La découpe du corps par la langue

Ce texte est un extrait de l'article "Au revoir les enfants" écrit en 2014. Il a été placé le 25 08 2019 en commentaire d'un sujet traité par Pierre Michel Jean, le massacre des Haïtiens en République Dominicaine en 1937.

Bonjour,

merci pour la mise à disposition de votre formidable travail.

Voici en retour un extrait du texte "Au revoir les enfants" écrit en 2014.

(...)

Le Livre des juges relate comment les Giléadites après avoir défait les Ephraïmites mirent au point un indépassable sésame pour reconnaître ceux-là de leurs ennemis qui tentaient de s’échapper en traversant le fleuve Jourdain. Ils demandaient à ceux qui venaient à eux de dire le mot Schibboleth.

Alors, immanquablement, ceux d’Ephraïm écorchaient le mot en prononçant  " Sibboleth ", rendant ainsi la sentence de leur propre mort. Les Giléadites les égorgeaient alors sur les berges du fleuve, l’instant d’avant encore lieu d’un espoir de frontière pour la liberté, devenu, d’un son, l’indépassable de la mort.

Il y a eu d’autres Schibboleth. Je retiens celui-ci, plus près de nous, 1937, et déjà oublié, qui eut lieu à la frontière de Saint-Domingue et d’Haïti. Il s’agissait de contrevenir aux déprédations des Haïtiens dénoncées par les Dominicains. Les chiffres des Haïtiens tués oscillent entre 15000 et 30000.

Si l’on égorgeait vraisemblablement au couteau sur les rives du Jourdain, les Dominicains, sans doute frères de sang des Rwandais, firent commerce de la machette pour découper les corps de ceux auxquels était présentée une botte de persil et qui devaient alors prononcer ce mot. L’impossibilité pour les Haïtiens de prononcer le « r » les dénonçait alors à leurs bourreaux.

Il y aurait tant et tant à relater sur l’historique de cet épisode et tant à dire sur ses effets encore actuellement. Il faut pourtant sérier et aller directement dans la direction de ce que peuvent nous livrer les confins de l’abjection.

Citons pour ce faire cette phrase extraite du discours prononcé dès les premiers jours du massacre par le président de Saint-Domingue, Trujillo. A Dajabon, ville frontière dont le pont avait été coupé pour empêcher la fuite des Haïtiens, il eut ses mots : " Depuis quelques mois j’ai voyagé et traversé la frontière dans tous les sens des mots." .

Convenez qu’après les péripéties contées des Ephraïmites pour traverser le Jourdain, des Horaces pour maintenir les murs de la cité, de Dutilleul pour traverser les murs de l’amour et de Marcel Aymé pour traverser ceux de la langue, les mots du tyran viennent à point pour ponctuer ce qu’il en est de la traversée du corps par le langage.

Nous est en effet pointé ici,  "J’ai…traversé la frontière dans tous les sens des mots…", que ce que livre l’au-delà du sens, frontière des frontières maintenant dépassée, est un signe inouï qui a prise sur le corps.

Ce signe fait du corps le lieu du sans quartier ou, mieux encore, sans que cela ne soit antinomique, le lieu du corps mis en quartier.

(...)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.