Discours prononcé par Jean Weil (dit de Thann)

Discours prononcé par Jean Weil lors de la remise des insignes de Chevalier de la Légion d’Honneur, Bazouges sur le Loir, le 27 août 2016.

 Tout d’abord, je tiens à remercier les personnes et les associations qui sont intervenues pour ma nomination au grade de chevalier dans l’ordre national de la Légion d’Honneur, et en particulier Monsieur Raymond Riquier qui me fait l’honneur de me remettre les insignes aujourd’hui. Cette nomination intervient, dans le cadre de la promotion « Mémoires de la Déportation » soutenue par le Président de la République. Ce n’est pas ma seule personne qui est concernée mais une partie des derniers survivants de la déportation des Juifs de France qui, de manière souvent très discrète, n’ont cessé de témoigner du sort inique fait à ces personnes au nom de théories raciales qui font honte à l’humanité.

Comme me l’a écrit Jean-Marc Todeschini, Secrétaire d’Etat auprès du Ministre de la Défense chargé des Anciens combattants et de la Mémoire, “cette nomination témoigne de la reconnaissance de la Nation pour votre engagement sans faille, notamment auprès des jeunes générations, dans la transmission de cette période douloureuse de l’histoire de notre pays qu’a été la déportation et la guerre ».
Ayant été interné pendant quatre années au cours de mon enfance, d’abord à la prison de Briey, commune près de laquelle mes parents résidaient, puis dans différents camps de transit en France (Ecrouves, Pithiviers, Baume la Rolande, Drancy), pour enfin atterrir en Allemagne au camp de Bergen Belsen, j’ai acquis une certaine légitimité à témoigner de cette période, et ne m’en suis pas privé.
De mon point de vue, il n’y a aucun mérite à témoigner d’une histoire qui vous a marqué à vie et d’intervenir auprès des jeunes pour qu’ils acquièrent une culture et développent des cadres mentaux leur permettant de résister aux entreprises totalitaires et d’asservissement. Je n’ai fait que mon devoir d’enseignant. De ce fait, très sincèrement, je considère que je ne mérite pas cette décoration.
Ce n’est pas un effet de style, ni une soudaine pudeur, mais la simple réflexion sur les faits bruts tels qu’ils se sont déroulés. Je n’avais que quatre ans et deux mois lorsque ma mère, ma petite sœur Josette alors âgée de 6 mois, avons été arrêtés au domicile familial. Un petit matin, emmenés par la gestapo à la prison de Briey ! Ma mère racontait que même la gardienne de prison en avait les larmes aux yeux et apportait, en cachette, un bol de chocolat à la Petite.
Si j’ai accepté l’honneur qui m’est fait en m’attribuant cette décoration, c’est pour mes parents qui eux l’auraient vraiment mérité.
Si je m’en suis sorti, c’est grâce à mes parents qui ont réussi à créer une « famille virtuelle », malgré la séparation.
Ma mère a donné et insufflé à tous, y compris à mon père, la volonté farouche de s’en sortir avec courage et dignité.
Mon père avait été fait prisonnier de guerre au moment de la débâcle. Quand il a appris l’arrestation de sa femme et de ses enfants, il a renoncé à un projet d’évasion qui avait toutes les chances de réussir puisqu’il parlait l’allemand parfaitement et s’était déjà procuré un uniforme allemand. Il avait appris en effet que les femmes et enfants de prisonniers de guerre juifs avaient un statut spécial. Sa présence en camp de prisonnier nous épargnait, provisoirement, de ne pas passer à la chambre à gaz. Il s’est donc privé de liberté pour nous sauver.
