Nouvelles sur la déportation et la guerre

 

 

 

 

 

 

 

LE TRAIN

 

 

 

 

 

 

Cris assourdis, trains en partance, wagons abandonnés çà et là, rames isolées, ballast, acier des voies luisantes de pluie. J'étais au Portugal, avant. Je collais des affiches contre. A une ou deux heures du matin, je sortais de chez mes parents. Quand je suis partie j'ai été chez les gendarmes ; je leur ai dit que je collais. Ils n'ont jamais voulu me croire ! Non, ce n'est pas toi ! C'est normal, j'étais en classe avec la fille du chef de la gendarmerie ! Mais je ne faisais pas ça pour la gauche, vous savez la droite, la gauche... Oui, vous refusez les extrêmes. C'est cela ; pour moi c'est trop. Il se tient les jambes en V très fermé, serrant au plus près les jambes de la jeune femme. Lorsque j'ai demandé à ma mère pourquoi le monsieur il se tenait comme ça si près de la dame ; ma mère me répondit avec un sourire entendu, c'est parce qu'il s'intéresse à la dame. Moi, je soutiens Marseille, oui, Marseille. La seule équipe de foot qui me passionne. Quand Marseille gagne, je suis contente. Un jour, dans un attroupement devant un marchand de télés, j'ai crié: "Bravo Marseille" ! Alors un homme a demandé: "Qui a crié bravo Marseille ? " Alors j'ai dit: "C'est moi ! Comme c'était une femme, il n'a rien osé dire.

Propos de marins ivres, suppliants, bêtes à pleurer: "Quand cela va-t-il finir ?" Cette odeur de pisse, de corps mal lavés, de sueur et d'alcool. Passages souterrains. On croirait que peu à peu la terre coule et veut réabsorber et combler  les gueules béantes des escaliers. Que ce soit dimanche où lundi, donne-moi ta main. Maman, j'ai perdu le pot de chambre, je vais le chercher là sous le wagon, il n'est pas loin, j'esquisse le mouvement. Tiens, prends ça ! Pleurs. Je tire sur le sac à dos, il est lourd. Pour un peu je poserais bien la question:" Comment ça roule les trains, dis, maman ?" Je n'ose pas, bien que la question m'obsède, mais je sens confusément que ce n'est pas le moment. Et d'abord, pourquoi ce train repartirait-il ? Tout a été bombardé. Nouvelle alerte. Cours, attention, regarde devant toi ! Cela doit me rappeler le Portugal pour la manière de parler. Mon mari m'a dit, justement : Pourquoi pas St. Etienne plutôt ? Non, c'est Marseille ! Je suis la seule fille que je connaisse qui s'intéresse au foot. Mes frères, j'en ai sept, font du sport réellement et ils se disputent. Pendant les championnats, plusieurs fois, la télé a failli passer par la fenêtre !

Je l'ai cherchée longtemps, comment peut-elle être aussi absente ? Je voulais lui dire, je voulais encore lui dire. Non, je ne sais plus ; il pleut dans ma mémoire comme il pleuvait sur les voies ferrées de la gare de Hanovre, mais, d'ailleurs, à Hanovre il ne pleuvait pas ce jour là, non, à part des bombes d'avions. Il fera beau à l'arrivée. Si, regarde ! Il fait beau, il y a encore quelques nuages. Soupirs. Tu n'arrives pas à dormir, en étendant tes jambes ? Non, je sommeille juste. Maman, je voudrais dormir : ça suffit, tu vois bien que c'est plein de détritus par terre ; allons, cela ne va pas durer longtemps, on va repartir, tu vois l'alerte est finie. je ne sais plus quels étaient nos jeux, il paraît que nous nous entendions bien ; peut-être, mais j'ai tout oublié. Elle me regarde avec insistance : de plus en plus attentive. Nous sommes seuls. Je fais le Test N° 4ter, "Charité ou Amour". Je pense à quelque chose de particulièrement déchirant qui m'étreint et mes yeux s'emplissent de larmes; je les sens gonflés de pleurs. Elle me regarde, évidemment et me sourit; "Notre-Dame-de-la-Consolation". Elle a perdu. Je lui envoie un regard dur et brillant. Non, ce n'est pas  la compassion que je cherche, mais l'amour.

