Saint Augustin et les deux persécutions: la bonne et la mauvaise

Histoire de l'établissemente de la christianosphère

    Il existe une relation indissociable, dans le christianisme, entre le pire et le meilleur.Cette dichotomie témoigne même de l'essence du christianisme. Au stade des années 311-313, nous sommes à une phase-clé de l'histoire de cette religion. Répétons-le aussi souvent que nécessaire, puisque tant d' "historiens normaux" s'ingénient à le cacher : au début du IVème siècle, le christianisme est persécuté ; à la fin du même siècle, il persécute. Comment s'est faite la transition ? C'est tout l'objet de ce livre. Il ne s'agit en rien d'un accident. Les plus élevés représentants de la meilleure partie du christianisme en assument leur part de responsabilité. Le grand saint Augustin, par exemple, que l'Eglise surnomme "le docteur de la Grâce" et que le Larousse du XIXème siècle,  appelait "le docteur de la persécution".
    En ces années 311-313 et pour plusieurs des décennies suivantes, nous allons voir qu'une tout autre histoire eut été possible où la liberté religieuse aurait pu avoir le statut d'une valeur universelle. Mais, tout de suite, en regardant les essais de percée de la liberté religieuse, il faut avoir présent à l'esprit que c'est tout autre chose qui adviendra. Et quand, plus loin, les détails de l'obscurantisme et du fanatisme apparaîtront triomphants, il faudra se souvenir qu'autre chose aurait pu arriver. Ou bien y a-t-il une fatalité ?
    Dans cette idée, quelques accrocs à une  rigoureuse chronologie narrative peuvent se justifier. Tertullien finit son œuvre au début du IIIème siècle. Saint Augustin finit la sienne au début du Vème. De même qu'en lisant les édits de tolérance de Gallère puis de Constantin, il faut se souvenir de l'édit de Gallien. Il existe une grande continuité entre Tertullien et Augustin et nous allons voir que celui-ci justifie la pire contrainte religieuse l'Evangile à la main.
    Augustin vit de 354 à 430 mais passe l'essentiel de sa vie sous l'autorité de Théodose (empereur de 379 à 395 et qui édictera les pires lois répressives), puis son fils, Honorius, régnant sur l'empire d'Occident de 384 à 423 et appliquant la même politique que son père. En maint endroit de son œuvre extrêmement abondante, Augustin approuve les lois impériales. Mais, en particulier, dans sa correspondance, deux de ses lettres ont provoqué d'interminables controverses, du moins chez les spécialistes puisque le grand public, généralement, ne les connaît pas et ne connaît pas saint Augustin sous ce jour. Dans une  première lettre (Lettre 93 à Vincent), s'en prend aux donatistes qui sont des "hérétiques" ayant pris le relais des partisans d'Arius en matière de dissidence. En l'occurrence, Vincent est un homologue d'Augustin, c'est-à-dire en charge des chrétiens de Cartenne, non loin d'Hippone, en Maurétanie césarienne   (a). On découvre incidemment dans cette lettre que la majorité des chrétiens de Cartenne en cette année 408 étaient en majorité donatistes, comme l'étaient aussi les chrétiens d'Hippone, avant que saint Augustin ne les prenne en main:  "
1 .  « Ils [ les donatistes ] n’auraient jamais songé à changer en mieux, si la crainte des lois n'avait amené leur esprit à la recherche de la vérité; N’était-il pas salutaire de secouer ces hommes-là par la crainte des peines temporelles, afin de les tirer d'un sommeil léthargique et de les réveiller pour les sauver dans l'unité ?  Combien en est-il parmi eux qui se réjouissent maintenant avec nous, se reprochent l'ancien poids de leurs mauvaises oeuvres, et avouent que nous avons bien fait de les molester, parce qu'ils auraient péri dans le mal d'une coutume assoupissante comme dans un sommeil de mort. (…)3. Il en est quelques-uns, me direz-vous, à qui ces peines ne profitent pas. Mais faut-il abandonner la médecine parce qu'il y a des malades incurables? (…) 6. Tout ce que fait donc la vraie et légitime mère, quelque âpreté, quelque amertume qu'on y trouve, ce n'est pas le mal rendu pour le mal; c'est le bien de la règle appliqué contre le mal de l'iniquité, non avec de nuisibles sentiments de haine, mais avec les salutaires inspirations de l'amour (…) 10 . Qui de nous, qui de vous ne loue les lois des empereurs contre les sacrifices des païens? Et certes la peine ici portée est bien autrement sévère, car cette impiété est punie par la peine capitale. En ce qui vous regarde, les répressions sont plutôt un avertissement pour que vous renonciez à l'erreur, que la punition d'un crime. (…) 16.Vous voyez maintenant, je crois, qu'il n'y a pas à s'occuper de contrainte, mais qu'il s'agit de considérer à quoi on est contraint, si c'est au bien ou au mal. (…) 17. Mon premier sentiment était de ne contraindre personne à l'unité du christianisme, mais d'agir par la parole, de combattre par la discussion, de vaincre par la raison, de peur  de changer en catholiques dissimulés ceux qu'auparavant nous savions être ouvertement hérétiques. Ce ne sont pas des. paroles de contradiction, mais des exemples de démonstration qui ont triomphé de cette première opinion que j'avais. On m'opposait d'abord ma propre ville qui appartenait tout entière au parti de Donat, et s'est convertie à l'unité catholique par la crainte des lois impériales; nous la voyons aujourd'hui détester si fortement votre funeste opiniâtreté qu'on croirait qu'il n'y en a jamais eu dans son sein. Il en a été ainsi de beaucoup d'autres villes dont on me citait les noms.
(…) 18  La terreur de ces lois, par la publication desquelles les rois servent le Seigneur avec crainte, a profité à tous ceux dont je viens d'indiquer les états divers ; et maintenant, parmi eux, les uns disent : : Depuis longtemps nous voulions cela; mais rendons grâces à Dieu qui nous a fourni l'occasion de le faire à présent, et a coupé court à tout retard. D'autres disent Nous savions depuis longtemps que là était la vérité, mais je ne sais quelle coutume nous retenait : rendons grâces au Seigneur qui a brisé nos liens et nous a fait passer dans le lien de la paix.3
    On ne saurait  démontrer mieux qu’Augustin ne le fait lui-même, combien les lois impériales et la terreur qu’elles engendraient ont joué un rôle  essentiel dans le triomphe du christianisme dit catholique sur les variantes qui circulaient, sans oublier les religions païennes. Il serait encore plus éclairant de lire la lettre intégralement et un certain nombre d’autres et de traités.
    Non seulement il n'est pas le seul écrivain ecclésiastique à développer une telle théorie, mais il est, d'une part, l'un des esprits les plus élevés du christianisme primitif et, en outre, il connaît parfaitement les Ecritures, et tout particulièrement saint Paul, auquel il se réfère sans cesse.
     . Dans cette missive particulière particulière à Vincent, il n'invoque pas explicitement ces deux passages de saint Paul spécialement importants, qu'il ne peut pas ne pas connaître et qui sont les suivants  (très rarement lus, de nos jours, à la messe du dimanche) :  " Pour s'en être affranchi, certains ont fait naufrage dans la foi ; entre autres Hyménée et Alexandre que j'ai livrés à Satan pour leur apprendre à ne plus blasphémer"  (b…) et "Moi, absent de corps mais présent d'esprit, j'ai déjà jugé comme si j'étais présent celui qui a perpétré une telle action. Il faut qu'au nom du Seigneur Jésus, vous et mon esprit nous étant assemblés avec la puissance du Seigneur Jésus, nous livrions cet individu à Satan pour la perte de sa chair, afin que l'Esprit soit sauvé au jour du Seigneur" (c). 

