Jean-Yves Bouchicot
Scénographe, Eclairagiste. Enseignant-chercheur, doctorant en architecture
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Billet de blog 23 oct. 2021

Un mail d'une étudiante de Normale Sup

Je relaie ici un texte publié par André Markowicz, célèbre traducteur et enseignant à l'occasion, reçu sur Facebook. Et je m'étonne qu'on ne demande aucun compte au jury du concours d'entrée de Normale Sup. Ex-enseignant moi-même, j'ai failli tomber de ma chaise.

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Le bon côté du manche  (André Markowicz)

Je reçois un mail d’une étudiante, et je vous le donne, en coupant juste le prénom et en enlevant le nom de l'école :

‌‌‌‌« Bonjour,

J'espère que vous allez bien,

Je suis M., étudiante à **** en écriture dramatique, et nous devons nous voir pour la Traduction d'un texte en Russe. Je vous écrit ce mail, pour préparer notre futur rencontre. Je suis vraiment débutante en Russe, je voulais savoir si je devais ramener des textes qui m'intéressais quand nous nous verrons, où vous voulez procédez autrement? ( pour ma part il y a des auteurs qui m'intéresse: Viripaev ou Evgueni Grichkovets mais je ne me suis pas encore arrêté sur un texte en particulier) qu'en pensez vous?

Bien à vous,

M. »

Et donc, je lis ce mail, et je le relis, parce que l'enseignante (dramaturge) qui m’a parlé de la personne qui l’a écrit et m’a demandé de travailler avec elle, m’a parlé d’elle comme d’une étudiante brillante, et, accessoirement, d'une normalienne — je veux dire qu’elle est à l'Ecole Normale Supérieure. — Je ne sais pas si c’est vraiment une qualité, d'avoir le concours de l’ENS (je suis plutôt sûr que non), mais je sais que c’est un des concours d'entrée les plus durs en France.

La question n’est pas seulement qu’elle est « vraiment débutante » et que, donc, je ne me demande ce que je dois faire en « l’accompagnant ». La question n’est pas du tout qu’elle n’a pas pris ne serait-ce qu’un ou deux jours pour voir s’il n’y avait pas d'autres dramaturges en Russie que Viripaïev et Grichkoviets (tous les deux passionnants, mais déjà assez traduits) — et que, donc, visiblement, elle considère la traduction comme une matière scolaire parmi les autres, comme, je ne sais pas, une espèce de trou à boucher. Non. La question est qu’elle n’est pas capable de conjuguer un verbe en français. Ou qu’elle ne prend pas le temps de le faire, parce que, je ne sais pas, elle ne met pas le correcteur d'orthographe de Google, et, en même temps, le fait est qu’elle est normalienne, c’est-à-dire que, concrètement, réellement, elle appartient à ce qui passe pour être l'élite des étudiants français. — Et je ne parle pas de l'usage des majuscules ou du verbe « ramener », — ramener des textes... Et de « nous voir pour la Traduction d’un texte en Russe » — quand nous devions nous voir pour la traduction d’un texte russe en français...

Je parle de ça à d'autres artistes, au cours d’une réunion, et ce que j’entends, c’est que, en fait, l’orthographe, c’est un code bourgeois, un code de domination, et qu’il faut le remettre en cause, comme tous les autres codes, et que, donc, oui, l’orthographe, on s’en fiche. Ce qui compte, c’est le talent, la sincérité de l’écriture, la problématique sociétale, et je ne sais pas quoi.

Et moi, comme un vieux schnoc que je suis, donc, je reste avec notre « futur rencontre » et « je vous écrit un mail ».

*

Cette espèce de catastrophe qui fait que, moi, au CM2, je ne faisais pas les fautes qu’elle se permet, elle, à 20 ans sans que ça lui pose problème, ça vient d’où ? Qu’est-ce qui s’est passé, en quarante-cinquante ans ?

Ce que je vois, donc, c'est qu’il y a une génération — celle, en gros, visiblement, de mes possibles petits-enfants (j’ai 61 ans, elle en a une vingtaine) qui est totalement illettrée — et que, visiblement, cette jeune femme, elle est contente comme ça. Je ne parle pas des « publics », comme on dit (honteusement) « éloignés », des gens qui n'auraient pas appris le français, à qui personne n'aurait offert la moindre chance non pas d'oublier leurs origines mais de les transcender en découvrant tout ce qui est en dehors (j’en ai souvent parlé), mais des jeunes qui sont des Français bien de France. Et si c’est ça, qu’est-ce qu’elle peut écrire, cette étudiante, et comment a-t-elle eu le concours de l'ENS ? Qui sont les gens qui le lui ont donné ?

*

Je ne dis pas que l'orthographe française n’est pas modifiable, je ne dis pas qu’elle est n’est pas, de temps en temps, disons, pour être poli, problématique, — je dis juste que c’est la nôtre, et que, pour pouvoir changer la règle, il faut qu’il y ait une règle. J’ai comme l'impression que c’est ça qui s’est totalement dissous : le fait qu’il existe un apprentissage, des choses qu’on ne sait pas et puis qu’on sait, et que, cet apprentissage, qu’on le veuille ou non, c’est ce qui nous permet de l’oublier, c’est-à-dire de parler réellement du sujet qui nous touche. Le fait que la langue est, par nature, commune. Que c’est notre bien commun.

J’ai comme l'impression qu’en abaissant le niveau de l'enseignement pour ne pas « blesser la sensibilité » de l’élève (un ami m’a conseillé ça, de ne rien lui dire, à cette étudiante, de faire, une fois encore, « comme si », parce qu’il ne fallait pas la « heurter », et mon indignation était « malvenue » ), qu’à force donc, de flatter les élèves dans le sens du poil, ces élèves, nous les prenons pour des cons et les traitons comme des chiens. Et que les élèves le sentent, ça, qu’en les flattant d'office, on les prend pour des cons. Et donc qu’ils méprisent l'enseignant qui fait ça.

Et ça, moi qui ne suis pas enseignant, mais qui parle régulièrement à des adolescents, à des jeunes adultes, dans des classes, j’en ai réellement assez. Cette étudiante, personne, jamais, visiblement, ne lui a dit : non, ça, ce n’est pas possible. — Il ne s'agit pas de savoir si vous êtes intelligente, brillante, grande futur(e) « écrivaine dramatique » ou pas, mais juste lui dire : vous n'aurez pas cet examen, ce concours, parce que vous ne vous respectez pas plus vous-même que vous ne respectez votre interlocuteur.

*

On a la « problématique », le « regard sur la société contemporaine », tout ce que vous voulez, mais on n’a pas la langue pour en parler, de cette société. On a juste rien. Pas les mots pour le dire, pas le recul pour dépasser l'émotion et bâtir une structure — parce que la vraie communication ne passe pas par l’émotion, mais par l'émotion mise en perspective, mise en structure, mise — comment dire ? — dans une durée. On n’a pas la rigueur (autre mot imprononçable aujourd’hui).

Et, entre soi, on se congratule, parce qu’on se sent du bon côté du manche. Mais, le manche, c’est toujours, au bout du compte, celui du pouvoir en place. Et, les meilleurs agents du pouvoir, ce sont ces anciens-nouveaux bien-pensants qui mettent leur mouchoir dans la poche et font « comme si ».

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