A la gare, j'ai peur d'arriver en retard ; au guichet les personnes qui sont devant moi m'exaspèrent. Comment va-t-elle être ? Sera-t-elle là ? Comment ? C'est le train qui nous a pris, odeur fade et forte de la mort, protection des bras maternels contre les bombardements, on ne sait jamais! Merde, j'ai mal au bide. Une petite usine, comme au théâtre, explose dans un bruit assourdissant ; les briques rouges giclent en l'air, mais je veux voir. Ne te dérobe pas, reste toujours, encore et encore, reste. Les Allemands avaient compris : un individu, il faut l'emmener. Le mettre dans un train : il est interdit de descendre, il est interdit d'ouvrir, il est interdit de sortir, il est interdit de manger, il est interdit de mourir. J'ai peur, comment va-t-elle se souvenir ? Comment renouer ? Tiens il a plu ! Cela me fais rire ; ma mère me dit toujours : je vais prier pour qu'il ne t'arrive rien. Souvent, je lui dis: laisse-moi avec tes histoires de vieille portugaise ! Vous avez raison statistiquement : le train est nettement plus sûr que les autres moyens de transports. Non, ne pars pas sans moi ; il faudra réapprendre à se connaître. Pardon monsieur; cette place est-elle libre ? Non. J'ai répondu sans réfléchir mais le premier mouvement est toujours le bon, parfois. Encore combien de temps ? Je ne sais plus, c'est long, non, mais ça dure trop longtemps. Maintenant j'ai le feu aux joues, la bouche sèche, impatient. Je vais prendre un taxi, ce sera mieux. Je n'ai pas prévenu mon mari. Il va être tout surpris ? Oh non, il est habitué avec moi. Je n'ai pas téléphoné, non certaines fois je me dis ; je n'irai pas ce week-end et puis le vendredi dans l'après-midi je me retrouve dans le train. Il devrait manifester un certain agacement car elle parle sans arrêt de son mari tout en se laissant draguer effrontément par lui. Peut-être que pour elle ce n'est pas incompatible. Bon, j'avance dans le couloir. Mais qu'est-ce que j'ai fait de mon billet ? Bon Dieu de merde, ah ! Je me ferais bien peur.

(Recueil I « Entre chiens et seins »)

 

 

 

 

 

 

 

LE PARDON

 

 

 

 

 

 

L'ensemble n'a pu être imaginé et réalisé que par des femmes. Cette science de savoir rendre différents et beaux des objets ordinaires et grossiers. Ce goût très sûr, toujours aux limites de la mièvrerie et de la candeur, favorise la détente. Il faut savoir prendre le temps, s'arrêter ! Souffler, compléta la femme qui tient le restaurant. Ici, il n'y a pas de bruits, c'est vrai, il n'y a pas de bruits subis, seulement des bruits choisis : rires légers, clairs, féminins, notes joyeuses, allègres, presque insouciantes. Elle but une gorgée de vin léger, fruité et frais. Elle s'abandonna, allongea ses jambes : point d'orgue. Avec précaution, elle prit les couverts sur la table et mangea par petites bouchées qui irradiaient leurs parfums et parfois se mêlaient en cascade. Quelle idée d'être dans le seul restaurant de ce type : le vert paradis des amours et des amitiés féminines ; le seul de la ville, c'est certain. Deux filles étaient sorties, tout à l'heure, en s'embrassant : merci ma chérie, ma belle, virevoltante tendresse, tu as eu une idée extraordinaire. Il n'y a que des femmes en tissus aux couleurs et au toucher doux portant des jupes amples et confortables. Des femmes qui ont le temps d'être femmes. Comme dans les magazines. Chaleureuses, féminines et incertaines. La silhouette a besoin d'être précisée, soulignée uniquement pour l'esthétisme vériste et obsessionnel des mâles. Il faut leur mettre un projo en face de nos cuisses. Le mystère ne les séduit pas, ou plus. Ils veulent voir et savoir. Ce qui est parfaitement déraisonnable. Il y a bien un barbu mais qui, par ses manières et ses poils frisés, s'intègre parfaitement au paysage.

