Peut-on conjuguer sobriété énergétique et Green New Deal ?

... telle était la question générale débattue lors de l’un des ateliers aux Amfis-2020. Nous revenons ici sur quelques arguments.

L'enregistrement de ce débat est accessible à l'adresse:
https://lafranceinsoumise.fr/2020/09/04/peut-on-conjuguer-sobriete-energetique-et-green-new-deal-amfis2020/

Dans le cadre de ce débat, la question de la transition ou de la bifurcation écologique-énergétique sera admise comme une urgente nécessité.
Se pose alors la question de l’organisation d’une société qui mettrait en oeuvre des solutions plus sobres et plus efficaces énergiquement et qui, simultanément, développerait massivement la production d’énergies renouvelables (EnR).
C’est ce qu’illustre le schéma de principe proposé par NegaWatt:

negawatt

Le scénario Negawatt présente l’immense avantage de proposer des solutions concrètes pour dé-carboner notre société et contenir les émissions de CO2.
C’est une piste fondamentale à défricher … mais qui, par contre, ne s’intéresse pas aux conséquences sociales et économiques qui en résulteraient, comme l’évolution du PIB et son impact sur les salaires.
Du coup, certains de ses détracteurs critiquent ce scénario qui serait selon eux, dans son état actuel, un peu du type « y a qu’à »…
En tant que mouvement politique, LFI doit poursuivre ce travail (technico-politique) en proposant une planification industrielle et économique cohérente avec un tel scénario de dé-carbonation.

 

L’argumentaire général développé dans cet atelier se distingue radicalement du scénario Negawatt.

On n’est plus dans le « y a qu’à » mais plutôt dans le « KAYA » … du nom d’une équation qu’utilise le GIEC (voir la note en bas de ce billet) pour identifier les différents facteurs pouvant caractériser la production de CO2 et ses variations.
L’interprétation qui en est donnée ici peut se résumer à grands traits :
- les gains en efficacité et les gains en dé-carbonation ne suffiront pas pour faire baisser suffisamment les émissions de C02 et pour éviter la catastrophe climatique
- si l’on poursuivait la tendance actuelle jusqu’en 2050, la croissance des émissions de CO2 serait de 56% par rapport à 2020.
- il serait donc nécessaire de baisser drastiquement les consommations d’énergie.

L’élément charnière de l’argumentation est que l’énergie consommée serait fortement corrélée au PIB : la variation du PIB en fonction des consommations d’énergie primaire est représentée par une droite quasi parfaite…

Et du coup, la nécessaire réduction de la consommation énergétique aurait pour effet une baisse importante du PIB.
Comme celui-ci représente, grosso modo, la valeur ajoutée produite (avec tous les bémols que l’on veut), la baisse du PIB aurait pour conséquence une baisse inéluctable des salaires distribués.
C’est de cette façon que s’introduit subrepticement la raison de « l’acceptabilité sociale » qui nécessiterait une « trajectoire de moindre mal » consistant à conserver un haut niveau d’énergie dé-carbonée … à savoir l’énergie nucléaire.
C’est l’argumentaire général développé par Jean-Marc JANVOVICI dans « The Shift Project ».

 

La question posée est donc celle de l’a-croissance, croissance zéro ou décroissance du PIB …

Quoique fondamentale et déjà posée dans les années 70 par le Club de Rome, cette question largement occultée n’a pas de réponse politique socialement acceptée.
Ce n’est pas surprenant car les changements nécessaires exigeraient une profonde remise en cause des représentations et des mécanismes (économiques et sociaux) à l’oeuvre dans notre société. Et cette exigence se double d’une exigence démocratique : que les citoyens s’approprient eux-même la problématique de « bifurcation ».
La « transition écologique » n’est donc pas un simple « changement de cap » et l’on ne s’en sortira pas par une pirouette : pour être entendus, nous devrons être capables de proposer un récit argumenté, prenant en compte la complexité du problème et des contraintes contradictoires … tout en proposant une estimation chiffrée comme avait pu le faire LFI en 2017, lors d’une conférence de presse mémorable exposant son programme économique…

 

Se méfier des évidences et des erreurs logiques …

Reprenons la « corrélation énergie - PIB » qui est en position charnière dans l’argumentation du « Shift Project ».
Corrélation n’est pas raison … et l’intervenant déclare à juste titre (voir la video en 1:39:08) :
« … Globalement, chaque fois qu’il y a une disponibilité d’énergie supplémentaire (par une révolution technique, pour une raison sociale…) il y a eu une croissance du PIB. C'est dans ce sens là que ça a marché, tout le temps. Je ne crois pas qu’il y ait de contre-exemple … »
Autrement dit, l’histoire réelle montre clairement qu’il ne s’agit pas d’une simple corrélation qu’on pourrait appliquer dans tous les sens, mais d’une implication logique :
   >>> une augmentation de l’énergie disponible (et consommée) implique une croissance du PIB.
En toute logique, cette proposition est strictement équivalente à la suivante :
   >>> pas de croissance (ou décroissance) du PIB implique une moindre consommation d’énergie.
Cette proposition s’est massivement vérifiée lors de la pandémie qui a entrainé une baisse d’activité de longue durée et donc un ralentissement de l’économie. Ce ralentissement s’est traduit par une baisse de PIB de plus de 10% et, conséquence logique, par une baisse de la consommation d’énergie.

