Jean Weil                                    Paris le 13 juin 1987
            Lettre ouverte à M. Alain Decaux
 

 

 

 

 

 

" UN PETIT "

 

 

 

                        Vous avez cru bon de tenter de réhabiliter Brasillach, dans votre émission d'Antenne 2 "Le dossier d'Alain Decaux" du mercredi 10 juin. Vous me rétorquerez sans doute que je vous fais un procès d'intention, que vous avez seulement voulu montrer qu'il y avait inégalité de traitement avec d'autres écrivains collaborationnistes qui, eux,  avaient su ou pu tirer leur épingle du jeu. Il est vrai qu'une partie de votre émission consistait à montrer que Brasillach avait "courageusement" attendu son sort alors que les autres fuyaient, pour tenter de  mettre l'écoulement du temps à profit. Sans doute, ce comportement n'était pas si fréquent dans ce milieu, et à cette époque. Cependant c'est à peu près tout ce que l'on peut retenir, si tant est que cette attitude ait vraiment cette signification là, à décharge de Brasillach. En effet vous avez terminé votre émission ou votre mise en scène, on ne sait, sur la goutte de sang recueillie par M° Isorni sur le front de Brasillach après qu'il eût été exécuté. En bon technicien de la télévision vous avez ainsi terminé sur un temps fort en jouant sur la sensibilité des spectateurs. Pourtant nous savons que les pires bourreaux de l'humanité peuvent avoir été des pères affectueux et des maris modèles voire même des amateurs d'art raffinés; les exemples ne manquent pas: de Barbie à Touvier et d'autres encore. Avez-vous pensé aux milliers de gouttes de sang que l'on aurait pu recueillir tout aussi pieusement et avec autant d'émotion parmi leurs victimes ? Avez-vous, seulement, essayé de ressentir, de comprendre et de transcrire pour les téléspectateurs les souffrances, les angoisses des parents que "l'on séparait" de leurs enfants qui étaient violés, mutilés  torturés et tués sous leurs yeux ? Qui pourra dire cela ? Comment pouvez-vous établir ou seulement esquisser un début de comparaison  entre les victimes innocentes et leurs bourreaux et "fournisseurs" dont Brasillach faisait partie, ne vous en déplaise. Sang contre sang, douleur pour douleur le sort des victimes et de "leurs" tortionnaires n'est ni assimilable, ni comparable.

 

                        Reste, alors, la question du "talent": lorsque l'on a fusillé Brasillach, a-t-on fusillé le talent à bout portant?   Est-ce que cela signifierait que l'on puisse admettre la "disparition" de millions de personnes dès lors qu'elles étaient supposées  sans talent ? Si l'on suit la logique qui semble être la vôtre, dites-nous où se dissimule le "talent" tant vanté de Brasillach quand il écrivait: " Aurait-on vu certains capituler, les journalistes traiter, il y a quinze jours encore, Roosevelt de héros, les évêques marier le goupillon et le sécateur," Quelle élégance vraiment, quelle maîtrise quasi parfaite du génie et de l'esprit de la langue ! Continuons la citation- citations que vous avez pieusement oubliées- "Y aurait-il aujourd'hui un seul français molesté (souligné par moi) à Alger si l'on avait fait savoir que pour un cheveu arraché à un nationaliste dix juifs seraient abattus sur la Côte d'Azur ? Le temps des négociations est passé. Le temps des conciliations est mort. Le temps des conciliateurs aussi. Nous sommes dans le temps des chefs." [Extraits d'un texte de fin 1941 au moment de l'ouverture du procès de Riom] Sans commentaire! Et encore jusqu'à satiété: "L'archevêque de Toulouse proteste contre les mesures prises envers les juifs apatrides en zone non occupée et accuse le gouvernement du Maréchal de suivre des inspirations étrangères! Il parle de brutalités et de séparations que nous sommes tous prêts à ne pas approuver, car il faut se séparer des Juifs en bloc et ne pas garder de petits"(Soulignés par moi) [Brasillach, "Je suis partout", 25 septembre 1942] Et encore:  "En finira-t-on avec les relents de pourriture parfumée qu'exhale encore la vieille putain agonisante, la garce vérolée fleurant le patchouli et la perte blanche, la République toujours debout sur son trottoir?" [Brasillach, "Je suis partout" du 7 février 1942]. J'arrête, ici, ce tissus d'horreurs, qu'il me faut retranscrire à la machine, pour vous obliger à regarder ce que voulez fuir, et corriger ce que vous avez tenté de faire accroire à vos auditeurs.

