L'affaire Raoult, entre science, société et politique

Depuis deux mois une vive polémique s'est développée sur les propositions du professeur Raoult concernant le coronavirus. Cette polémique révèle des fractures scientifiques, sociales et politiques complexes qui ne favorisent malheureusement pas un vrai débat démocratique et scientifique.

L’affaire Raoult !

 

Une étrange et viciée affaire s’est développée en France pendant la pandémie du c19 et elle ne semble pas prête de se terminer.

Quelques faits d’abord :

Le professeur Raoult est à l’évidence une personnalité scientifique reconnue (et ses adversaires le lui reprochent parfois – c’est dire au niveau de polémique où on en est arrivé quand on éprouve le besoin de dire « lui aussi il est des élites etc.. »). Il a créé un Institut à Marseille qui fait autorité pour certains dans le domaine des traitements et études virologiques ou sur les infections. Pour certains, car l’Institut est en conflit plus ou moins larvé avec l’INSERM et Pasteur depuis quelques années.

Le professeur Raoult a établi, dès avant la pandémie c19, une communication directe et intense par twitter et YouTube avec un public dont on aimerait mieux connaître la composition. Cette communication, plaisante, est un mélange d’éducation populaire de très bonne facture et de plaidoyer pro domo pour ses recherches, ses méthodes et son Institut. Avec souvent une certaine rugosité de parole très tranchée et trop rapide et un goût pour jouer sur sa marginalité, sa résilience...

Cette communication a été multipliée (des centaines de milliers de vues) depuis que le professeur Raoult a affirmé avoir mis au point un traitement très efficace associant un médicament reconnu contre le paludisme, l’hydro… et un antibiotique l’azo… l’ensemble appuyé par une politique de tests de masse pour soigner plus rapidement.

Très rapidement une quasi- unanimité des intervenants médicaux sur les chaines TV et radios ont estimé que ce traitement n’était pas efficace et insisté sur les dangers de contre-indication pour les malades cardio-vasculaires. On ne cesse depuis d’annoncer sur les médias que des études montrent que les positions du professeur Raoult sont fausses.

Le professeur Raoult, sollicité pour participer au conseil scientifique c19, a refusé d’en être car, a-t-il dit, il y serait très minoritaire et non écouté par des scientifiques qui lui sont complètement opposés. Le ministère de la santé a interdit aux médecins libéraux d’utiliser l’hydro… comme traitement à leurs patients atteints du c19.

À partir de là s’est progressivement développée une fracture grave dans la société qui s’est doublée d’un parasitage politique. Petit à petit on a vu apparaître d’un côté les élites scientifiques dominantes (ce qui ne veut pas dire mauvaises…), appuyées par l’ensemble des médias à la rare exception de cnews et valeurs actuelles. On y reviendra. De l’autre côté un peuple vite qualifié de « populiste » soutenant un professeur marginalisé par le haut et Paris (c’est ce qui se lit en masse sur les réseaux sociaux). Cette fracture se double de fractures au niveau de l’usage de l’hydro… Beaucoup de médecins libéraux, malgré l’interdiction, ont prescrit fortement l’hydro… dans la France du Sud, la France d’Oc, et beaucoup plus rarement dans la France du Nord. L’hydro… a été aussi beaucoup plus massivement prescrite dans les quartiers les plus riches et très rarement dans les classes populaires.

À côté/avec ces fractures se sont développées des positions politiques autour de ce débat. Il est difficile de départir ce qui tient d’un seul électoralisme (dire ce que son électorat attend), de convictions établies, de regroupement complexe de mentalités et de représentations. Grossièrement, on en arrive à ce que la droite dure (en particulier dans le midi) et plus discrètement l’extrême-droite soutient Raoult, le centre libéral et macronien s’y oppose comme beaucoup à gauche qui sont très vivement opposés à Raoult (mais certains gardent une certaine prudence). La chose est d’autant plus curieuse qu’un des arguments du professeur Raoult est que les critiques à son traitement viennent, selon lui, des labos privés (et des scientifiques associés) qui veulent mettre de nouveaux médicaments et vaccins sur le marché pour faire de gros profits alors qu’un médicament pas cher existe déjà.

Une situation malsaine s’est ainsi établie dans notre pays. Certains arguments montrent la fragilité des polémiques.

