Origines du christianisme : histoire de la recherche (17)

Rudolf Bultmann (1884-1976) a fait couler sur ses thèses encore beaucoup plus d’encre qu’il n’en a lui-même répandu. C’est certainement à tort qu’il s’est trouvé classé dans l’école mythiste, à ce détail près que l’école mythiste elle-même est une catégorie très sujette à question. Mais, les doutes que cette école répandait autour de l’existence historique de Jésus lui avait valu après 1930 une certaine notoriété. Et c’est en 1941 que Bultmann commença à être connu en France avec son « Manifeste de la démythologisation », qui connut , par la suite, plusieurs versions. La dernière en date parut au Seuil en 1968, s’intitulait « Mythologie et démythologisation » et se trouve constitué de deux conférences, la première « Jésus et son enseignement », faite en 1926 et « Jésus-Christ » et la mythologie, faite aux Etats-Unis en 1958.

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Bultmann est certainement l’un des auteurs religieux les plus originaux du XXème siècle, ne serait-ce, d’abord, que parce qu’il renoue avec la trinité en une seule personne du théologien-historien-philosophe, mais aussi, par ce qu’il dit qui se résume par deux mots-clé : démythologisation, d’une part, « précompréhension », de l’autre [1]. C’est dans son œuvre que l’on trouve l’amorce de la restauration qui va permettre à la théologie de se refaire une virginité après les assauts furieux de l’hypercritique rationaliste.

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Lui-même issu de ce courant de pensée-là, dont on trouve effectivement les traces évidentes dans son « Christianisme primitif » dont le sous-titre est : « dans le cadre des religions antiques ». C’est directement l’influence du comparatisme qui se fait sentir quand Bultmann plaide pour chercher les origines du christianisme dans le judaïsme hellénisé, c’est-à-dire qu’il reprend la thèse d’Ernest Havet selon laquelle le christianisme est juif dans la forme, mais grec dans le fond et il ne peut que plaire à Salomon Reinach, auteur, notamment, en 1909 d’un « Orpheus, histoire générale des religions » dans lequel il apparaît que toutes les religions découlent les unes des autres et se ramènent à des phénomènes purement humains, dont la Révélation n’est qu’un produit de l’imaginaire.

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C’est précisément sur ce point, amplifié par les doutes ultérieurement émis sur l’historicité de Jésus-Christ, que la science des religions aurait pu conduire à un scepticisme généralisé si un nouveau courant théologique, dont Bultmann est un des précurseurs, n’avait pas radicalement inversé la tendance. Pour l’heure, il écrit dans son « Christianisme primitif » [2]: « Ainsi, le christianisme hellénistique n'est pas une donnée foncièrement une, mais, vu dans son ensemble, une création syncrétiste remarquable, renfermant en son sein des oppositions et des contrastes, des tendances qui seront taxées "d'hérésies" par une "orthodoxie" qui s'affirmera dans l'Eglise ancienne; de là naîtront aussi entre les différentes tendances des rivalités dont les épîtres pauliniennes nous offrent déjà un aperçu. Effectivement, c'est sous la forme d'un syncrétisme qu'il apparaît à première vue. »

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Le malentendu qui vaudra à Bultmann d’être classé parmi les « mythistes » tient évidemment à l’utilisation qu’il fait de sa notion de « démythologisation » ; mais celle-ci ne s’applique pas véritablement au problème de l’historicité de Jésus de Nazareth ; par rapport à celle-ci, Bultmann n’a ni lumières particulières ni doutes insurmontables : à la manière de Renan et de Guignebert, il pense que Jésus a bien existé, mais constate que l’on ne sait rien d’autre que ce qu’en disent les évangiles et que ces évangiles laissent à désirer sur le plan la validité historique, ce qui n’implique nullement qu’ils soient faux. Paradoxalement, la « démythologisation » porte sur les notions de messie, de royaume de Dieu, d’eschatologie.

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La proclamation du Royaume de Dieu est le coeur de la prédication de Jésus (...) page 187 à page 193 " Cette espérance de Jésus et de la communauté chrétienne primitive ne s'est pas réalisée. Le même monde demeure et l'histoire continue. Le cours de l'histoire a contredit la mythologie. En effet, la représentation du "Royaume de Dieu" est mythologique au même titre que le drame final, au même titre aussi que les conditions qui fondent l'attente du Royaume de dieu (...) Toute la représentation du monde, présupposée dans la prédication de Jésus comme dans le Nouveau Testament d'une manière générale est mythologique (...) Pour l'homme moderne, la conception mythologique du monde, les représentations de l'eschatologie, du rédempteur, et de la rédemptions sont dépassées et périmées. (...) Devons-nous passer sur les énoncés du Nouveau Testament, qui renferment de telles représentations mythologiques, et choisir d'autres paroles qui ne scandalisent pas à ce point l'homme moderne ? (...) Devons-nous conserver la prédication éthique de Jésus et renoncer à sa prédication eschatologique ? (...) ou bien y a-t-il une troisième possibilité ? "[3]

(...)

