Gilet jaune et Gilet bleu

Voici Gilet jaune

Voici Gilet bleu

 

Gilet jaune et Gilet bleu sont les meilleurs copains du monde.

Ils jouent à la bagarre, à se cracher dessus, à s’envoyer des mots durs des mots qui cassent.

Ils aiment regarder les filles faire pipi,

ils aiment s’allonger sur l’herbe au soleil en se racontant des âneries, des histoires débiles qui les font rire.

Et ils rigolent tellement que même des fois… ils se font pipi dessus… vraiment.

 

Les années ont passé…

 

Gilet jaune ne joue plus, il ne se bagarre plus, il ne regarde plus les filles faire pipi.

Gilet jaune travaille pour gagner sa vie.

Gilet jaune passe ses journées la tête penchée.

Ses yeux regardent ses mains travailler.

Ses mains sont usées et ses yeux fatigués.

Au-dessus de Gilet jaune il y a quelqu’un qui lui dit ce qu’il faut faire.

Au-dessus de ce quelqu’un il y a encore quelqu’un puis encore quelqu’un… et ainsi va la vie qu’il y a toujours quelqu’un au-dessus de quelqu’un d’autre pour dire ce qu’il faut faire.

Et tout en haut il y a quelqu’un au-dessus de tous les autres.

Ce quelqu’un là habite à des milliers de kilomètres d’ici.

Gilet jaune ne le connaît pas, Gilet jaune ne l’a jamais vu.

Et pourtant c’est lui qui décide de tout dans sa vie.

 

Dès qu’il a un moment, Gilet jaune s’étend sur de l’herbe bien verte et droite, la tête et le corps offerts au soleil.

Le soleil nettoie ses yeux fatigués.

Le soleil réchauffe ses mains usées.

Le soleil distribue de la couleur sous sa peau.

Gilet jaune respire à nouveau.

Mais ce jour-là, le soleil n’est pas pareil, il est moins chaud, il est moins beau.

Il ne réchauffe plus comme avant.

Un bruit court, s’élance, arrive aux oreilles de Gilet jaune : le soleil est à vendre.

À des milliers de kilomètres d’ici quelqu’un en a déjà acheté la moitié.

Peut-on acheter le soleil ? se demande Gilet jaune.

Gilet jaune ne sait pas, il se dit :

autant en profiter, une moitié de soleil c’est déjà mieux que rien.

 

Les années passent et voilà qu’un jour le soleil fait pâle figure.

Il ressemble à une vieille lune mal fagotée.

Il ne réchauffe plus les mains usées de Gilet jaune

Il ne nettoie plus ses yeux fatigués.

Sous la peau de Gilet jaune les couleurs ont fondu.

Gilet jaune est inquiet.

Un bruit court, s’élance, arrive à ses oreilles : « Encore un quart à vendre et ce sera fini…»

Cette fois Gilet jaune est debout : « Un quart ? Mais ce n’est pas assez ! on va tous crever. Le soleil n’est pas à vendre, il est à moi aussi ! »

Gilet jaune ne retourne pas travailler.

Gilet jaune ne peut plus.

À quoi bon une vie à broyer du noir où jour et nuit seront bientôt un seul et même cauchemar

Gilet jaune ne peut plus baisser la tête alors il la garde levée.

levée elle lui semble plus légère, ses yeux fatigués voient plus loin.

Et Gilet jaune voit.

Au delà du reste du soleil, il voit qu’il n’est plus seul.

Il voit une armée aux yeux fatigués et aux mains usées.

Une armée pourra-t-elle empêcher l’obscurité d’arriver ?

 

Pour Gilet bleu, les années aussi ont passé…

Gilet bleu ne joue plus, il ne raconte plus d’histoires débiles, il ne regarde plus les filles faire pipi,

Par contre Gilet bleu a continué de se bagarrer.

Pas pour rigoler mais pour son métier.

Pour son métier, Gilet bleu court, se bagarre et apprend à tirer.

Pour lui aussi il y a toujours quelqu’un pour dire ce qu’il faut faire.

Dans le métier de Gilet bleu ce qu’il faut faire s’appelle un ordre

Celui qui donne des ordres à tous les autres, Gilet bleu le connaît.

Pas personnellement.

Gilet bleu le voit souvent à la télé.

Il serre des mains. Des mains en gant blanc, des mains en gant vert, des mains en gant noir mais des mains sans rien, des mains toutes nues comme celles de Gilet bleu, jamais.

Gilet bleu s’entraine à obéir.

Les 2 mots dont il doit se souvenir : l’ordre et la loi,

c’est facile à retenir, un seul mot par oreille…

 

Dès qu’il a un moment, Gilet bleu aime s’allonger dans l’herbe verte et droite, au soleil.

Là, il laisse venir ses pensées.

Elles sont encore hésitantes, elles n’ont pas l’habitude de s’installer.

Gilet bleu se dit qu’un jour il en fera quelque chose.

Un voilier, un avion, un vélo pour partir ailleurs.

C’est ça l’idée qui les relie toutes ses pensées : « partir ailleurs »

Mais ce jour-là allongé sur l’herbe Gilet bleu se dit que le soleil n’est pas pareil.

Il est moins jaune, moins chaud il est moins beau.

 

C’est leur faute à eux, quelqu’un a soufflé

Eux ? Oui les profiteurs de soleil,

les rêveurs, les voleurs

Quelqu’un peut-il voler le soleil ? se demande Gilet bleu.

Mais là n’est pas la question.

 

Les années passent.

Un jour, allongé sur l’herbe, Gilet bleu fait la grimace.

Le soleil est presque froid, il ne ressemble plus à rien sauf peut-être à un vieux mouchoir froissé.

Sans soleil plus de pensées à rassembler.

Sans soleil plus d’ailleurs.

Gilet bleu est en colère

C’est à cause d’eux toute cette galère

ces profiteurs ces rêveurs ces voleurs

Gilet bleu ne les connaît pas et pourtant il les déteste déjà.

Gilet bleu est l’ordre et la loi

Ça ne se passera pas comme ça.

Gilet bleu est prêt au combat.

 

L’ordre est arrivé.

Gilet bleu a dégainé.

Gilet bleu a tiré.

 

Gilet jaune est allongé sur le sol.

Cette fois pas d’herbe verte et droite mais un sol gris, sale et rugueux.

Gilet jaune a le visage offert à ce qui reste de soleil.

Ses yeux fatigués ont reconnu Gilet bleu.

Gilet jaune a souri.

 

Gilet jaune git, un trou rouge au côté droit.

 

Merci à mon ami Mouloud sans qui cette idée n’aurait peut-être pas germé.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.