Mon père nous a envoyé, chaque mois ou presque, un dessin montrant autre chose que le mouroir qui nous entourait à Bergen Belsen. Il collectait pour nous des « étiquettes », c’est-à-dire des adresses d’associations caritatives issues de tous les pays du monde. Ces associations nous envoyaient, directement à Bergen Belsen, des colis avec de la nourriture en conserve, principalement des sardines – un vrai régal que je n’ai jamais oublié. Grâce aux lettres de ma mère, ces adresses étaient « évaluées » et mon père savait si l’adresse était à réutiliser ou non. De même, ma mère avait fait comprendre à mon père que des cigarettes lui seraient bien utiles pour augmenter la quantité de pain qu’elle pouvait nous proposer à ma sœur et à moi (certains déportés troquaient du pain pour avoir des cigarettes). Il lui avait suffi d’écrire qu’elle s’était mise à fumer et il a tout de suite compris. Il a alors cherché des « adresses » avec cigarettes en plus des conserves.
Malgré tous les soins apportés par ma mère, ma petite sœur Josette est morte à la libération du convoi qui nous emmenait vers le sud-est, sans doute d’avoir ingéré une nourriture solide après de si longs jours de disette. Une culpabilité et une tristesse infinies.
Pour comprendre la bizarrerie de notre situation à Bergen Belsen, il faut tenir compte du regard que les S.S. portaient sur les Juifs qui à leurs yeux n’étaient pas tous identiques. De leur point de vue, certains étaient bien intégrés, en particulier ceux qui étaient prisonniers de guerre de pays comme la France et donc « méritaient » un traitement différent qui permettait d’échapper à « la solution finale », tout au moins provisoirement. En somme, ils n’étaient plus des Juifs éternellement errants. A ce titre-là, nous avons eu droit de garder nos effets et habits personnels, avec il est vrai l’étoile à six branches avec JUIF inscrit au centre pour lever toute ambiguïté. De même, nous avions le droit de recevoir des colis, ce que mon père utilisait de manière intensive, comme je l’ai déjà signalé. Les colis étaient remis dans leur intégralité sans que leur contenu soit rendu impropre à la consommation ou ouvertement volé, comme cela se passait dans les camps français sous les yeux indignés des internés. Nous étions une enclave, le « camp de l’étoile », dans la multitude de camps de toute nature qu’il y avait à Bergen Belsen. En fait, indirectement nous bénéficions des avantages des conventions de Genève pour les prisonniers de guerre, même juifs. Ces femmes de prisonniers de guerre, français, bénéficiaient d’un statut particulier car elles étaient les femmes de « guerriers », juifs certes, mais plus respectables que les autres. Cette hiérarchisation découle pour les S.S., directement de leur racisme « scientifique » et donc s’applique sans aucun état d’âme.
Jeanine Doerry, historienne de l’université de Hanovre, qui me fait l’honneur de sa présence aujourd’hui a finement décrit la situation de ces juifs « protégés » du camp des étoiles. Je la remercie très chaleureusement d’avoir traité de ce délicat sujet avec prudence et rigueur. Je la remercie également d’avoir contribué à l’organisation qui nous (Sandrine ma fille et moi) a permis de nous rendre au camp de Bergen Belsen et à Trobïtz où ma petite sœur est décédée et inhumée.
De fait, il y a peu d’éléments qui proviennent directement de ma mémoire d’enfant. C’est pour cette raison, aussi, que je me récuse comme témoin direct. En effet, ceux qui ont vu et souffert « en direct » ce sont mes parents, ma mère en particulier. Sur la fin de sa vie, en délirant un peu, elle m’a annoncé avec du plaisir dans l’expression qu’elle venait d’avoir la Légion d’Honneur ! Ce qui était faux, malheureusement. Je lui dédie cette décoration.