Cette troisième possibilité existe, pour Bultmann, c'est de "chercher une signification plus profonde qui demeure cachée sous le voile de la mythologie". "Cette méthode d'interprétation du Nouveau Testament, qui cherche à redécouvrir la signification plus profonde, celée derrière les conceptions mythologiques, je l'appelle la démythologisation - un terme assurément peu satisfaisant ! Son but n'est pas d'éliminer les énoncés mythologiques mais de les interprétr. C'est une méthode herméneutique dont la signification ne sera vraiment intelligible que quand nous aurons mis en lumière la signification de la mythologie en général"...[4]

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Très influencé donc par l’histoire de son temps et dans ce qu’elle a de plus potentiellement dangereux pour le dogme chrétien, Rudolf Bultmann est également très ouvert à la philosophie, tout particulièrement à la phénoménologie générale de Husserl et encore plus précisément à la phénoménologie de la religion de Heidegger. C’est dans le cadre de ces réflexions ([5] qu’il développe la théorie selon laquelle la réception par l’individu du phénomène religieux est fonction de dispositions préalables qui conditionnent l’interprétation. C’est la théorie de la « précompréhension ». Rudolf Bultmann a une crainte : c’est que l’on confonde « précompréhension » et « préjugé » :

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« Il faut distinguer entre l'absence de présupposition synonyme d'absence de préjugé et cette autre absence de présupposition dont nous vons parlé et qui oblige à dire : "il ne peut pas y avoir d'exégèse sans présupposition (...) le problème herméneutique se présente à nous...chaque historien se laissera toujours guider par une manière de poser le problème, par une perspective propre. Ce n'est pas une déformation de l'histoire tant que la façon de poser le problème ne repose pas sur un préjugé mais reste une simple interrogation, et tant que l'historien se rend compte que sa façon de poser le problème est unilatérale (...) La compréhension de l'histoire n'est donnée qu'à celui qui, loin de la contempler en simple spectateur, neutre et non concerné, s'y sent lui-même intégré et assume sa part de responsabilité envers elle. Cette rencontre avec l'histoire, née de notre propre historicité, nous l'appelons rencontre existentielle. elle engage l'historien dans tout son être (...) la connaissance historique n'est jamais complète ni définitive (...) un événement historique est inséparable de son avenir (...) Quelles sont les conséquences de ce qui précède pour l'exégèse des écrits bibliques ? Nous allons les formuler à l'aide de quelques thèses.

a) l'exégèse des écrits bibliques doit être entreprise sans préjugé, comme toute interprétation de texte.

b) Mais l'exégèse n'est pas présupposition, parce que, étant une interprétation historique, elle présuppose la méthode de la recherche historico-critique.

c) De plus, sont présupposés le rapport vivant de l'exégète avec la chose dont il s'agit dans la Bible et par là même une précompréhension.

d) Cette précompréhension ne sera que provisoire et sera donc ouverte, de sorte qu'une rencontre existentielle avec le texte deviendra possible, et de même une décision existentielle.

d) La compréhension du texte n'est jamais définitive mais reste ouverte, car le sens de l'Ecriture apparaît sous un nouveau jour à chaque étape du futur.

(...)

La précompréhension est fondée sur la quête de Dieu qui préoccupe l'homme (...) La rencontre existentielle avec le texte peut aussi bien conduire au oui qu'au non, à la foi confessante qu'à l'incrédulité complète, puisque le texte adresse à l'exégète une exigence, qu'il lui offre une compréhension de soi qu'il peut accepter comme don ou rejeter, puisque, enfin, il l'oblige à la décision."

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Faire la critique d’un tel point de vue dépasserait le cadre de quelques pages. C’est toute la phénomélogie de la religion, dans laquelle vont s’engouffrer, à sa suite, d’autres théologiens, comme Oscar Cullmann qu’on va retrouver bientôt en charge de l’enseignement de l’histoire des origines du christianisme à la Vème section de l’EPHE, et plus tard Paul Ricoeur dont la philosophie ressemblera comme une sœur à la théologie.

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J’observerai seulement que la phénomélogie de Bultmann – et c’est en ce sens qu’elle prépare la restauration – consiste à rénover de biens anciennes analyses concernant la ligne de démarcation entre la subjectivité et l’objectivité, quant à cette « démythologisation » qui ouvrirait la voie à une interprétation symbolique, l’interprétation qu’il propose est peut-être originale, mais la démarche consistant à prendre ses distances par rapport au sens littéral au bénéfice d’un sens allégorique était déjà celle de saint Augustin et de Saint Jérôme qui, eux-mêmes, l’adaptait de l’œuvre de Philon d’Alexandrie, au 1er siècle.

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C’est à peine forcer le trait que de dire que, pour Bultmann, comprendre l’objet de la foi nécessite que l’on ait la foi. Ceux donc qui étudieraient les questions religieuses sans cette prédisposition qui permet la précompréhension (puis la compréhension, et enfin « la décision ») n’ont aucune chance de rien comprendre. Pire que cela, s’ils sont condamnés à ne rien comprendre, c’est qu’ils avaient eux-mêmes une précompréhension qui, dès l’origine, leur faisait dire non à la foi confessante et oui à l’incrédulité complète.

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Il est évident que si l’on souscrit à une telle thèse, c’en est fini de l’idéal de Renan qui était de faire de l’histoire des religions une histoire comme les autres.

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(à suivre)…

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jean-paul Yves le goff

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[1] Il faudrait parler aussi de « Formgeschichte », ou critique des formes, que l’on verra plus loin.

[2] Payot , 1969

2Jésus, mythologie et démythologisation (préface de Paul Ricoeur) Seuil (1968)

[4] id.

[5] Elles sont regroupées dans ces deux ouvrages : Foi et compréhension 1, L' Historicité de l'homme et de la Révélation Seuil 1970 ; [2], Eschatologie et démythologisation Seuil, 1987

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