Madame la Médiatrice des antennes à Radio-France...

Évènement France Insoumise... Quel évènement ? Reproduction d'un message adressé à Madame la Médiatrice des antennes à Radio-France...

Madame la Médiatrice des antennes à Radio-France,

J’ai bien noté votre réponse à quelques interrogations formulées par des citoyens, suite aux perquisitions subies par un certain nombre de proches de Mr Mélenchon, du Parti de Gauche et de La France Insoumise.
On peut se féliciter que vous considériez ces interrogations comme légitimes.
Cependant, il en est quelques autres que je souhaiterais vous soumettre, certaines de vos réponses (aussi bien que celles des journalistes enquêteurs Sylvain Tronchet et Benoit Collombat) pouvant témoigner, à mon sens, d’une incompréhension ou d’une occultation de la situation politique réelle créée par l’événement.

Le premier point à souligner, bien entendu, est que l’événement en question n’est pas réductible à la question des attachés parlementaires ou des comptes de campagne de Mr Mélenchon. Et pas réductible non plus à la colère exprimée par ce dernier à cette occasion. C’est pourtant l’essentiel de ce dont il a été question dans l’ensemble des organes de diffusion de l’information.

Cet « évènement » pose une première question majeure : la difficulté voire l’impossibilité d’une objectivité journalistique, dans une situation complexe, où différents points de vue s’affrontent, sur le fond, dont il s’agit de rendre compte sans distorsion, pour informer au mieux (ou le moins mal possible) les lecteurs-auditeurs-téléspectateurs. La complexité des situations dont il s’agit de rendre compte n’est d’ailleurs pas spécifique au champ strictement politique et l’on pourrait en citer bien d’autres, en rapport à des questions scientifiques et techniques, aux droits, à la santé et à tous les faits de société…
Où l’on voit se propager sur internet ou dans les « cafés du commerce », des discussions sans fin et sans objectif de vérité, mais se prenant pour La Vérité à force de tourner en rond...

L’autre difficulté majeure tient au fait que le compte-rendu médiatique d’un évènement crée l’événement : en réalité crée un nouvel événement qui occulte le premier, par le fait (et la façon) d’en rendre compte.
Tous les sociologues savent ça… et, curieusement, « les sciences dures » sont elles-mêmes redevables d’une telle analyse : les physiciens savent bien que c’est le processus de mesure lui-même que l’on met en oeuvre, sur un système (quantique…), qui fixe ce système dans un état particulier, consécutif à l’action de mesure. Auparavant, avant cette action sur le système, il y a un principe d’incertitude consubstantiel au système…
De la même façon se pose la question de l’inter-relation entre une opération médiatique et le public auquel elle s’adresse.

Tout d’abord, on peut réellement parler d’opération médiatique en ce sens qu’un nombre significatif de médias tiennent, sur un sujet, des discours qui entrent en cohérence, qui opèrent un auto-étayage et « font système » : il ne s’agit pas de prétendre qu’un ordre viendrait d’en haut en direction des journalistes pour leur dicter ce qu’ils devraient dire et faire. La réalité est beaucoup simple et en même temps beaucoup plus subtile que ça car, évidemment, il n’y a pas besoin que des ordres soient donnés pour que se réalise concrètement une idéologie, à l’insu même de ceux qui la véhiculent, chacun à son niveau, par des comportements et des prises de positions dont chacune prise séparément est anodine mais qui, analysées dans leur ensemble, finissent par créer du sens…
C’est ainsi que des représentations sont « mises à la disposition » de citoyens, qui peuvent se les approprier (bien que, là encore, l’effet ne soit pas « mécanique ») et participer dès lors à leur propagation. Et c’est ainsi que ces représentations s’instituent dans l’imaginaire de la société.