Elle part comme à regret, alors que la patronne fredonne, avec talent, et accompagne un air de musique baroque. Elle trouve refuge dans la vieille ville, grouillante, bruyante. Heurtée, ballottée, poussée, elle se dirige vers le marché aux fleurs. L'odeur chaude et poivrée des soccas lui monte à la tête, elle regrette de ne pas pouvoir en acheter, elle n'a plus faim. Elle consulte sa montre, vérifie à une pendule publique : encore un quart d'heure avant de rencontrer Sylvaine. Tiens qu'est-ce que c'est ? Un cinéma, porno même. Aux mains des S.S. Il s'agit bien de mains. Ces pouces gonflés comme des saucisses, apparemment sans ossatures, énormes, aussi énormes et insupportables que des moignons de chairs, presque sans ongles. Qui, mais qui était-ce ? Je me demande ? Elles souffraient autant qu'elles jouissaient et réciproquement. Bande de cochonnes. En aura-t-on bientôt fini avec le martyrologe chrétien, les épines, les coups et les yeux révulsés, suprême offrande au père qui s'excite à la vue des formes amples de la croupe de Marie-Madeleine, prosternée si dévotement ? Ou peut-être se lissait-il la moustache en la regardant passer la serpillière dans la cuisine ? Ca ne provoque une excitation que si cela reste purement abstrait, car autrement c'est insupportable. Les Juifs ne connaissent pas cela, pas le rachat et le pardon comme les catholiques. Mais si, il y a le pardon et même le grand Pardon. Couvre-toi la tête de cendres, Israël,   pleure, pleure la mort de tes fils ! Toujours ces deux vers, j'aurais dû les écrire, je n'ai pas le temps. Non, les juifs sont aussi tordus et révérencieux à l'égard du pouvoir que les cathos. Plus même. Bon, elle n'est pas là. J'attends encore, j'irai la chercher ce soir à la sortie de son séminaire. Je vais aller dans une librairie. Voir. Me mettre à l'abri et regarder. Un peu en dehors. Comment transformer votre vieil...? Cela m'a toujours beaucoup amusée, il faut avoir le regard, discerner dans le landau ce qui donnera un original chauffe-plats à régulation électronique. Les vieilles demeures, les maisons rurales, remettre en état, mais surtout lui donner la patine, l'habitude de vie. Tu te souviens, au fond du jardin, c'était le lieu de nos rêveries, à l'abri des bruits et des regards. La resserre à outils ? Oui. A côté de la glycine fragile et noueuse. C'est le plus difficile et cela n'existe dans aucun manuel. Je n'ai plus le temps. Cela ne se décrète pas. On ne se retrouvera pas dans la vieille maison familiale. Pas à Dieu, au cimetière ; y a-t-il un lieu plus anonyme que le cimetière ? On est là pour pourrir, pas pour user et toucher, laisser son empreinte, sa marque. C'est trop tard. Joyeux et pétaradants, nous dévorerons nos sandwichs un pied sur le rebord de notre tank, non de notre camping-car. En cas d'invasion on est prêts, toujours prêts."L'Irgoun, histoire de l'armée secrète d'Israël". C'est vrai qu'ils ont commencé par le terrorisme, c'est peut-être pour cela qu'ils veulent le débusquer partout chez les autres, les Palestiniens. A la place de la Medersa et de la Mosquée avec son jardin intérieur, il n'y a pas d'herbes folles parmi les ruines, non, ni même une transformation incongrue et iconoclaste des locaux. Non, un atelier d'informatique, attenant au Kibboutz.

Voilà ce qu'il y a. Pendant combien de temps persécuteront-ils les autres ? Pendant combien de temps leur feront-ils payer la peur folle, derrière les murs de la cour, ou la sortie sous les coups du wagon à bestiaux : je ris presque, cela ne fait même plus mal. Non, je n'irai jamais dans ce pays, d'ailleurs il n'existe pas. C'est une folie hystérique. Deux mille ans après, tous les fils sont rompus : là ou ailleurs. Autant ailleurs. Non, jamais. Madame, nous allons fermer. Voulez-vous un sachet ? Non ce n'est pas la peine, merci. Un guide des ensembles architecturaux du coin, ce n'est pas pour le mettre dans la naphtaline. Teigne ! Je suis teigneuse. Cette élégante demeure du XVII° siècle abrita successivement...Les guides me font vraiment chier. J'ai acheté celui-là parce qu'il y avait des dessins au trait qui mettent en valeur la sobriété des lignes architecturales et paradoxalement l'épaisseur et la consistance de la pierre. Je vais remonter par le bord de mer, c'est plus long, mais ce sera plus agréable. Vraiment il n'y a que des vieilles femmes, tellement vieilles qu'elles sont sans mémoires, éternellement gauches et précautionneuses. Sur la plage déserte, les mouettes sont réunies en assemblée mouvante, tournoyante, aux contours indistincts. Une quinquagénaire leur donne du pain qu'elles viennent chercher en se posant sur elle, sans plus de façons. Elle est bientôt au centre de cette plaque ondulante et bruissante formée de dizaines de mouettes. Quelle paix et quelle inquiétude ! Ces bruissements d'ailes agressifs, ces cris dont on ne sait rien. Si les oiseaux laissaient, soudain, de côté les morceaux de pains pour assaillir la femme ? Peur, j'ai peur. Ils ne pourront jamais plus faire confiance. La violence est leur raison d'être et leur mode de vie. Il faut les comprendre. Peut-être. Les explications sont-elles une forme d'adhésion ? Dans le fond, même les nazis ne sont pas coupables. Ils ont obéi, suivi. Seuls les chefs ont décidé, prévu, planifié tout cela. Malheureusement les chefs n'ont jamais voulu répondre de leurs actions. Seuls les subalternes, comme toujours ! Ceux qui ne peuvent ni s'en aller ni mourir, répondent : nous ne savions rien. C'est désolant. Non là, tu pousses ! Ils jouent, ils se dissimulent. C'est vrai que ce sont de pauvres types, mais pas plus que d'autres. Essoufflée, elle s'est arrêtée, campée solidement sur ses jambes, les mains sur les hanches, le regard planté droit dans ses yeux, sans ciller. Il l'avait foutue hors d'elle. Elle lui a dit : "avancez si vous osez, espèce de lâche ! Un homme, un français, accepter de taper sur des femmes et des enfants, français ! Sans défense ! Allez-y, tapez, c'est tout ce que vous savez faire. Allez ! En prenant de l'assurance. Le kapo, alors, a baissé les yeux et a fait demi-tour. Où est-il ce salaud ? Ce petit berger monstrueux ? Engoncé dans sa belle vareuse bleue, épaisse et douillette, pendant que nous crevions de froid et d'humiliation dans nos loques ? Où est-il ? Est-il rentré en France, tranquillement prenant femme et éduquant ses enfants à la savate dans le derrière ? Il vit : dans ses souvenirs, juste une parenthèse, un blanc. Il est vrai que ce n'était que des Juifs ! Etait-ce vraiment des êtres humains comme nous ? Je me laisse entraîner, je m'échauffe les sangs pour rien.

