A propos de la colonne infâme

Extrait du livre "Signorelli, de l'oùbli du nom au Nom dupé". Comment "...ce corps investi par la torture, ce corps failli, est forteresse assiégée au motif de receler la cause des causes, est ouvert et traversé au nom du blasphème des blasphèmes, consubstantiel au péché sans doute mais, en sa matière, qualifié par un originel au tonneau plus prometteur, celui de souffrir la béance.

 

Ce texte fait suite à cet article de Lise Wajeman.

"Signorelli, de l'oùbli du nom au Nom dupé" lien vers la présentation du livre :

Extrait:

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Mais restons encore pour un temps en Italie, à Milan précisément, en 1777, lorsqu’est écrit le livre de Pietro Verri*, Observations sur la torture.

Pietro Verri

Verri est présenté comme un illustre aristocrate, philosophe, historien, économiste et écrivain animé par l’esprit des Lumières. Il est dit de lui qu’en 1768, alors qu’il travaillait sur l’histoire de l’économie publique de l’état de Milan, il se mit à s’intéresser à l’affaire des onctions pestifères, qui débuta en 1630. Il rédigea au fil des années plusieurs versions de ce qui deviendra son manifeste contre la torture ayant eu, lui, immédiatement conscience, à la différence de tous ceux qui la glorifièrent, de l’abomination représentée par La colonne Infâme*.

Ce bâtiment fut érigé en lieu et place de la maison du sieur Gian Giacomo Mora*, barbier de son état. Une plaque y est apposée pour informer en substance le passant que "...le barbier, ainsi que Guglielmo Piazza*, commissaire public de la santé, furent convaincus d’avoir ourdi un complot visant à propager la peste au moyen d’onguents mortels et qu’en châtiment de leurs actes ils ont été condamnés à être placés sur une charrette surélevée, tourmentés à l’aide d’une tenaille portée au rouge, amputés de la main droite, soumis au supplice de la roue (os des bras et des jambes brisés) et égorgés après être restés attachés six heures à la roue, brûlés, etc.…".

Ces deux-là ne furent pas les seuls à être ainsi massacrés et leur mise à mort ne venait elle-même que clore une longue période de nombreux tourments et de tortures aussi terribles que codifiés. C’est sur la mise en perspective de ces éléments et leur analyse par Pietro Verri que nous allons maintenant nous pencher.

Disons-le tout net, la lecture de cet ouvrage est incontournable. A de nombreux égards qui font profil, les uns enchâssés dans les autres, de coller à la grande tradition de la bonne cause au service de la réduction de La cause. Il faut avoir suivi les finesses et les courages de l’auteur, menés coûte que coûte, comme filet d’eau ne peut qu’être tenu au gré de la rigole, pour être confondu par la quasi fraternité de style qui se profile d’avec un ouvrage commis par un natif du cru, à savoir "Le Prince" de Nicolas Machiavel.

Un humanisme situé un pas de côté de l’anecdotique, et donc de l’oubli, par une forme de pragmatisme qui délie son auteur de toutes les impasses dues à la sympathie inhérente à sa démarche. Il est saisissant de pouvoir alors faire le constat que ce qui pourrait advenir de son entreprise est d’une autre mesure et dépasse manifestement le but déclaré.

Pour le dire précisément, le sujet entrepris, la dénonciation puis l’abolition de la torture au moyen et par tous les moyens de la raison, aurait pu faire support au déport de la raison par la dénonciation de la torture.

Et cela dit, qui peut sembler extrapolé, est pourtant livré textuellement par Verri, qui, pour présenter l’objectif de son ouvrage émet que la raison devra trancher entre sa position et les invraisemblances de l’accusation.

Il écrit cela après avoir, pour établir sa position, donné l’exemple du Marquis de Maffei, lequel, en venant à bout de la science chevaleresque, détruisit l’objet qui avait fait la notoriété de son livre, rendant sa lecture, le qualificatif de Verri serait peut-être inutile, le mien sera gratuite. Mais pas pour rien.

C’est là tout l’enjeu mais également "l'infranchi" de Verri, car le déport de la raison, qui jusqu'à présent justifiait la torture, pour enfin devoir la dénoncer, ne peut satisfaire à se formuler, nous le savons désormais, sans le franchissement donnant accès au support de l’inconscient. Et le sien, s’il se manifeste, n’est pas en tant que tel formulé. Nous y reviendrons.

Avant cela, à nouveau, posons qu'en la matière son livre pourrait être qualifié à nos yeux d'indépassable en terme de qualité démonstrative. Il témoigne également de ce que peut-être la compétence au service de l’engagement d’un homme qui se dresse devant ce qui représente la conjonction des pires violences physiques et morales, du fanatisme le plus alimenté et de la politique la plus politicienne, de l’obscurantisme le plus sourd et de la plus criante des innocences.

Mais indépassable aussi et surtout en cela que si les protagonistes ne sont plus les mêmes, la torture et ses conséquences sont invariantes de ce que le soient également quatre siècles plus tard les arguments pour aller à leur encontre. Ou les justifier.

Chez Verri toutes les subtilités du champ de la raison sont convoquées pour rendre compte de l’infondé de la chose, avec parfois des formules claquantes, ramassées et universelles, "Le fanatisme voulait trouver un coupable après avoir inventé le crime", ou encore, s’attaquant au versant de la vérité, d’appuyer par exemple que les subtiles variations qui pourraient habilement se lire sur le visage des accusés et livrer l’orientation de culpabilité ou d’innocence sont arasées par les supplices qui donnent traits communs à tous les hommes, ou bien en posant que la torture incitant coupables et innocents à s’accuser, non seulement par le biais des souffrances infligées mais aussi par le jeu de la valeur rétributive accordée aux réponses données, est un moyen de déjouer la vérité plutôt que de la mettre à jour.

Mais ce ne sont là que bribes rapportées d’un ensemble qu’il conviendrait que tout un chacun ait dans sa bibliothèque pour s’accorder un accès permanent à ce que la plus habilement tournée et la plus profonde des justifications pour la plus juste des causes puisse au final, de "juste", n’avoir que le caractère d’avoir failli.

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