Admettons la légitimité de journalistes qui peuvent se sentir blessés par des attaques (justifiées) qu’ils ont eu à essuyer, l’objectif ici n’étant pas de montrer des connivences objectives qui mettraient à mal l’idée de leur « objectivité ».
Mais admettons ! Déjà, les non-dits de leur enquête et les silences de leur compte-rendu sur certains aspects objectifs posent problème, créant un contexte général de suspicion et de chasse aux sorciers et sorcières… contraire aux exigences de la démocratie.
Un exemple parmi d’autres que l’on peut relever dans leur argumentation : s’il était vraiment impossible d’évaluer les coûts de certaines prestations de la campagne d’un candidat par comparaison aux autres, alors, quel sens aurait un soupçon de sur-facturation ? « Sur-facturation » par rapport à quelle autre référence objective qui prendrait en considération la réalité d’une situation de campagne électorale ?
On voit bien que cette occultation donne un sens particulier à leur travail d’enquête : on ne parle que d’un candidat, tout le monde parle de ce candidat… Le silence concomitant sur les autres ne serait pas à questionner ?
On voit, du même coup, chez tous ceux qui participent à cette mise en mouvement de l’opinion, l’incapacité d’auto-analyser la signification réelle de leur propre position… dont ils voudraient nous convaincre qu’elle est objective.
Comme pour, naïvement, mieux s’en convaincre eux-mêmes ?

Mais ce non-dit occulte encore bien plus que cela… ce qui saute aux yeux si l’on accepte de s’échapper de l’évènement médiatique pour revenir à l’évènement déclencheur : à savoir la perquisition d’une quinzaine d’appartements ou locaux liés à un parti politique d’opposition, évènement ayant impliqué la mobilisation simultanée et massive d’une centaine de policiers.
Une situation tout à fait exceptionnelle… présentée pourtant comme « banale » (Mr Mélenchon ne serait pas le seul, il ne serait pas le premier…).
N’oublions pas les circonstances actuelles et pensons aux précédents : sous le gouvernement de Vichy par exemple, où le siège national du PCF fut perquisitionné et tous ses fichiers volés … ce dont se félicitèrent quelques adversaires politiques de ce parti.
Doit-on voir dans l’évènement actuel un risque de bégaiement de l’Histoire… avec une dérive autoritaire du gouvernement En Marche qui, en perte de crédibilité, après avoir soutenu l’organisation d’une milice privée (avec un Benalla dont la perquisition à son domicile a tourné court…), met en oeuvre une stratégie visant à discréditer l’un de ses principaux opposants, et tente maintenant de l’abattre politiquement en utilisant un moyen légal, certes, mais dont la légitimité est totalement contestable et largement contestée.

Chacun sait que, dans la V° République, le Parquet peut devenir le bras armé d’un gouvernement, qu’il ne garantit en rien l’indépendance de la justice et que son intervention fait problème bien au delà du cas Mélenchon.
Fort heureusement, le syndicat de la magistrature comme de nombreux observateurs (non Mélenchoniens) en ont convenu.
Merci à eux de l’avoir publiquement exprimé.

Dans un tel contexte il est dommage, Madame la Médiatrice, que vous ayez cru bon d’utiliser des formules auto-justificatrices qui occultent la source et les acteurs de la confusion actuelle :
<< Confondre le métier de journaliste avec celui de propagandiste ou de suppôt du pouvoir installe une petite musique aux notes discordantes, déjà connues et de mauvaise augure. Interrogeons le climat de l’époque, évaluons l’état de cette régression et gardons-nous de croire que la démocratie est un acquis. >>

C’est précisément parce que la démocratie n’est jamais un acquis définitif qu’il est urgent que les journalistes, eux-mêmes, s'interrogent sur leur propre pratique. Et que, dans la situation de suggestion qui est la leur vis à vis des structures qui les emploient, ils analysent ce qui peut justement induire une telle régression et une telle confusion.
Et qu’ils admettent enfin la nécessité d’une structure démocratique pour veiller au respect des règles de déontologie de la profession.
Comment ne pas voir, in fine, qu’un tel dispositif les grandirait et les protègerait eux-mêmes de dérives qui ne peuvent pas trouver d’issue positive par le seul recours à un Médiateur des antennes !

Avec l’expression de ma considération Républicaine

 


Quelques références...

Affaire Mélenchon : ces soupçons de collusion…

La chasse à la France Insoumise est ouverte…

“Mélenchongate” : Demandez le programme, par Régis de Castelnau

Perquisitions #Mélenchon, sommes-nous manipulés ?


 

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