Me voilà presque arrivée. La bâtisse est immense, face à la mer, de l'autre côté de la route. Beaucoup de fenêtres donnant sur la mer. Toutes ces fenêtres sont fermées, très hautes, sans visage, sans couleur, sans vie. C'est un séminaire. Il est vraisemblable que si l'on ne voit personne aux fenêtres ce n'est pas parce que c'est inhabité ; c'est parce que les fenêtres ne permettent pas de voir directement vers l'extérieur, sauf à se hisser, au risque de se rompre les os, pour voir la mer écumante. Je suis un peu en avance. Je vais entrer. On croirait presque le bâtiment abandonné. Il vit. La vie se fait modeste, ostentatoirement modeste, mais elle est là. Les allées sont entretenues, le jardin austère mais soigné. Elle pousse le lourd battant. Quel effort, il faut s'arc-bouter de tout son poids. Ses yeux clignent. Elle ne voit rien. Puis, peu à peu, aux murs, des panneaux d'affichage en bois. La vie diocésaine. Rencontres d'avril. Ressourcement. Comment faire le point ? J'ai rencontré Jésus. Toi qui es seul, viens avec nous ! Tu trouveras un accueil fraternel. Une sorte de voyage organisé en Christianisme ; osties et ciboires compris. Je suis bête. Cycle d'Etude foi et psychologie. Ce doit-être le truc à Sylvaine. Non. Elle n'est pas croyante, dit-elle. Sociologie et pédagogie. C'est cela. Il faut bien considérer que l'expérimentation ainsi conduite...merde, il y a un type qui tousse, pas réussi à isoler une variable, bruits de chaises, voilà : indissociable des réactions de groupe, qui. Je me demande s'il a avalé un registre d'orgue. Qu'est-ce que cela fait viril. La pomme d'Adam descendant et remontant avec solennité, les mains fines et blanches, aux ongles parfaitement faits, posées sur des dossiers pleins et biens ordonnancés. Quelle science ! Ils croient, sans doute, surtout quand ils commandent. Pour sa part Sylvaine dit que non, qu'elle n'est pas dupe. Peut-être, sans doute même. Toi qui doutes, rejoins-moi. Finalement je ne comprends pas ce qu'ils veulent dire. Ce doit-être un autre langage, une autre logique ; autre chose. Je respire difficilement ; c'est le Seigneur qui t'observe. Andouille. L'atmosphère est confinée, on respire à grand peine. Cela sent la vieille soutane râpée et desquamée et l'antimite, pardon l'encens, jusqu'à la nausée.

Je sors. Elle se promène nonchalamment, puis se donne un but : la bibliothèque. Une double porte en verre et les heures d'ouverture : malheureusement elle vient de fermer. Elle s'en retourne. Tiens, voilà Sylvaine. Tu es là depuis longtemps ? Je viens d'arriver. J'ai été faire un tour du côté de la bibliothèque qui était fermée, bien sûr. Précipitamment : ce qui est normal étant donné l'heure. C'était bien, ton séminaire ? Oui enfin, surtout parce que l'on rencontre des gens. Cela te permet de situer ton travail par rapport aux autres ? Oui, et puis aussi de savoir ce que maquille tel ou tel mandarin. J'en ai entendu un bout : j'avais envie d'éclater de rire, tellement c'était plein de componction, de phrases toutes faites, pleines de vide. Un discours de pouvoir. C'est exactement cela, c'était certainement, G. un mandarin inchavirable qui donne son point de vue sur tout, sans que l'on puisse intervenir et argumenter. Et si tu gueules ? Cela ne se fait pas, il faut savoir ce que tu veux : le scandale ou une carrière convenable. C'est le régime des corporations, le moyen âge. Autre chose : tu n'étais pas gênée par l'odeur d'Eglise, d'eau croupie et d'encens qui règne dans ce truc ? Non. Au début peut-être, mais à force, on oublie. Et toi, qu'as-tu fait pendant cette journée ? J'ai erré par la ville, je me suis imprégnée de la ville, de ses odeurs, de ses habitants, de ses maisons. Quelle belle ville, pleine de vie et d'Italie. Pas sur le front de mer qui est riche, guindé et comme il faut ; même si subsistent des ensembles rococo. Il faut aller par les petites rues de la vieille ville, c'est si agréable. Si tu veux, on pourrait aller par là ? Je m'en remets à toi, je sors de ce congrès sans rien connaître, alors. Prenons à droite, oui, nous serons tout de suite dans une partie de la ville plus sympathique, même si elle n'est pas particulièrement ancienne.

