christianisme : le cas Loisy et la crise moderniste

 

Ceci fait suite à ce que j'ai publié ce matin, sur Seignobos et l'école méthodique.

 

 

Le cas Loisy et la crise moderniste

 

            Et c'est ce qui va se produire avec la figure emblématique de la crise moderniste qu'est Alfred Loisy.  Dans sa leçon inaugurale de 1862 au Collège de France, Renan n'avait pas seulement dit que Jésus était un homme incomparable et qu'il était peu rationnel de le considérer comme un Dieu, il avait dit également : "S’il y a une histoire en dehors des lois qui régisssent le reste de l’humanité, s’il y a une histoire interdite à la critique et mise à part comme divine, il n’y a plus de science historique. " [1]Renan est de plusieurs décennies antérieur à Seignobos et l'école méthodique, mais il l'annonce et dans la citation ci-dessus, il va plus loin que Seignobos. En effet, il ne souligne pas seulement la différence entre l'histoire générale et une histoire spéciale, mais il va jusqu'à dire que l'interdiction de critiquer certaines histoires spéciales (on sait à laquelle il pense), reviendrait à  interdire la science historique.

            Pour sa part, Alfred Loisy (1857-1940) est contemporain de Seignobos. Il est prêtre catholique, donc à ce titre, il ferait partie de ce que Seignobos a désigné comme un de ces personnels de travailleurs spéciaux, entichés de traditions spéciales, œuvrant à faire des origines du christianisme une branche autonome, affranchie des obligations de l'histoire générale. Précisément, c'est ce que Loisy ne voudra pas faire, mais tout son contraire, soumettre cette histoire spéciale aux règles de l'histoire générale, ce qui lui vaudra, des difficultés dès le début de sa carrière, puis l'excommunication, et enfin une véritable apothéose laïque en accédant à la chaire d'histoire des origines du christianisme, d'où, quant à lui, il ne sera jamais expulsé, puisque depuis le 2nd Empire, les choses ont bien changé dans les rapports entre Rome et notre République.

            Prêtre depuis 1879 , Alfred Loisy  chargé dès 1886 del'enseignement de l'Ecriture sainte à l'Institut Catholique de Paris, un an après son ouverture. Dès les premières annes, son enseignementfait sensation, car il consiste à admettre les principes de la méthodehistorico-critique issue du libéralisme protestant et français et à reconnaître la vérité des apports scientifiques de ces libéraux. Pour l'instant, Loisy n'entre pas lui-même dans cette critique, ce qu'il fera plus tard, tout son effort consistant à vouloir faire que la théologie contemporaine reconnaisse ce qu'il y a de vrai dans ces nouvelles données de l'histoire. C'est un peu, à ce titre,  le précurseur de l'aggiornamento qui tentera de se faire à Vatican II en 1965. Mal en prend à l'abbé Loisy, car pour l'heure, les principes de l'Eglise sont ceux qui ont été définis un peu plus tôt à Vatican I (1870-1871), c'est-à-dire, non seulement, comme chacun sait, l'infaillibilité pontificale, mais aussi le principe de primauté (c'est-à-dire la supériorité du catholicisme sur

les autres branches du christianisme) [2] et surtout la théorie de l'inerrance, selon laquelle, Dieu étant l'auteur des textes sacrés, ils ne sauraient contenir la plus petite erreur, sauf au niveau des apparences sensibles qu'une interprétation correctement orientée permet de dépasser pour découvrir le sens profond et caché.[3]

            A l'époque d'Alfred Loisy, l'Eglise ne veut pas entendre qu'il puisse y avoir la moindre contradiction entre la science religieuse et science profane, et encore moins qu'une vérité scientifique quelconque puisse contredire une vérité religieuse. Tout ce que le Chrétien doit savoir est contenu dans la Bible, dont l'auteur est Dieu, ceci valant aussi bien pour le récit de la création du monde, tel qu'il figure dans la Genèse que pour la vie, la mort, la résurrection de Jésus-Christ, racontées dans le Nouveau Testament.