 

                        Vous avez dit aussi que Brasillach avait considéré le Front Populaire avec une certaine sympathie; je voudrais savoir dans quel ouvrage ? Car on ne peut soutenir cela en ce qui concerne "Notre avant guerre" qui ne considère le Peuple qu'avec un tel dégoût et un tel mépris que je ne vois pas où vous avez pu trouver des traces de sympathie ? Enfin, s'il est  vrai que les écrits de circonstances ne doivent pas masquer l'oeuvre romanesque et poétique d'un auteur, on ne peut pas non plus faire comme si cette oeuvre, pour embarrassante qu'elle soit, n'avait jamais existée ou comme  si elle avait été écrite dans un état second ou tout simplement par un autre. C'est pourquoi la responsabilité de Brasillach était et est immense, puisque  c'est quand même bien lui qui a choisi et voulu être Rédacteur en chef de "Je suis partout" et cela dès l'avant guerre. C'est quand même lui, aussi, qui se fit le chantre des idées de M. Hitler ainsi qu'il l'écrivait et qui fut l'un des pourvoyeurs des camps d'extermination nazis. Admettons tout cela, concédiez-vous parfois pendant l'émission, mais n'oublions pas qu'il y avait beaucoup de noblesse dans ses comportements. Est-ce de la noblesse de participer à la curée contre des personnes apeurées et sans défense ? En est-il de même quand Brasillach tente encore une fois d'accabler, Léon Blum alors traîné à l'infâme procès de Riom? Est-ce vraiment une conduite chevaleresque de frapper ses adversaires uniquement quand ils sont à terre? Vous atteignez des sommets quand vous dites que son sort fut identique à celui de Lavoisier qui fut tué sous la Terreur sous le prétexte imbécile et barbare que "la Révolution n'avait pas besoin de savant" et donc en parallèle la Résistance n'avait pas besoin de Poète. Je trouve là encore la comparaison insoutenable, même si le sort de Brasillach aurait pu être différent. En le condamnant à mort le tribunal n'a pas en même temps supprimé la Poésie. Alors que lui, Brasillach, en soutenant les hitlériens et en vitupérant contre tout ce qui n'était pas favorable au national-socialisme a contribué à détruire des poètes et une grande part de notre culture, et à transformer la lutte politique et idéologique en un corps à corps sans merci.

 

                        Mais qu'advient-il des questions que vous avez posées au début, à savoir: ce que Brasillach fît, méritait-il la condamnation à mort et l'exécution ? Je vous avouerai franchement que moi aussi la condamnation à mort me répugne; mais ce que je refuse c'est toute condamnation à mort et exécution de tout être humain sans qu'intervienne une quelconque notion de talent réel ou supposé. Je prends la liberté de citer Bernard Frank dans "Les Temps Modernes" en mai 1953: "J'ai trop en mémoire les éditoriaux, les échos de Je suis partout  pour regretter cette mort. Et puis je sais aussi que Brasillach avait choisi de se moquer de la mienne". J'ajouterai, immodestement : ainsi que de la mienne car j'ai été interné et déporté "grâce" à des gens comme Brasillach; respectivement à Drancy (j'avais 4 ans ) et à Bergen-Belsen (à 6 ans ). Brasillach n'a même jamais reconnu, comme Hérold-Paquis -qui ayant vu les rescapés de Buchenwald- écrivit: "Les plaidoiries sont impossibles"(in des "Illusions"). J'ajouterai, ainsi que le pardon.

 

 

(Lettre ouverte envoyée: A Antenne 2, au Monde, au Matin, à Libération, à Globe et au Nouvel Observateur, non publiée, pas même un extrait.)

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