Elles marchaient d'un pas assez soutenu qui n'excluait pas, cependant, la flânerie et le détour. Quelle belle ville !  N'est-ce pas ? J'espère retrouver le petit restaurant que  j'ai repéré par ici, ce matin, mais où je n'ai pas mangé. Si nous déposions nos affaires à l'hôtel, avant ? On pourrait en profiter pour se rafraîchir et éventuellement se changer, d'accord ? Dis, à propos, il est dans votre truc ? Aux journées de sociologie et de pédagogie ? Tu veux parler de qui ? Un instant, je te prie ! Voilà c'est chaque fois pareil je pète toujours les fermetures de ce pantalon. Elles n'ont plus la solidité d'antan. Elle fredonne. Ah oui, ce type avec une vareuse bleue épaisse, les cheveux, ni courts, ni longs, un pantalon gris. Une figure carrée, dure, une chemise au col fermé, sans cravate. Non, je ne vois pas, c'est le type gardien, ton type. Nous, c'est plutôt le style universitaire ; classique, néo ou moderne. Non je crois qu'il n'y a personne qui corresponde à ce, comment dire, signalement. Dis, justement, tu mènes une enquête, tu es détective privée à tes heures ? Non, c'est lui qui me poursuit : je n'ai pas cherché cette rencontre ! Crois-moi. Sortons d'ici, il fait une chaleur étouffante, viens. On va se diriger lentement vers le restaurant, oui. Il est temps. Enfin, on a le temps. Comme c'est beau, quelle lumière ! Je me demande comment j'aurai la force de continuer les "Journées", dans mon séminaire tout noir ! Quelle idée ! C'est vrai, tu as raison ; pourquoi avoir choisi cette crypte au bord de la mer ? Tu sais, je suis inquiète, je n'arrive plus à localiser l'endroit où se trouve le restaurant. Je croyais, j'étais certaine que c'était par ici. Il y avait une petite ruelle à droite qu'il fallait emprunter et le restaurant se trouvait au fond de l'impasse, je crois. Il y a bien une rue, mais elle ne ressemble pas à celle que je cherche ; elle ne se termine pas en impasse et, surtout, il n'y a pas de restaurant, ni celui-là ni un autre. Cela n'a pas d'importance, on peut aller dans un autre. La voix légèrement tremblante, de colère et d'exaspération : on fait encore un tour pour essayer de le trouver ? Oui, si tu veux, tu as l'air d'y tenir. Je suis en train de me demander si je ne confonds pas avec une autre ville, d'autres rues. Peut-être ? Décidément, nous ne trouverons pas. J'abandonne, tant pis. J'ai certainement confondu. Mais avec quelle ville ? Quel autre lieu ? Si tu veux, nous entrons là ? Hésitante, un soupir, oui pourquoi pas ! Il y a peu de monde, un feu de bois crépite dans la cheminée. Rompant le silence, Sylvaine : c'est curieux que tu n'aies pas pu retrouver cet endroit, surtout venant de toi...

Oui, cela me surprend aussi, sa voix sonne, seul écho dans un vide soudain absolu. Elle s'arrête pour réprimer un sanglot provoqué par l'absence, les faits qui se dérobent ; un vertige sidéral la gagne, dans lequel sa voix vibre, impersonnelle et sans origine. Se maîtrisant peu à peu : en réfléchissant un peu plus, je suis intimement convaincue - elle souligne de la voix cette quasi-certitude - je suis persuadée que j'ai confondu deux villes, que j'ai vues il y a peu de temps. Dans lesquelles j'ai séjourné récemment, dans un laps de temps trop rapproché. D'où la confusion, sans doute. Tu sais, je crois t'avoir dit que j'ai fait une rencontre, assez horrible. Ce type, je t'en ai parlé. Je ne sais pas, peut-être. Si, je t'en ai parlé. C'est celui que  je décrivais et tu m'as dit : tu mènes une enquête, ou quelque chose de ce genre, oui, cela me revient, tu m'as dit : "une enquête de détective privé". Ah oui ! c'est exact ; alors, qui est ce type ? J'ai l'impression, peut-être, que je me trompe, j'ai la conviction presque totale que c'est un kapo ; ces détenus de droit commun utilisés par les nazis comme supplétifs et gardiens des camps. De plus, j'ai eu maille à partir avec ce salaud. Que vas-tu faire ? A la sortie des camps en juillet/août 45, un certain nombre sont rentrés, bourgeoisement, chez eux savourer un repos bien gagné. Malheureusement pour eux, ils ont parfois été reconnus et s'en sont sortis difficilement. C'est-à-dire ? Ils ont été laissés pour morts par les déportés qui les avaient reconnus. Même si cela est choquant, comme justice expéditive, en fait ils récoltaient ce qu'ils avaient semé. bien souvent ils étaient pires que les S.S., ce qui n'est pas peu dire. Et ce type était pareil ? C'était un ignoble salaud, couard et brutal, sadique et veule ; un reptile dont il faut écraser la tête sans ménagement. Que vas-tu faire ? Tu vas le dénoncer aux autorités ou à une association des...Je ne sais pas. Il faut que je fasse quelque chose. Quoi, je ne sais pas encore. Je vais voir.

