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La religion n'est pas la théologie; la foi n'est pas la science; c'est de celle-ci, de la religion prise sous la forme de théologie spéculative, (pic nous nous occupons, de la religion engagée dans la philosophie, et en tant que la philosophie est
engagée dans ses débats à elle.
Ainsi, faire l’histoire de la philosophie séparée de la théologie, c'est l'aire l'histoire d'un être de raison, d'une chose qui n'existe pas et n'a jamais existé.
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RAPPORTS DE LA PHILOSOPHIE AVEC LA RELIGION
AVANT LECHRISTIANISME.
On doit distinguer, dans l'ère ancienne, deux grandes périodes, dont la première s'étend de l'origine de la spéculation jusqu'à Thaïes, et présente, dans toute sa puissance, l'union de la religion et de la philosophie, et dont la seconde . postérieure au fameux chef de l'école ionienne, en offre la séparation.
La première, autrefois rejetée de l'histoire de la philosophie, en est la plus longue et peut-être la plus glorieuse de toutes. Pleine de vie et de jeunesse, elle en est la plus créatrice. Sans expérience, elle a d'autant plus de hardiesse et d'audace. Tout y est spontanéité, intuition ou théorie dans le sens du mot grec.
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En effet, le développement théologico-philosophique présente neuf grands corps de doctrines, qui offrent, si variées quelles soient d'ailleurs selon les époques et les nationalités , le même caractère d'union normale, de primitive et permanente harmonie.
Le brahmanisme ou la doctrine de l'Inde, quoiqu'elle soit d'une immense richesse et qu'elle varie infiniment, n'admet le divorce de la religion et de la philosophie en aucun temps.
Le bouddhisme, qui sort de son sein comme une évolution plus complète que toutes les autres, demeure tou-
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Ce dernier, le plus illustre des sept hommes éminents que la tradition citait comme les plus sages entre beaucoup d'autres, marque une des époques les plus décisives dans l'histoire de la pensée, une époque de scission entre l'élément religieux et l'élément philosophique. En effet, dans son œuvre se consomme ce grand fait : la pensée philosophique, qui était demeurée si longtemps confondue avec la pensée religieuse et qui a rarement cessé d'être en guerre avec elle depuis leur séparation, se dégage des étreintes du sacerdoce sans alarmer ce dernier et sans se faire étouffer dès son berceau.
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La spéculation cosmogonique de Thaïes se tint également éloignée de la religion et de la politique. Celle de Pythagore eut l'ambition d'absorber à son bénéfice l'une et l'autre de ces puissances, et elle irrita la seconde au point de se faire briser par elle dès la première génération.
Le panthéisme dialectique de Xénophanes, l'école atomistique et l'enseignement des sophistes, qui se succédèrent de si près, prirent à l'égard de la religion une attitude si grossièrement hostile que désormais la rupture fut décidée. 11 en jaillit sept siècles de luttes entre les philosophes et les prêtres, qui, sans avoir besoin de se porter accusateurs, virent l'opinion, les lois et les passions publiques frapper des peines de l'exil et de la mort des sophistes, des matérialistes, des athées et même le plus sublime des moralistes de la Grèce.
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Le platonisme et sa théologie purement spéculative, si profondément marquée de l'esprit et nourrie des idées du religieux Orient, eut besoin de précautions extrêmes et d'un ésotérisme obstiné pour se fane souffrir à l'Académie. L'école d'Aristote, dont le chef avait pu professer dans un édifice public jusqu'au jour de sa prudente retraite à Chalcis, se vit obligée de s'établir dans une propriété privée, au Lacydium. L'immense service rendu à l'enseignement public par Aristote et continué par ses successeurs, ne put les faire rappeler au Lycée.
Enfin, le scepticisme de Pyrrhon, le probabilisme des académiciens, l'hédonisme des épicuriens et des cyrénaïciens, l'athéisme des euhémerites n'étaient guère propres à gagner l'opinion, ne préparant autre chose que la ruine des croyances religieuses et morales qui servaient de fondement aux institutions publiques.
C'était là sans doute remplir une des tâches imposées à la philosophie grecque que d'amener la chute du polythéisme. Mais l'autre, celle de préparer les esprits au puissant enseignement moral et religieux du christianisme, la plus importante des deux, et voulue providentiellement aussi, était si bien négligée, que partout où la philosophie grecque avait pénétré depuis que l'élève d'Aristote lui avait ouvert le monde, elle avait semé le scepticisme en matière de religion et le sensualisme en matière de morale. Or, s'il est vrai que partout elle avait soulevé les antipathies professées à Rome par Caton à l'égard de Carnéades, partout elle avait fini par se faire accepter comme à Rome, malgré ces premières anti-
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thios, et par faire la même œuvre. La philosophie grecque, loin de s'affaiblir ainsi par le doute et de se discréditer par la négation, aurait trouvé sa force et sa durée dans l'alliance bien comprise de ses lumières avec la puissance des institutions et avec les croyances de la foi religieuse. Elle comprit peu ce rôle, même à l'école d'Alexandrie, où il lui était si aisé de le remplir.
La plus pure des religions de l'antiquité comprit mieux le sien dans cette savante cité, et elle sut, en s' appropriant toutes les lumières de la philosophie grecque, rétablir entre la religion et la philosophie la situation la plus normale.
LA PHILOSOPHIE GRECQUE ET LE JUDAÏSME.
Les phdosophes grecs eurent un grand tort à Alexandrie ; ils ne cherchèrent rien aux sources anciennes, quoique tout l'Orient lut à leur disposition (….)
Ils n'étudièrent pas même ce qui était le plus à leur portée, la théologie égyptienne et le monothéisme des Juifs. Il fallut que ces derniers traduisissent eux-mêmes leurs textes pour les rendre accessibles aux philosophes.
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Deux philosophes juifs surent, au contraire , avec une habdeté extraordinaire, faire passer la philosophie grecque dans le riche fond de la spéculation judaïque. Le premier de ces réformateurs et interprètes philosophiques du judaïsme, Aristobuïe, qui vécut sous Ptolémée-Philométor et qu'on considère comme un péripatéticien.
(….)
Philon d'Alexandrie, plus savant que nul autre de son temps, prit un parti meilleur, celui de parer le judaïsme de tout ce que les diverses écoles de philosophie enseignaient de plus élevé et de le présenter ainsi à l'acceptation des Grecs. Antérieur de quelques années à JésusChrist, il vécut encore quelques années après, rédigea dans ce but une nombreuse série de traités de philosophie religieuse, ascétique, mystique, ayant pour objet de démontrer que le judaïsme contient les plus hautes théories et qu'il est comme la source même du platonisme, du péripatétisme et du stoïcisme
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(À suivre : La Bible et Platon, le pilosisme)
(Pour Aristobule de Panéas et Philon d’Alexandrie, voir Wikipedia)