caméras d'une douzaine de télés concurrentes, pendant près de deux heures, elles sont braquées, sur le 4X4 Ford Bronco du fuyard, soupçonné du meurtre de son ex-femme et de son compagnon une semaine plus tôt. Scène incroyable d'une voiture, filmée depuis le ciel, se faufilant lentement dans le trafic dense de Los Angeles, escortée par des voitures de police que leur gyrophare signale aux téléspectateurs. Vu à la télé, dans le monde entier… Aux images, les journalistes américains ajoutent les voix : celles de OJ Simpson, en contact téléphonique avec un officier de police, Tom Lange, conversation que Larry King reproduira dans son émission vedette sur CNN !!! Une performance déjà hollywoodienne qui fera date dans l'histoire de la télévision (voir ci-dessous).

C'était alors l'âge de pierre. Depuis cet épisode initial et magistral, ce sont les nouvelles technologies qui écrivent les chapitres les plus marquants de ces relations en perpétuelle évolution entre les médias et les citoyens.

Les gazouillis de l'affaire DSK

En France, l'affaire DSK célèbre en 2011 le mariage journaliste (ou témoin lambda)-Twitter. C'est d'un Twittos qu'est relayé le scoop de New-York à Paris durant la nuit du 14 mai 2011. Puis, ce sont les gazouillis du réseau communautaire mondial qui alimenteront les rédactions. Depuis, les pages des journaux en ligne s'affichent comme les panneaux d'horaires des aéroports. Tchik, tchik, tchik… dès qu'une information est périmée, consommée, digérée (c'est-à-dire en quelques minutes), elle est complétée par une nouvelle. Comme la succession des horaires des avions dans l'aérogare tournicotant dans un cliquetis caractéristique, la ligne de mots laisse apparaître la suivante.
Cela donne une avalanche d'informations d'un intérêt très contestable. En 2011 par exemple, Untel nous apprend que DSK entre dans le tribunal ; tel autre, qu'il s'assied à la place qui lui est dédiée ; un troisième révèle qu'il mauvaise mine, tandis qu'un collègue fin observateur souligne qu'il a lancé un baiser à sa femme présente au fond de la salle…

L'actualité, quelque soit sa gravité, est depuis commentée comme un match de football ! (pour lesquelles les journaux ont d'ailleurs repris ce principe du live tweet chaque soir de championnat ou de rencontre exceptionnelle). Mais, alors que les compte-rendus des audiences de DSK au tribunal de New-York étaient réalisés par des journalistes accrédités, les commentaires des matches de football et autres retransmissions d'un événement politique à la télévision, sont désormais ouverts au quidam qui possède une connexion au réseau mondial. Les attentas de Boston n'ont pas échappé à cette "démocratisation" de l'accès aux sources de l'information…

Boston, chasse ouverte

Aujourd'hui la question est de savoir ce qu'apporte cette opportunité donnée aux citoyens de s'immiscer dans le règlement d'un drame aussi épouvantable que celui qui a frappé Boston la semaine dernière. Des sites communautaires comme Reddit ou 4Chan aux Etats-Unis ont permis aux internautes de se précipiter dans la chasse à l'homme, après, il faut le souligner, que les autorités américaines ont lancé un appel à témoin pour la diffusion de vidéo ou de photos (lire à ce sujet l'excellent article de Michaël Szadkowski pour lemonde.fr "Les justiciers d'Internet en quête d'un coupable pour Boston"). Ici, Aaron Tang, un Bostonien a ouvert un compte sur le réseau d'images Flickr pour collecter des images qui pouvaient faire avancer l'enquête. Là, Google répertorie vidéos, photos, commentaires sur un site où s'échafaudent les hypothèses les plus farfelues, au risque de soumettre au lynchage populaire certaines personnes dont les attitudes sont jugées suspectes. Tout comme sur 4Chan, voir ici
La leçon de la tuerie de Newport en décembre 2012 n'a pas été retenue : la police avait donné par erreur en pâture mondiale le nom de Ryan Lanza (alors que le tueur s'appelait Adam), présumé meurtrier des quelque 26 victimes. Comme le rappelle Will Oremus, journaliste à Slate.com, le résultat est catastrophique pour les personnes désignées (à ce propos, pendant quelques heures un étudiant a été mis en cause imprudemment. Des articles ont été écrits faisant réagir ses camarades scandalisés d'apprendre quel monstre il était… Ces articles ont opportunément disparu de la Toile. Ouf!).

Même sous la bâche la plus épaisse...

Avec le recul, la communauté internationale sensibilisée aux flux d'informations au cours d'opérations délicates devrait se pencher plus sérieusement sur ces déferlements numériques, qui, malgré la mobilisation générale, n'ont pas été déterminants dans la conclusion de ce drame. Après tout, lance-t-on des avis de recherches, des traques de façon aussi tonitruante quand des personnes sont prises en otage par des terroristes, où que ce soit dans le monde ?
Au contraire, cette ouverture de la traque au plus grand nombre a pu exacerber certains bas instincts : les journaux américains titraient sur la chasse ("The Hunt")… les Bostoniens, on les comprend, ont bruyamment manifesté leur joie à l'annonce de la capture du second frère, Dzhokar Tsarmaeiv. Mais on retiendra de leurs liesse la scansion de "USA !", "USA !", symbole d'un triste repli nationaliste.
Et finalement, cette chasse à l'homme collective peut être interprétée d'une autre façon, peu rassurante : orchestrée par les autorités policières américaines qui restent les seuls maîtres du jeu, la distillation parcimonieuse des images est un avertissement à chacun : la police peut s'appuyer sur la masse des honnêtes citoyens pour mener son enquête rapidement et capturer les fautifs ("We got him !").

Vues sous cet angle,  les dernières images thermiques de la reddition de Dzhokar Tsarmaeiv, qu'elle a bien voulu dévoiler au monde entier est un message on ne peut plus clair : "Même dans la nuit la plus profonde, même dissimulé sous la bâche la plus épaisse, nul ne nous échappe"…

Attention Big Brother is watching you. Votre voisin aussi !

 

 

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