Elle serait allée rapidement par le bord de mer, comme la veille. Mais beaucoup plus vite...Elle aurait été tendue, tendue à tout rompre, tel le félin prêt à bondir. Sa démarche rapide et souple lui aurait permis de se déplacer sans efforts. Une fois arrivée au but, elle aurait inspecté les lieux avec vivacité. Enregistrant et notant les moindres détails. Elle aurait attendu le ventre à peine tiraillé par l'angoisse. Elle aurait été tendue, prête à tout ; feu couvant sous la cendre. Apparemment dolente et indifférente; elle aurait été pourtant totalement concentrée, accaparée par ce but unique. Et puis, lorsqu'il serait apparu : elle aurait saisi un morceau de tuyau de plomb qui traînait près des échafaudages et l'aurait frappé plusieurs fois sur le sommet de la tête. Et.

Tu rêves ? Je crois que je vais laisser tomber. Cela m'empêche de vivre, de goûter la vie. Je l'ignore sans lui pardonner. Je ne lui pardonnerai jamais, ni à lui ni aux autres. Je devrais le tuer, mais j'avoue que j'ai vécu, comme dit l'autre. Je l'évite, je vis, c'est ma façon de le narguer. Je ne lui pardonne pas, non je ne peux pas. Je ne sais pas pourquoi, non plus, je ne peux pas le liquider. Au fond cela me fait penser à ce que nous disions avant de sortir des camps : "jamais nous ne vivrons comme avant". Les conditions matérielles d'existence nous importeront peu. Du moment que nous serons libres. Et puis, en un instant, dès la Libération, tout fut oublié instantanément. La vie reprend ses droits. On s'éloigne  rapidement des vertiges morbides. tout projet de mort fait partie de leur plan. Cela les conforte. Eventuellement, je veux bien leur pardonner mais à condition que cela ne les dispense pas d'avoir des remords jusqu'à la fin des temps.                                                                      (Recueil I « Entre chiens et seins »)

 

 

 

 

 

 

 

ENTRELACS

 

 

 

 

 

 

Tu serais là toi, Pourquoi ? Parce que, tu comprends, le  monsieur qui conduit l'ambulance, il faut qu'il sorte vite,  alors ! Non, moi j'aimerais mieux être le pompier parce que   le klaxon est plus beau, et puis il soigne aussi. D'accord, tu peux avoir la voiture de pompier et l'ambulance. Les deux ? Oui, mais tu ne pourrais sortir que si moi je suis d'accord, si je te le dis. Pourquoi ? Parce que c'est moi qui dirais tout ce qu'il faut faire dans ce coin. D'accord ? Oui, mais, alors moi je serais aussi garagiste, en plus de l'ambulance et des pompiers, car je saurais très bien réparer les voitures, hein ? Oui. Insistant : bon d'accord. On se met où ? Là ?

J'ai fait de la route sur ce camion bleu ; portes qui s'ouvrent, coussins noirs, durs et brillants. Si jamais il se mettait en route pour de bon ? Il était haut comme une cathédrale, avec une remorque. Quelle puissance ! Il allait docile, où nous voulions, ce camion d'une couleur bleu pâle. C'est sûrement interdit, immense volant, manettes de toutes sortes ; ne touche pas, dans un souffle, s'il se mettait à rouler ! C'est impossible, il est en panne. Ah bon ! On ne sait jamais. Quand il marchait, il devait y avoir un gros moteur au bruit fort, régulier et profond. Il faut quand même faire attention, car maman, elle a dit qu'ils allaient venir le chercher, un de ces jours. C'est sûr ? Oui ! Tu crois pas qu'il vaut mieux descendre ? Parce que tu as peur qu'ils viennent le chercher ! Mais de toutes façons on les verra, là-bas. Bon, moi je descends, j'ai assez conduit.

Dis, est-ce que tu veux bien me remettre ça en place, papa? Tu vois, c'est encore tombé. Donne. Bon, c'est assez difficile, aide-moi, voilà, comme ça ? Oui. Tu sais, pour que ça ne se défasse pas à nouveau, il faut éviter de le tenir de cette manière car, alors, il se défait... Voilà ! Mais tu l'as cassé, papa. Moi je veux jouer ! Je te dis ça pour que tu saches comment... D'accord, papa, mais tu me le diras ce soir.

Bon, si tu nous embêtes, c'est pas difficile, on fera ce qu'il faut. C'est quoi ? Tu crois me faire peur ! Ca fait rien, on fera ce qu'il faut, c'est tout ! Oui -rires- on le fera. Voilà, c'est pas compliqué ! Vous êtes vraiment trop bêtes, vous essayez de me faire peur. Je ne pleurerai pas. Pourtant si tu savais, moi, je serais à ta place ! A ta place, je ne serais pas tellement fier. Enfin puisque tu ne veux rien savoir... Dis-le pour voir, c'est si terrible ? C'est simple, tu sais pour Noël, Jacques devait...Oui, oui, il devait recevoir un cadeau, mais il n'est pas arrivé. Il va certainement venir. Tu parles ! Et tu sais ce que c'est ? Non. On lui dit ? Oui. Des autobus, des autobus verts et blanc, des autobus parisiens à plate-forme. Et alors ? Si vous nous embêtez, crac dans les autobus et hop en déportation ! C'est simple et puisque tu n'y crois pas, tu seras inscrit le premier sur la liste et tu seras déporté tout de suite. Tu n'as pas le droit ! Avec les autobus on va se gêner. Maman, maman ils veulent me déporter, il pleure. Fais gaffe v'là la mère !