Cependant, si je n’ai que des souvenirs épars - évoqués dans des nouvelles et un roman autobiographique, il n’en est pas moins vrai que je peux témoigner de la difficile insertion ou, comme on aime à dire maintenant, de la difficile réinsertion d’un enfant puis d’un adulte ayant subi de telles violences. Violences qui ne se « limitaient » pas aux menaces de mort constantes, au manque de nourriture, à l’absence d’hygiène et à la prolifération de maladies infectieuses ainsi qu’à l’internement sans jugement, mais en premier lieu à la mort civile c’est-à-dire à l’exclusion de la société des personnes considérées comme juives. En promulguant un statut des Juifs, le gouvernement du Maréchal Pétain a non seulement sacrifié aux désirs des antisémites, mais il a montré du doigt une catégorie de personnes qui avant d’être incarcérées étaient privées de tous les droits, de ressources et de possibilités de vivre de manière autonome. Il suffisait alors de les emprisonner, administrativement, sans jugement puisqu’ils n’étaient plus des citoyens protégés par les lois de la République. C’est précisément ce qui est arrivé à ma mère qui a appris du responsable des Mines de fer où elle travaillait qu’elle était privée d’emploi et n’aurait droit à aucun secours d’aucune sorte, ceci peu avant notre arrestation. Les malheureux ouvriers du camp de Clef (une commune non loin de Bazouges) ont été dans la même situation. Mais eux n’ont pas eu la chance d’avoir un père prisonnier de guerre !
En réfléchissant à cette marche vers le non droit qui se développait, alors, dans toute l’Europe, j’ai essayé d’intervenir et de témoigner. Témoignages plus axés sur les terribles et implacables mécanismes mis en œuvre que sur les montagnes de souffrances et d’atrocités dont tous les déportés témoignent dans un premier mouvement. Ce qui est nécessaire mais qui ne permet pas aux jeunes générations de comprendre et de réfléchir sur les Droits de l’Homme, l’évolution des sociétés et de la leur en particulier. C’est ainsi que j’entends témoigner et c’est aussi comme cela que j’essaye de continuer à témoigner.
J’essaye de faire en sorte que nos sociétés appliquent la très belle formule de Nelson Mandela : Vérité et Réconciliation. C’est à ce prix que la paix peut se construire durablement.
Actuellement, je suis bouleversé par la situation présente des migrants en France et en Europe.
En dépassant les particularismes, on peut se rendre compte que le traitement de migrants ressemble en bien des points au traitement des Juifs d’Europe. Certes, il n’y a pas de plan d’extermination, mais les conditions qui leur sont faites reviennent à les traiter en sous-hommes, ce qui est inadmissible. Rappelons que l’antisémitisme était soutenu, entre autre, par le souci de privilégier les nationaux dans le secteur économique, les Juifs étant jugés apatrides par nature. N’est-on pas dans une même « logique » en maltraitant les étrangers, au motif qu’ils vont prendre les emplois des Français ?
Je tenais à rappeler ces données d’actualité pour bien marquer que, pour moi, le rappel de « la période douloureuse de l’histoire de notre pays » - comme l’a joliment écrit Jean Marc Todeschini - est une occasion d’interroger le présent et d’œuvrer pour que la douleur ne se perpétue pas.
Pour terminer je tiens à remercier toutes les personnes présentes et en particulier Monsieur le Maire de Bazouges qui nous accueille dans la salle du Conseil ainsi que les conseillers municipaux.
Je remercie ma famille et les amis qui sont souvent venus de loin. Certains d’entre eux ont eu également des enfances difficiles : enfants cachés, enfants exilés ; si à la fin de la guerre, ils sont sortis de leur cachette, leurs parents avaient pour certains disparus. C’est aussi pour eux tous que j’ai accepté cette décoration.
Je remercie enfin mon ami Ali Silem, artiste plasticien résidant à Angers qui a fui une autre sale guerre. Il a magnifiquement mis en page un recueil de textes et d’illustrations réunis par mon épouse. Le livre est édité par une association locale qui promeut des productions artistiques. Il est vendu au profit de l’association.
Je laisse la parole à ma fille Sandrine, actuellement professeur de Lettres Modernes et de Cinéma au lycée d’Estournelles de Constant à la Flèche. Son activité me fait honneur. Les personnes qui le souhaitent pourront enfin s’exprimer.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.