Par contre (voir la note en bas de texte), il serait tout à fait erroné d’en conclure qu’une baisse de l’énergie disponible (et donc consommée) impliquerait une baisse du PIB.
C’est pourtant l’élément charnière de l’argument qui a été avancé (par le représentant du « Shift Project ») :
    «  une réduction importante de la consommation énergétique aurait pour effet une baisse importante du PIB »
Voilà une curieuse erreur de raisonnement qui n’est pas sans conséquence.

 

Une baisse des consommation d’énergie n’implique pas une baisse de PIB.

Le scénario Negawatt recommande sobriété et efficacité énergétique.
Negawatt fait l’hypothèse (peut-être optimiste) d’une possible réduction des 2/3 des dépenses de chauffage grâce à une isolation thermique des bâtiments.
On peut visualiser le raisonnement sur le schéma ci-dessous qui représente les dépenses de chauffage (sur 10 ans) pour un appartement :

ecoisolation-2

Le résultat majeur est donc que, sur la durée de l’amortissement (ici 10 ans) des travaux de rénovation, la dépense totale du propriétaire de l’appartement ne change pas. Le PIB ne change donc pas, seule change la destination des dépenses
Par contre, sur cette période, la dépense énergétique baissera. Pas tout à fait de moitié car la dépense d’investissement comporte nécessairement une part énergétique, mais ce n’est qu’une part seulement.

Dans cet exemple, la dépense énergétique a donc baissé à PIB constant, ce qui contredit l’argumentaire développé par le représentant du « Shift Project ».

Plus généralement selon son argumentaire, toutes les mesures de sobriété seraient récessives, ce qui finalement rendraient vains les efforts de sobriété et d’efficacité énergétique. C’est ce qui finalement validerait une sorte de « poursuite honteuse » du nucléaire …
L’exemple donné est celui du co-voiturage qui aurait comme conséquence moins de ventes d’automobiles … et donc récession.
Cet argument est fallacieux dans la mesure où le partage des dépenses de déplacement fait réaliser des économies et augmente d’autant le pouvoir d’achat de tous les co-voitureurs … Ceux-ci ne vont pas obligatoirement cacher leurs économies sous leur matelas mais plus vraisemblablement réaliser d’autres dépenses (qui seront comptabilisées dans le PIB).
Dans ce cas encore, la baisse de dépense énergétique (qui est le but du co-voiturage) n’implique pas une baisse du PIB (et du niveau de rémunération de chacun). Elle peut par contre contribuer à une autre orientation de la consommation et de la production.

Un dernier exemple, plus global, est illustré par un classique diagramme de Sankey de l’énergie.
https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/sites/default/files/2019-09/datalab-59-chiffres-cles-energie-edition-2019-septembre2019.pdf

sankey

L’intérêt de ce diagramme est de représenter les flux d’énergie depuis les ressources primaires (partie gauche du diagramme) ainsi que les transformations de ces ressources primaires jusqu’à l’énergie finale consommée (partie droite du diagramme). Ce diagramme représente (dans sa partie supérieure) les pertes d’énergie au cours de chacune des transformations.

On constate donc l’importante réserve d’économies d’énergie qu'on réalise si l’on arrive à améliorer l’efficacité énergétique des processus.
Dans une centrale thermique (nucléaire, ou à gaz, ou au charbon…) les 2/3 de l’énergie primaire sont perdus en chaleur dissipée.
Mais si on remplace une turbine à gaz classique par une turbine à cycle combiné, on multiplie le rendement quasiment par deux.
Dans un processus de transition énergétique, un tel remplacement fournirait du travail à Alstom … Et avec le développement des EnR (Energies Renouvelables), le gaz naturel pourrait être remplacé par du bio-gaz produit en utilisant les excédents énergétiques des EnR. Ce bio-gaz serait donc utilisé comme stockage d’énergie. Ce stockage (et ce n’est pas le seul moyen) permettrait ainsi de compenser l’intermittence des EnR et constituerait à ce titre un maillon de la transition énergétique.

Il y a encore d’autres possibilités d’économie, jouant sur l’efficacité énergétique.
La partie droite du diagramme de Sankey représente les différents types d’énergie finale consommée. Dans le cadre de l’efficacité, il faut également prendre compte le rendement des machines utilisant les différentes formes d’énergie finale. Si l’on remplace une motorisation thermique par une motorisation électrique, on baisse les émissions de CO2 et dans le même temps on passe d’un rendement énergétique de l’ordre de 45% à un rendement qui est pratiquement le double. Cette transition pose de nouveaux problèmes (qui nécessitent de nouvelles recherches ou qui sont en cours de résolution) mais elle améliore à coup sûr l’efficacité.
Cette transition n’a de sens que si elle vise l’utilisation massive des sources d’énergie renouvelable.