 Papa, est-ce qu'on peut aller jusqu'à là-bas ? Jusqu'à la haie verte, qui ressemble à une frise de tapis ? Je ne sais pas. Jusque là où c'est vert et droit ? C'est çà. Oui, bien sûr vous pouvez y aller.

Si je prends à gauche deux fois puis à droite, non. Ca ne passe pas, là, en allant tout droit puis en empruntant une boucle en sens inverse, exact ; c'est bon. Donc je sors et j'arrive à l'intérieur du triangle dont les bords sont en escaliers. Seul, je suis à l'abri. Qui pourrait pénétrer cet entrelac serré de barrières, de clôtures multiples, impénétrables ? Personne ne pourrait trouver le chemin de ce labyrinthe, personne, pas même moi pour ressortir. Je suis seul. Je m'allonge, soupirs, je pose la tête sur mon bras étendu en parallèle. Négligemment, je suis sans but précis les motifs du tapis, puis j'enfonce mes doigts dans la hauteur de la laine, jusqu'à la base des mèches. Je caresse les formes massives, parfaitement lisses et arrondies du pied de la table. Deux jambes gainées de bas caramel, puis la peau blanche là où le bas s'arrête, après l'ombre s'épaissit ; plus rien. En réalité je n'ose pas regarder.

Regarde, regarde celle-là a de gros tétés. Moi, fort : c'est quoi les tétés ? Pas si fort, elle va nous voir. Regarde t'as pas compris ce que c'est ? Regarde, mais regarde, là c'est intéressant; depuis le deuxième étage du lit, ici, on voit mieux, tous ces tétés. Tiens ma mère n'appelle pas ça comme ça. Elles vont se laver. Dis donc, chuchotant, Pierre tu as eu une idée formidable ? Le coup où j'étais sur le pot ? Ouais, la mère de Daniel est repartie en disant que c'était idiot puisqu'on était déjà déportés ! Mais surtout elle s'est vraiment dépêchée ; ça puait tellement qu'elle n'a pas insisté. A cette évocation j'en avais encore le cœur qui se levait.

Mais non, laisse la voiture là, il est bête, rageuse : t'es con ou quoi ! Je voulais seulement regarder cette voiture, elle est vraiment très belle super-belle, regarde. Oui, bon, mais continue de jouer.

Maman, regarde il est beau cet autobus : barres chromées, vitres bien dessinées, peintures claires. Dis maman, il est pour nous, uniquement pour nous, cet autocar ? C'est bien, il va vite. Tu n'es pas contente, tu ne dis rien, dis ? Tais-toi, me rabrouant : tu vois bien que nous savons pas où "ils" nous emmènent. Mais. Ca suffit tiens toi tranquille, bonté ! Elle dit cela avec une colère sourde, rentrée, angoissée.

Papa, on remonte, j'ai froid. D'accord, on remonte. Tu as bien joué ? Oui, j'ai bien joué, oui.                                                             (Recueil I « Entre chiens et seins »)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LE SOUVENIR DE L’EDEN

 

 

 

 

 

 

