Origines du christianisme : histoire de la recherche (16)

Troisième figure emblématique de l’école mythiste : Prosper Alfaric (1876-1951). Ordonné prêtre à 23 ans, Prosper Alfaric a poursuivi, parallèlement à sa formation théologique, une formation philosophique. Cela lui vaudra, dès son ordination, d’enseigner cette matière au grand séminaire de Bordeaux, puis le dogme au séminaire d’Albi. Malheureusement pour l’Eglise, sa fréquentation assidue de Spinoza et de Kant semble avoir raison de sa crédulité première et, s’il faut en croire ses mémoires, quand il s’ouvre de ses doutes à sa hiérarchie, il lui est répondu que cela n’a pas d’importance, car on le considère comme un excellent enseignant dont on ne peut qu’être satisfait. A condition de ne pas détailler devant ses étudiants ses états d’âme intimes, ce serait dommage qu’il cesse d’enseigner les dogmes qu’il connaît si bien.

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L’abbé Alfaric, cependant, a une vision différente de celle qu’avait l’abbé Turmel et il ne perd rien de son intérêt pour les origines du christianisme, sauf qu’il veut les enseigner dans la vérité. Il abandonne la prêtreise en 1908 ; il a trente-deux ans. Il sera excommunié en 1932. Dès 1919, il obtient la chaire d’histoire des religions à l’Université de Strasbourg. Il deviendra plus tard président de l’Union Rationaliste. Pour lui, désormais, le christianisme et l’Eglise catholique incarnent le mal. Dès lors, il a la certitude intime – qu’il oublie de prouver en raison – de l’inexistence historique du Christ. Il est donc, pour sa part, le représentant typique de l’école mythiste, prise au sens littéral.

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Vers la fin de sa vie, dans une conférence qu’il donne à la Sorbonne en 1946 [1], il dit : « Jésus est un pur mythe, analogue à Osiris, Adonis, Attis, Mithra, Hermès, ou Apollon. Les apôtres, dans la mesure où ils ont existé, ne nous apparaissent qu’à travers un réseau de légendes, sans individualité bien définies. Sur Paul lui-même, nous n’avons qu’une biographie tendancieuse où les fictions abondent et des Epîtres largement interpolées (…) Le christianisme n’est pas l’œuvre fortuite d’une personnalité créatrice, mais la résultante naturelle du travail complexe et prolongé qui s’est opéré au sein d’une humble collectivité de Juifs pieux, dont l’idéal s’opposait sur des points essentiels à celui de la masse (…) C’est par les premiers chrétiens que le Christ a été conçu et mis au ponde. C’est donc sur eux que nous devons porter notre attention pour nous faire de sa genèse une idée plus précise. »

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En dépit des excès très nombreux auxquels il se laissera emporter, tout au long de sa carrière, la théorie qui s’esquisse derrière ses mots est d’une extrême importance et devrait être d’une grande modernité : ce n’est pas de Jésus-Christ qu’il faut partir pour comprendre le christianisme primitif, mais du christianisme primitif pour comprendre Jésus-Christ. Cette théorie n’a rien perdu de sa subversivité ;mais elle est fort éloignée de voir reconnaître sa légitimité . Le philosophe Michel Onfray qui s’inscrit aujourd’hui dans la ligne mythiste a republié en 2005 plusieurs des textes de Prosper Alfaric, agrémentés de sa prose en préface. [2] D’un point de vue commercial et/ou polémique, on comprend bien qu’Alfaric soit réédité. D’un point de vue scientifique, c’est Couchoud qui devrait l’être.Le point faible de cette thèse « mythiste », quand l’expression est prise au premier degré est de considérer que l’absence de preuves de l’existence historique constitue une preuve de la non-existence historique.

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Si l’on tente de faire le point, aux alentours des années 1930 quant aux positions en présence, face au problème de Jésus, on pourrait les regrouper en quatre catégories :

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1. Les fidéistes traditionnalistes. Ils ont la foi en Jésus homme et Dieu ; ils sont d’opinion que l’interprétation des Ecritures sacrées est de la compétence de la théologie. L’historicité de Jésus, notamment, est au-dessus de toute critique. C’est la position de l’Eglise catholique romaine.

2. Les fidéistes progressistes ; ils sont croyants, mais pensent que le point de vue traditionnel ancien doit être revu, notamment que le Nouveau Testament doit être examiné selon la méthode historique rigoureuse, c’est-à-dire sans a priori religieux ou limite de quelque nature ; ils pensent que l’interprétation théologique doit s’adapter. On trouve ces progressistes aussi bien chez les catholiques que chez les protestants. Chez les catholiques, ils se subdivisent en ceux qui qui ont rompu avec l’Eglise, comme Loisy et ceux qui se sont soumis aux diktats de l’Eglise en attendant des jours meilleurs, comme Lagrange.

3. Les rationalistes mesurés, du type de Charles Guignebert : ce sont les héritiers de Renan. Religieusement, ils sont agnostiques et considèrent, en tant que tels, que la divinité de Jésus n’est pas de leur compétence. Ils estiment qu’il n’y a pas de raison de douter de l’existence de Jésus-Christ, mais que la connaissance qu’en donne les éléments historiques disponibles est notoirement insuffisante. Ils pensent que cette incertitude de notre connaissance est peu compatible avec le dogmatisme catholique, notamment, mais ne poussent pas la critique au-delà. Ils ne contestent pas que le Christ ait existé, ni que, s’il a existé, il soit le fondateur de l’Eglise. [3]

4. Les rationalistes hypercritique sont ceux que l’on va appeler les « mythistes » (ou encore « mythologues » et dont on va dire, avec plus ou moins de justesse qu’ils nient l’existence du Christ. Comme nous avons commencé à le voir, c’est le cas de certains mais non pas tous. La négation de l’existence conduira certains comme Alfaric à l’anticléricalisme virulent. On fera entrer aussi, à tort, dans cette catégorie, ceux qui doutent de l’existence historique, sans en nier la possibilité., comme Couchoud. Cette position, dans le cas de Couchoud, entraine un scepticisme religieux, empreint de respect et de sympathie. Mais une autre catégorie de ces historiens ou théologiens va, au contraire, considérer que la solution « mythiste » est la planche de salut pour un christianisme rénové.

 

Cette tendance n’aura pas à proprement parler de chef de fil en mais y sera très présente par l’influence qu’y exercera (et y exerce encore) un théologien allemand, Rudolf Bultmann que nous allons maitenant évoquer.

 

 

(à suivre)

 

jean-paul yves le goff

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précédents envois :

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6 juillet :

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7 juillet :

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8 juillet :

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9 juillet :

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11 juillet :

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13 juillet :

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15 juillet :

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16 juillet :

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[1] Le lieu et la date sont aussi significatif que les propos. Il est fort douteux que quiconque aujourd’hui, même enseignant dans une autre université, puisse développer une thèse semblable dans ce temple du savoir. (Conférence du 17 décembre 1946)

[2] Jésus a-t-il existé ? et autres textes. Editeur Coda. 322 pages.

[3] Aujourd’hui, une autre catégorie est apparue : ceux qui considèrent que Jésus a existé mais qu’il n’a pas fondé l’Eglise ou le christianisme.

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