            Les cours dispensés à « la catho » par l'abbé Loisy ne tireraient pas trop à conséquence aussi longtemps qu'ils demeuraient sous la forme orale, mais le professeur a l'idée de les publier et de créer bientôt une revue. La publication de sa leçon de clôture de l'année 1891-1892 , qui s'intitule  La composition et l'interprétation historique des Livres Saints  mit le feu aux poudres. Il y affirmait que les Ecritures Sacrées en tant qu'elles posaient des problèmes d'histoire devaient être examinées d'abord selon la méthode historico-critique pour n'être

examinées qu'ensuite selon les principes de l'exégèse religieuse et de l'orthodoxie théologique. En cela, il n'innovait pas puisque  Strauss et  Renan n'avaient jamais rien dit d'autre. Mais Alfred Loisy était prêtre ce qui donnait au propos une singulière résonance. Il confirmait, ce qu'avait déjà dit Spinoza, que la composition du Pentateuque ne pouvait être attribuée à Moïse ou que la création du monde en six jours selon la Genèse, ne pouvait reposer sur la moindre vraisemblance historique. L'Eglise affirmait tout-à-fait officiellement le contraire.

            Très rapidement, le Vatican s'émeut. Mgr d'Hulst [4],  le fondateur-directeur de l'Institut Catholique de Paris, donc supérieur hiérarchique de Loisy, l'avait jusqu'alors soutenu, jusqu'à ce que, travaillé au corps par le nonce apostolique à Paris, il lui devienne progressivement de plus en plus hostile. Enfin, probablement sur l'ordre de la haute hiéarchie de l'Eglise, Mgr d'Hulst suspend d'enseignement l'abbé Loisy. Le 17 novembre 1893, l'abbé Loisy lui écrit : « Vous m'avez etiré l'enseignement de l'Ecriture sainte… Maintenant, le professeur a vécu et l'enseignement biblique n'en a pas pour longtemps. Votre oeuvre est achevée, Monseigneur. L'enseignement donné dans votre faculté de théologie ne peut plus inquiéter personne (…) » Mgr d'Hulst lui répond : « Le vent souffle toujours du côté de la sévérité dogmatique ».En effet: un peu plus tard, le couperet tombe.Loisy doit quitter l’institution.

            Le savant Alfred Loisy, pour subsister, se retrouve en cette année 1893, aumônier d'un couvent de jeunes filles à Neuilly. Il est loin d'être au bout de ses peines. Soit dit en passant, il découvre, à cette occasion, que les religieuses, ces femmes qui, comme luimême, ont consacré leurs vies à la religion, sont profondément ignorantes autant de l’histoire que des dogmes de leur religion. En 1902, l'irréversible se produit avec sa publication de «L'Evangile et l'Eglise  qui fait un énorme scandale et qu'on appellera le petit livre rouge , pour son format et la couleur de la couverture. L'année suivante, il récidive avec la publication de Autour d'un petit livre  qui fait l'histoire des remous suscités par le premier. En décembre 1903, cinq de ses livres sont mis à l'index.

            Dans Autour d'un petit livre , Loisy tente d'expliquer qu'il n'a jamais eu la moindre intention d'attaquer l'Eglise catholique romaine, mais tout au contraire de la défendre et surtout de la protéger des dangers à venir en faisant comprendre aux théologiens et à tous les plus hauts responsables, jusqu'au pape lui-même,que les progrès de la science historique et que les données nouvellement acquises également par l'archéologie et la linguistique étaient irrécusables, que la science historique  ne devait pas être reçue comme incompatible avec les dogmes de la théologie, mais que c'était à celle-ci de s'y adapter et qu'elle n'aurait jamais d'autre possibilité.

            Quant à L'Evangile et l'Eglise  de 1902, il s'agissait d'une réfutation de l'ouvrage du protestant allemand Adolf von Harnack intitulé Das Wesen des Christentums,  (L'essence du christianisme )  paru l'année précédente . Le malentendu était donc complet. L'Eglise se sentait agressée par celui qui voulait la défendre et, se croyant en légitime défense, elle allait à frapper à son tour, encore plus fort :  Bientôt, Alfred Loisy allait être excommunié.

