Transcender la notion d’urgence : renouer avec le temps long

Les enjeux de biodiversité, de changement climatique et d'impacts écologiques sont au coeur de la crise actuelle et appellent ainsi à non seulement remonter la chaîne de propagation afin d'étudier le parcours épidémiologique du virus mais aussi à analyser les raisons d'une telle transmission inter-espèces afin qu'à l'avenir, nous puissions prévenir, plutôt que guérir.

Qualité, coût, délais, le tryptique est bien connu de notre système économique mondialisé, gouverné par des impératifs de compétitivité, d’efficience et de profits, au sein duquel faire mieux, plus vite et moins cher est devenu le crédo partagé des entités industrielles. « Anything.Anywhere.Anytime » : Amazon dépeint au travers de sa promesse le phénomène d’accélération du temps où l’injonction de l’innovation nous enjoint à réduire perpétuellement les délais d’attente pour répondre à un besoin d’immédiateté toujours plus pressant.

 

Qu’elles soient financières ou immobilières, pétrolières ou technologiques, nous vivons en résonnance avec ces crises à répétition dont la survenance croît au même rythme que nos économies capitalistes se développent, et dont les conséquences aux accents protectionnistes sont aussi soudaines que l’amnésie lacunaire qui leur succédera. Prévention est mère de sûreté, mais bercées par un état de crise quasi permanent entretenu par l’effet hystérisant des médias au flot inexhaustible d’annonces, nos sociétés mouvantes vivent désormais au rythme de l’élaboration de nouvelles technologies, aussi éphémères que le devient notre mémoire. Désarmé par la pandémie, ce basculement anthropologique entraîné par le phénomène de primauté de la vitesse, signe de puissance et de modernité, s’est figé, dévoilant un monde qui progresse désormais au ralenti, et dont la munificence actuelle et à venir des gouvernements ne suffira pas à rétablir la croissance d’antan des gueules cassées de cette crise, victimes économiques d’une politique de contingence à court terme.


Fruit d’une synchronisation de l’émotion due aux effets sanitaires, économiques et sociaux subis collectivement par l’ensemble des échelles géographiques, un nouveau champ lexical fondé sur le thème de l’anticipation semble avoir émergé au profit d’une gouvernance publique renouvelée. Des plans de relance post-crise appelant à faire preuve de résilience et d’une volonté réformatrice sont élaborés, et des voix s’élèvent pour que la reprise économique massive qui s’annonce, bien décidée à rattraper le temps perdu, ne se fasse au détriment de la priorité écologique et climatique. Les membres de la Convention citoyenne pour le climat ont ainsi appelé à inscrire la relance dans une démarché durable, et ainsi, de rupture avec le modèle de société prédominant.

 

L’horizon court-termiste qui irriguait jusqu'ici nos mémoires et nos politiques aura-t-il raison d’une relance intelligente, nécessaire mais hautement hypothétique, car réalisable uniquement par le biais d’une adaptation de notre comportement économique ? Le pourcentage croissant de maladies humaines venues d’animaux sauvages, à l’image des deux dernières pandémies mondiales, le Sras et Ebola, l’illustre : les problématiques écologiques, et a fortiori de biodiversité, constituent le point de départ dont a découlé la logique d’enchaînement ayant mené à la conjoncture actuelle. Domestication à des fins d’exploitation, adaptation des habitats bruts aux changements anthropogéniques, chasse et trafic d’animaux sauvages, nos contacts directs avec la faune sous-tendent la propagation de zoonoses potentiellement mortelles, à l’image du marché de Wuhan, qui serait vraisemblablement le lieu de transmission initiale du virus.

 

Le commerce et le flux continu de rapports internationaux constituent désormais le facteur clé de la transmission des maladies, faisant ainsi des pandémies l’une des menaces les plus sérieuses à la stabilité mondiale et de la découverte des maladies infectieuses une priorité de santé publique. Conséquence de l’interdépendance indubitable des modèles économiques mondiaux mais aussi de l’austérité imposée aux institutions publiques de santé, les niveaux de capacité de réaction, et donc d’anticipation au préalable, se sont bien souvent révélés déficients. Toutefois, le déclin des financements n’aura pas fait de l’hôpital public français son unique souffre-douleur, ainsi que le démontre le cas des organismes de recherche, à l’image de l’Institut Pasteur au Laos, dont le professeur Didier Sicard, spécialiste des maladies infectieuses, dénonce le sous-investissement de la France et plaide, à juste titre, pour la reconstitution des parcours épidémiologiques. En effet, alors que la situation planétaire démontre que des épidémies ne sont qu'à quelques heures d’avion de notre palier, et que la course au vaccin ne délivrera pas de résultats fiables avant de longs mois, le pourquoi du comment se révèle vital mais nécessite, pour une étude efficace du macro et des facteurs globaux, des fonds, une mobilisation de la recherche scientifique, et… de prendre le temps. Ne pas le prendre, et s’exposer au risque de la vulnérabilité pourrait coûter bien plus cher, en termes économiques mais aussi en nombre de vies, qu’une réorientation des financements pour faire face aux réalités de ce qui est désormais un village aux dimensions mondiales.

 

L’anticipation par la reconstitution des chaînes de transmission virale et par la recherche sur les animaux transmetteurs s’inscrit effectivement dans le temps long et atteste que la science, pas plus que nos économies, ne fonctionnent dans l’urgence. Paul Virilio avait ainsi peut-être vu juste en prônant, au travers de la création d’un ministère du Temps, une reprise en main du réel, afin de mieux appréhender les dérèglements et les besoins du monde actuel, tel un rappel constant nous défiant, cette fois, de perdre la mémoire. 

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