Du côté du professeur Raoult, on ne peut qu’être frappé de la légèreté avec laquelle il s’exprime sur l’épidémie (il est d’ailleurs plus virologue qu’épidémiologue). Son annonce que le c19 ferait peu de morts, quelques centaines, a été démentie par les faits. Il essaie de maintenir son point de vue en disant que 30000 morts, c’est guère plus qu’une grosse grippe. Certes mais que se serait-il passé sans le confinement et autres mesures ? 200000 morts ?

Sa démonstration que le confinement n’a pas eu d’impact, que l’épidémie suit son cours normal (montée, sommet, baisse saisonnière etc) est insuffisante. L’observation de la courbe des entrées nouvelles à l’hôpital montre bien que la pointe de diffusion de l’épidémie les 15-16 mars (mesurable par les entrées nouvelles à l’hôpital fin mars soit 15 jours après) est suivie d’une baisse rapide dès la mise en place du confinement. Par ailleurs la dissymétrie des courbes, que l’on peut voir sur la courbe des taux de décès à l’hôpital, entre la hausse et la baisse confirme un effet –non naturel- du confinement.

Sa mise en avant de l’écart considérable –indiscutable- entre le taux de mortalité pour c19 à Paris et à Marseille, en laissant entendre que ce serait dû aux pratiques de son Institut, est plus que médiocre. En effet, cet écart peut tenir au seul fait que l’épidémie a été beaucoup plus importante à Paris qu’à Marseille !

Enfin sa démonstration de la réussite de son traitement par des résultats sur 1061 malades qui ne sont pas comparatifs entre deux échantillons ne peut convaincre, même si on peut comprendre que le médecin, l’humaniste ait préféré donner un parachute plausiblement en mauvais état à pas de parachute du tout à des malades graves. Mais il n’a absolument pas démontré l’efficacité plus grande de son traitement.

Mais du côté des opposants au professeur Raoult, il y a aussi des arguments faibles ou des silences douteux sur le traitement proposé par le professeur Raoult. D’abord il y a une sorte de refus de voir – ce qui est condamnable d’un point de vue scientifique – que le taux de mortalité c19 relativisé au taux d’hospitalisation (pour éviter cette fois-ci l’effet du niveau d’épidémie) est effectivement beaucoup plus faible dans les Bouches-du-Rhône que dans la plupart des départements . Ce qui peut poser plus qu’une hypothèse sérieuse et n’a connu aucune explication plausible autre que celle du traitement du professeur Raoult, auquel on a d’ailleurs donné raison tardivement sur la seule pratique généralisée des tests.

Par ailleurs, les opposants –dominants sur les médias- au professeur Raoult ont systématiquement et exclusivement cité les études contraires au professeur Raoult sans jamais sérieusement examiner le sérieux scientifique et méthodologique de ces études. Ce fut flagrant dans l’étude Maganoli où les groupes témoins étaient faussés. L’étude la plus récente (Lancet) coordonnée par un cardiologue qui n’est pas très spécialisé en virologie attend un examen serein avant de crier immédiatement à la preuve définitive comme le font les médias.

Inversement les opposants à Raoult ne citent jamais les études qui vont dans le sens du professeur Raoult d’un effet positif de son traitement : par exemple « Hydroxychloroquine application is associated with a decreased mortality in critically ill patients with COVID-19 » (Bo Yu, Dao Wen Wang) ou « Hydroxychloroquine plus azithromycin: a potential interest in reducing in-hospital morbidity due to COVID-19 pneumonia (HI-ZY-COVID) ? » (Davido, Perronne…). Et il y en a d’autres que chacune et chacun peut se donner la peine de lire. Or la prise en compte sans préjugés de tous les travaux est la base du travail scientifique.

 Au bilan de tout ceci, rien de bien satisfaisant : une communauté scientifique qui se déchire et ne se parle plus – c’est très inquiétant.

Un surplomb politique et médiatique biaisé : les médias dominants ne cherchent qu’à s’en prendre à tout « populisme », le mot honni ; la droite et l’extrême-droite veulent surfer sur la popularité de Raoult dans le Midi et dans la bourgeoisie riche la moins intellectuelle ou la plus chauvine en refusant de voir ses limites ; la gauche ( je suis un rouge…), en grande partie en réaction à cette position de la droite et par soutien aux institutions scientifiques, se méfie souvent de Raoult … etc etc… Bien inquiétant aussi sur la qualité de notre futur débat démocratique, alors qu'il faudrait combattre pour que notre système de santé publique soit d'urgence réparé : augmenter le nombre de lits, augmenter le nombre des soignantes et  soignants, augmenter les salaires des soignantes et soignants !

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