            C'est ce qui se passe le  le 7 mars 1908, quand la Congrégation du Saint-Office (autrefois appelée Sainte Inquisition) publie le décret d'excommunication : " « Le prêtre Alfred Loisy, séjournant actuellement dans le diocèse de Langres, a enseigné oralement et publié à maintes reprises des théories qui ruinent même les fondements principaux de la foi chrétienne. "[5] Ce motif mérite d'être l'objet d'une attention particulière. Il rejoint cette incidente dans laquelle l'encyclique Pacendi de Pie X, dénonce les effets du  modernisme : « Le danger est aujourd'hui presque aux entrailles mêmes et aux veines de l'Eglise".[6]

            En 1909, Alfred Loisy est nommé à la chaire d'histoire des religions du Collège de France.  Il prend sa retraite en 1933 et meurt en 1940. Il produit durant toute cette période une œuvre abondante, injustement dévalorisée aujourd'hui [7]et que nous produirons plusieurs entraperçus dans la troisième partie consacrée à la validité historique du Nouveau Testament.

 

 


[1]  .......

[2]  Voir infra p.  ATTENTION

[3]  La théorie de l'inerrance n'est que l'officialisation de principes définis par saint Jérôme et saint Augustin aux IVème/Vème siècles . Cette théorie (l'inspiration des Ecritures) est reformulée à diverses reprises au cours des XIXème et XXème siècles et l'a été de nombreuses fois antérieures, tout au long de l'histoire de l'Eglise.  Selon cette théorie, l'Esprit Saint, est à l'œuvre derrière le travail de rédaction des évangélistes qui ne peuvent, par conséquent,  commettre aucune erreur. L'Eglise a redéfini cette théorie de nombreuses fois dans son histoire. Vatican I l'a définie dans la constitution Dei Filius du 24 avril 1870. Vatican II la reprend en la modifiant d'un détail dans la constitution  Dei Verbum  du 18 novembre 1965. Léon XIII  l'avait exprimée  dans l'encyclique  Providentissimus Deus  (1893) ; Pie XII dans Divino Afflante spiritu (1943) et dans Humani Generis (1950 ), Jean-Paul II dans Tertio

Millenio Adveniente (1994).

 

[4] De son nom complet, Maurice Lesage d'Hauteroche d'Hulst, devient en 1892  (tout en gardant son poste à l'ICP, député du Finistère (Brest), en remplacement de son collège qui venait de décéder, Mgr Freppel, ancien professeur d'éloquence sacrée à la Sorbonne et fondateur de l'Institut Catholique d'Angers. (Francisco Beretta,  Mgr d'Hulst et la science chrétienne, portrait d'un intellectuel, Beauchesne Paris 1996).

[5] Voir le décret complet en annexe.

[6] Voir supra (Pacendi dominici gregis)

[7] Paradoxalement, depuis dix ans, Alfred Loisy a opéré un retour dans le monde francophone des sciences religieuses. Encore est-on en droit de se demander si son œuvre qui n'a rien perdu de sa subversité est réellement présente dans ces colloques. Entre autres: organisé conjointement par l'Institut Catholique de Paris et le Collège de France, Autour d'un petit livre, Alfred Loisy, cent ans après : Paris, 22, 23, 24 mai 2003; Demi-journée d'études à l'occasion du centenaire de l'élection de Loisy au Collège de France, Paris  Collège de France, 2 octobre 2009;    Alfred Loisy dans l'histoire de l'exégèse biblique et des sciences des religions, colloque de l'IRSB, (Institut Suisse de Droit Comparé), Lausanne, 16 et 17 juin 2011 ;  La crise de la foi dans le temps présent. Actualité de la pensée d'Alfred Loisy,  Paris,11 févrie 2012, organisé  par la Faculté jésuite du Centre Sèvres et l'Ecole Pratique des Hautes Etudes.

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