    Dans la seconde lettre, lettre 185 à Boniface,  l'évêque d'Hippone n'hésite pas à invoquer le principe de la conversion forcée, connu sous les termes de "Compelle intrare" ("Force les à entrer"  et que l'on trouve dans l'Evangile de Luc, où un maitre de maison, déçu de ce que son invitation n'ait pas été honorée autant qu'il l'aurait voulu, dépêche un serviteur à l'extérieur en lui enjoignant de ramener tous ceux qu'il trouvera : " Force-les à entrer pour que ma maison soit pleine".(d) Ce "Compelle intrare" a été de nombreuses fois utilisé pour justifier tous les épisodes de violence qui ponctuent l'histoire de l'Eglise, inquisition, croisade, colonisation. Bossuet l'invoque très explicitement au XVIIIème siècle à l'occasion des violences perpétrées contre les protestants. Sachant que l'Eglise catholique a fait sa "repentance" (e), ce n'est pas le lieu de refaire "L'histoire criminelle du christianisme"  (f)
Ce n'est pas le lieu de rouvrir un tel dossier, d'ailleurs sujet à une difficile intrprétation si l'on oublie qu'à l'aspect haineux et violent du christianisme correspond un aspect pacifique et humaniste. Saint Augustin lui-même est très ambivalent. Il est farouchement opposé à la peine de mort, ce qui n'est pas rien à l'époque. En revanche, il ne lésine quant aux moyens à mettre en œuvre pour faire le salut des impies malgré eux et il puise ses sources dans la lecture de l'Evangile. C'est le principe de la guerre sainte. Faut-il rappeler que ce principe est  présent dans les trois monothéismes ? Faut-il rappeler que le dernier en date de ces trois monothéismes abrite une fraction de "fidèles" qui le revendique explicitement aujourd'hui ?

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