Ces exemples suffisent à démontrer que, dans chacun de ces cas, les mesures d’économies d’énergie ne s’accompagnent pas d’une baisse de PIB car ces mesures nécessitent des transformations profondes qui ont un coût, comptabilisé dans le PIB, elles produisent de l’activité économique rémunérée, elles nécessitent des investissements mais aussi des transformations matérielles qui impliquent une consommation d’énergie : fabriquer des éoliennes, des hydroliennes ou des panneaux solaires consomme de l’énergie, mais en quantité moindre comparée à ce que ces dispositifs produiront, sur leur durée de vie.

Là encore, les mesures d’économies d’énergie ne sont pas récessives. Et quand les investissements anti-gaspillage-énergétique seront réalisés, le coût réel de l’énergie (renouvelable) sera évidemment minimisé puisque la source primaire est gratuite : le vent, les vagues, le soleil… Par l'élimination des gaspillages, la sobriété et l’efficacité énergétiques rendent donc plausibles le développement des EnR au détriment du nucléaire et des énergies carbonées.
Dans ces conditions (grâce aux économies réalisées), une baisse globale de la durée du temps de travail serait économiquement compatible avec une baisse éventuelle du PIB et avec une stabilité des pouvoirs d’achat.

 

Un dernier mot concernant le nucléaire.

 On peut constater actuellement une recrudescence des arguments en faveur du nucléaire au nom du climat : ce n’est plus le nucléaire glorieux, c’est le « nucléaire moindre mal ».
De nombreux articles ont été publiés récemment à l’occasion de l’arrêt de la centrale de Fessenheim, relatant un bilan de l’ASN qui avait déclaré un « fonctionnement acceptable » de cette centrale, « dans la moyenne » des autres.
C’est oublier un peu vite les arguments développés par l’ASN précisément, qui évoquait des risques majeurs à Fessenheim : risques sismiques, risques d’inondation, risque de pollution de la nappe phréatique et par dessus tout un risque structurel majeur incompatible avec les normes de sécurité "post-Fukushima": un radier d’une épaisseur de 1,2 mètre, totalement insuffisante pour contenir une fusion du coeur en cas d’accident majeur. Pour mémoire, Fukushima avait un radier de plus de 3,5 mètres et le radier de l’EPR fait près de 9 mètres d’épaisseur (avec bien d’autres problèmes, cependant…).
Les sirènes du nucléaire voudraient nous faire oublier l’impérieuse nécessité de planifier la baisse des consommations d’énergie en même temps que la sortie des énergies carbonées et d’élaborer un scénario industriel compatible avec les exigences sociales, économiques et environnementales.
Ce scénario ne sera pas du green-washing. Il impliquera une profonde remise en cause de la gestion capitaliste néo-libérale de la société. Il planifiera la sortie progressive du nucléaire et exigera que l’énergie sorte du carcan imposé par le marché concurrentiel. Car, dans ce cadre là, le charbon reste pour quelques temps encore « la plus profitable » source d’énergie primaire.

Mais ce n'est qu'une modeste contribution vis à vis de l'ampleur de la tâche : construire et réaliser ce scénario de politique industrielle !!!

 


Équation de Kaya :
https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89quation_de_Kaya
Cette équation est en réalité une tautologie … et le GIEC reconnait ses limites car les différents facteurs ne sont pas totalement indépendants.
Elle exprime la quantité de CO2 produite :
(CO2) = Pop x ( PIB / Pop) x (E / PIB) x (CO2 / E)
en fonction de
(PIB / POP) = le PIB par habitant. C'est une mesure du niveau de vie moyen.
(E / PIB) = l’intensité énergétique du PIB. C'est la quantité d'énergie qu'il faut utiliser pour produire un euro de biens ou services.
(CO2 / E) = le contenu en CO2 de l'énergie. C'est la quantité de CO2 qu'il faut émettre pour disposer d'une quantité d'énergie donnée. Il dépend de la part des diverses sources d'énergie dans la consommation mondiale. Pour le faire baisser, il faut augmenter la part des énergies "sans carbone".


Pour résumer en des termes logiques :
la proposition 1 « A implique B » est logiquement équivalente à la proposition 2 : « Non-B implique Non-A »
Par contre, on ne peut pas en déduite la proposition : « Non-A implique Non-B ».
Exemple : j’étends du linge à sécher sur un épandage extérieur.
Proposition 1 :
   >>>> du soleil implique le linge sèchera ( A => B)
Proposition 2 équivalente à la première obtenue par négation des termes Et inversion du sens (non-B => non-A) c’est à dire ici:
   >>>> le linge ne sèche pas implique pas de soleil (puisque s’il y avait du soleil le linge sècherait d'après la proposition 1)
Proposition fausse : on ne peut pas absolument pas déduire des propositions précédentes que (non-A impliquerait non-B)
Logiquement, l’absence de soleil n’implique pas que le linge ne sèchera pas. Le linge peut être étendu à l’ombre, il peut y avoir du vent mais sans soleil … et le linge sèchera !


 

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