Non il n’en est pas question, je n’irai pas voir le parc. Les parcs de châteaux je les ai trop, beaucoup trop fréquentés, à mon corps défendant. Ça me rappelle la guerre. Oui cela me surprend, à chaque fois, mais le calme apparent des jardins me met dans un état d’anxiété et d’angoisse folle que j’ai du mal à maîtriser. Peu importe la saison ; qu’il y ait de la verdure ou que tout soit dénudé par l’hiver, cela ne change rien à ce que je ressens, chaque fois que je suis dans un parc ou un jardin d’une certaine importance. Comme si je redoutais de voir surgir derrière le miroir des eaux trop calmes et des ifs taillés en taupière des monstres hideux ou pis encore des hommes prêts à tout. Tu trouves ça beau ces horizons volontairement limités, tronqués artificiels et bornés ? Cette nature domestiquée, sans surprise, ordonnancée où l’on sent partout et toujours la main du jardinier qui a tout prévu, tout arrangé même les parties apparemment les plus sauvages. Tout est faux, archi-faux, l’art suprême du jardinier, j’allais dire du geôlier, est de donner l’impression qu’il a seulement un peu dirigé et à peine modifiée la nature ; alors que tout est artificiel, tout est en trompe-l’œil. Rien n’est vrai : Les essences arbustives et florales ont été rigoureusement sélectionnées, taillées, contenues et rognées, le relief a été recomposé, manipulé : tel tertre a été arasé et tel autre a été créé ailleurs, telle plaine a été saignée pour y réaliser une pièce d’eau, l’espace, même, a été utilisé pour donner parfois l’impression de la limite et du cloisonnement ou d’autre fois l’impression de l’infini en jouant sur les perspectives, les points de vues et les proportions. C’est l’art du faux et usage de faux comme disent les magistrats mais aussi le jeu pervers et triste de la manipulation. Vous n’avez pas besoin de sortir, tout est là : la quintessence du monde s’offre à vous. Pourquoi sortir ? Pour aller où ? Pourquoi subir la vaine agitation du temps ? Je sais, maintenant, pourquoi Adam et Ève sont partis du jardin de l’Eden. Ils en sont partis, de ce jardin, parce qu’ils voulaient voir autre chose, parce qu’ils voulaient voir et courir le Monde et non plus un succédané de Monde, un modèle réduit. Quelle ingratitude apparente envers celui qui a tout donné, tout sauf la liberté. Le Dieu dela Bibledemande a être cru sur parole, son verbe n’admet aucun doute, aucune hésitation. Si tu sorts, au-delà de ce périmètre, je ne peux garantir ta sécurité. Dehors sont les forces du mal, la nature déchaînée, sans loi ni foi. Si tu sorts tu ne pourras plus rentrer, car tu ne retrouveras même pas l’entrée. Dans ce lieu préservé mais sans vie, « Dans le vieux parc solitaire et glacé », comme dit le poète, dans cet endroit morne j’ai passé quatre ou cinq ans de ma jeunesse. A l’écart du Monde, de la guerre, j’ai vécu, j’ai survécu. Les bruits et la fureur de la guerre s’arrêtaient à l’orée des bois de chêne et de châtaigniers qui entouraient sur plusieurs dizaines d’hectares le parc et le château. Le château qui était, lui-même, une enclave dans l’enclave était interdit à tous et en particulier à ces étranges colons dont les vacances se prolongeaient de manière inhabituelle. Pourquoi ce refuge, cet abris inviolé ? Contre quelles contreparties, contre quelles garanties données aux nazis ? Après la guerre je suis retournée sur les lieux et les riverains du château et du parc m’ont confirmé que jamais, durant la guerre, un allemand en uniforme n’avait pénétré dans le périmètre interdit du château et du parc. Les hypothèses, évidemment, étaient nombreuses et pas si invraisemblables qu’elles pouvaient paraître à première vue. Comme dans les plus terribles contes de fées, le cœur de l’ensemble était constitué du château, 16° et 17° siècles très harmonieux, ceint d’un fossé, de douves modernes surplombées d’un mur de béton flanqué de tour d’angles également en béton, chacune équipée de mitrailleuses servies par une milice surarmée d’hommes en noir. Donc contrairement aux contes de fées où moyennant quelques transgressions dûment établies et répertoriées on pouvait découvrir la vérité, ici elle était inaccessible. Et de toutes façons cette vérité, si elle existait, n’était que fragmentaire. En effet chaque catégorie de personne : colons, personnel d’encadrement, personnel administratif et gardes armées du château se côtoyaient mais ne se rencontraient jamais et par conséquent chacun connaissait un élément explicatif de l’ensemble mais jamais le tout. Ce cloisonnement était-il justifié et imposé par la cruauté et la dureté des temps ou par des conventions et des clauses qui devaient être tenues impérativement secrètes ? Devant un mystère aussi bien gardé les habitants alentours échafaudaient des histoires, des interprétations qui se terminaient en rumeurs. En particulier ils expliquaient l’existence d’une immense étendue dégagée en forme de croix plus ou moins dans l’axe du château et qui aurait pu, avaient pu accueillir des avions gros porteurs grâce à la nature de son sol drainé et sec, parfaitement damé et engazonné, grâce aussi à la longueur de ses « pistes » : plus de deux kilomètres dans chaque sens, ainsi qu’à la largeur et à l’environnement constitué d’arbres de grande hauteur. Quant à moi je n’ai pas le souvenir d’avions se posant à cet endroit. Le secret était à la fois bien abrité et bien gardé. Et quel était ce secret ? Que les petits colons étaient des enfants des cadres juifs dela Banquede Paris et des Pays-Bas ? Cela tout le monde le savait, c’était un véritable secret de polichinelle. Que dans le château nos parents étaient emprisonnés ? Comme nous l’avons pensé maintes fois. Malheureusement, dans la plupart des cas nous ne les avons jamais revus. Que nous étions des sortes d’otages des otages ? Que ce Saint des Saints ou nul ne pouvait pénétrer, pas même le vainqueur dela France, recelait des trésors fabuleux et des armes terrifiantes ? De ce passé étrange et de ces affabulations il ne restait rien, toute trace avait été soigneusement supprimée : les ouvrages de défense avaient été détruits ou comblés, le château avait été réaménagé et il n’en subsistait qu’une coque vide prête pour la dernière représentation dela Belleau Bois dormant.

(Recueil II, sans titre Jean Weil)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.