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Billet de blog 10 janv. 2019

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Affaire "La Pile de CV" : vers la privatisation de Pôle Emploi ?

L’article sur le scandale « La Pile de CV » / Pôle Emploi a déclenché un buzz dont nous n’avions pas prévu l’ampleur. Le résultat ne s’est pas fait attendre : après six jours de fronde, Pôle Emploi a retiré l’application de son store. Une décision salutaire qui pose une question fondamentale : jusqu’où peut aller la Start-Up Nation ? Sommes-nous condamnés à vivre dans un épisode de Black Mirror ?

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Faire payer les chômeurs pour leur permettre de trouver un emploi. Rien que le fait de prononcer cette phrase fait ressentir un malaise. C’est pourtant ce que proposait le Pôle Emploi jusqu’à hier, via la promotion sur son Emploi Store de l’application La Pile de CV by Bowkr.

Nous fûmes les premiers à dénoncer cette supercherie, alertés par un utilisateur, le 3 janvier dernier. La communauté des lecteurs de Mediapart a ensuite permis à cette information de faire le tour de Twitter : plus de 2000 tweets et 6000 partages facebook plus tard, l’intégralité du web était au courant de la nouvelle. De Corse Matin à Numerama en passant par Le Journal du Geek, de nombreux journaux ont repris la chose. A tel point que le CEO de l’application mise en cause a fait une vidéo pour répondre à l’ensemble de ces attaques, vidéo envoyée à nouveau à toutes les rédactions de France :

La Pile de CV - Réponse du CEO aux attaques © Bowkr

Malgré ces excuses brinquebalantes et ce ton rassurant, limite méprisant, typique des hérauts de la Start-Up Nation, Pôle Emploi a préféré arrêter les frais. Dans la soirée du 9 janvier, l’application était retirée de l’Emploi Store. Joints par nos confrères de Numerama, le Pôle Emploi a avancé pour expliquer cette suppression le fait que l’application n’était plus conforme à la description initiale enregistrée et validée par l’Emploi Store et liée à l’application Bowkr. Donc, contractuellement, sur le fond, rien n’empêchait La Pile de CV d’être répertoriée chez Pôle Emploi : ce n’est qu’un vice de forme, que l’établissement public a dû avancer comme argument, qui a provoqué ce retrait. Pas un problème de contenu. Pire encore, et toujours selon Numerama, « Pôle Emploi n’exclut pas de la faire revenir si elle est jugée « conforme » par le comité en charge de cette décision ».

Bref, s’il n’y avait pas eu de buzz médiatique et social, l’ex ANPE / ASSEDIC aurait continué à faire la promotion d’un outil dont Nabilla Benattia est l’une des égéries qui procédait à du quasi racket de chômeur.

Beaucoup ont considéré sur les réseaux sociaux ce retrait comme une victoire. Mais cela n’en est pas une : dépassés par un mouvement populaire d’ampleur inattendue, les services de l’Etat ont fait marche arrière. Cela n’empêche pas que d’autres start-ups, d’autres diplômés d’HEC, déconnectés des réalités viendront « uberiser » des secteurs sociaux, censés être protégés du profit.

Doucement, avec l’avènement de la Start-Up Nation voulu par Emmanuel Macron, nous glissons vers la privatisation de ces secteurs. Pôle Emploi deviendra une immense agence d’intérim, la sécurité sociale se transformera en Mutuelle. Pire encore, à la privatisation s’ajoutera un effet « 1984 » ou « Black Mirror », basé sur la surveillance, l’échange de données, la notation, le classement des citoyens. Comme dans l’épisode « Nosedive » de la série britannique, où chaque citoyen devait noter ses interactions avec ses semblables, et où les individus trimballent des « scores de vie » globales faisant la moyenne de toutes ces notations, l’épisode bien réel de « La Pile de CV » nous a fait froid dans le dos. Les chômeurs ne sont plus des personnes en difficulté, avec des parcours difficiles, mais des « CV » classés par « points d’XP » dans une « pile virtuelle ». Une pile potentiellement utilisable à terme par les pouvoirs publics (avec ou sans l’Emploi Store) pour dénicher une personne qui ne fait pas assez d’efforts pour retrouver un emploi, et pourquoi pas couper les allocations à ceux qui sont dans les bas fonds du classement. Ces projections ne sont pas folles. Sans réaction du peuple, elles seraient peut-être déjà aujourd’hui dans les petits papiers de nos dirigeants.

Bien malin celui qui pourra différencier notre triste réalité des pires uchronies.

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