Origines du christianisme : histoire de la recherche (27)

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Charles Guignebert, Maurice Goguel et Marcel Simon marquent la limite extrême jusqu’à laquelle l’histoire scientifique pouvait aller sans remettre en cause les vérités théologiques dans la mesure - fondamentale pour la théologie catholique – où celles-ci prétendent avoir l’histoire pour fondement, comme le « Jésus » de Benoit XVI, sans l’expliciter, le rappelait : une autre histoire débouche sur une autre religion.

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Les œuvres de Guignebert, Goguel et Simon ne représentaient qu’un aboutissement relatif et auraient dû entrainer de nouvelles explorations ; mais ce qui se passe, au contraire, est ce que j’ai appelé précédemment, un mouvement de « restauration ». Celui-ci a surtout pour base les instituts de théologie catholique, Paris, Lyon, Toulouse, notamment et ce n’est pas l’objectif du présent travail que de retracer en détail cette histoire. [1] En revanche, il existe dans l’ouvrage d’érudition cité ci-dessous une lacune que je vais tenter, autant que possible, de combler : c’est la façon dont la théologie, invitée – très fermement - à quitter l’Université laïque en 1885- va procéder pour réinvestir la place – d’abord très discrètement – à partir de 1945 environ.

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Il est tout-à-fait intéressant de voir les historiens-théologiens, dûment formés dans leurs propres instituts, venir s’inscrire comme étudiants à la Vème section, dite des Sciences religieuses, de l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Puis, plus tard, le lieu ayant été, peut-être par leur présence , exorcisé, ils reviennent pour donner des conférences ; puis les voici en maîtres de conférence, temporaire ou définitif ; puis les voici un jour directeur d’études, avec voix délibérative pour toutes les questions importantes de la vie de la section.

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C’est ainsi que l’un des plus célèbres d’entre eux, Jean Daniélou, futur cardinal, devient étudiant de Maurice Goguel, avant la guerre. Un autre, d’une notoriété presque comparable, Marie-Dominique Chenu, dominicain, après un stage d’auditeur, hérite d’une conférence temporaire qui dure tout de même de 1944 à 1951 ! On observe, dans les annuaires de la Vème section, en 1976-1977,la présence du Père Xavier Léon-Dufour, véritable archétype de l’historien-théologien. Des évêques même deviennent des directeurs d’études, tels Mgr Xavier-Henri Arquillière, grand spécialiste de l’augustinisme.

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Toutes ces personnalités mentionnées sont, pour l’essentiel, en harmonie doctrinale avec Rome. Mais pas toujours. Comme du temps de Loisy, mais avec beaucoup plus de discrétion, il arrive que la Vème section offre l’hospitalité à des dissidents : c’est le cas de Edouard Dhorme (1881-1966) , ex-dominicain, ex-successeur du Père Lagrange à la tête de l’Ecole Biblique de Jérusalem qui quitte l’ordre en 1931 pour entrer à l’EPHE en 1933 et enseigne à l’EPHE, jusqu’en 1951, ayant intégré le Collège de France en 1945. Jean Bottéro (1914-2007) quitte également l’ordre des dominicains, et intègre l’Ecole Pratique en 1958. Michel Tardieu, ex-dominicain, est directeur d’Etudes à l’EPHE de 1976 à 1991, date à laquelle il entre au Collège de France, où il est aujourd’hui professeur émérite. André Lemaire, né en 1942, prêtre enseignant à l’Institut Catholique de Paris, est rendu à la vie civile en 1973, et intègre le CNRS, puis l’Ecole Pratique en 1987.[2]

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Une mention toute spéciale doit être faite pour Jean-Robert Armogathe qui, lui, n’est nullement dissident. Né en 1947, il présente la particularité d’avoir mené de front une carrière d’aumônier catholique de l’Ecole Normale Supérieure et une carrière d’Enseignant à la Vème section de l’EPHE, deux fonctions qu’il occupe toujours à ce jour.

Il a d’ailleurs préparé son agrégation de philosophie à Normale Sup en même temps que sa formation de séminariste. Entré à l’EPHE en 1970, comme maître assistant et ordonné prêtre en 1976, il devient, entre temps, maître assistant à l’EPHE en 1972, maître de conférences en 1978, directeur d’études depuis 1991. C’est en 1981 qu’il devient aumônier de Normal Sup ; auparavant, il a été vicaire à Saint-Séverin, chapelain à Notre-Dame de Paris (1980-1985) ainsi que, dans la même période aumônier national des Scouts de France, Curé de Saint-Pierre de Chaillot (1985-1990), puis de Saint-Germain des Prés (1990-1992). Pendant deux années (1990-1992), il est même aumônier de la Sorbonne. Il est, en outre, chargé de mission auprès de Mgr Lustiger (1992-2007). C’est lui qui prend l’initiative de réinstaurer la pratique de la procession religieuse autour de la Basilique de Montmartre le jour du Vendredi Saint. [3] Auteur de différentes publications, il a raconté son parcours dans un entretien autobiographique intitulé « Raison d’Eglise » et sous-titrée « de la rue d’Ulm à Notre-Dame ». Mais d’autres titres auraient pu convenir, comme « De l’aumônerie à la chaire d’enseignement »[4]

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Là où, en termes fermes et clairs, Mgr Freppel dénonçait l’impossibilité de la neutralité dans le domaine des sciences religieuses, aujourd’hui on jette sur le problème un voile pudique ; quand on l’aborde, c’est, tout au plus, sur le mode allusif, comme c’est le cas des discours qui marquèrent en1985, le centenaire de l’ouverture de la Vème section :

« Le terme de « sciences religieuses » n’a pas manqué de susciter au XIXème siècle, bien des polémiques. Il conserve toujours aujourd’hui un aspect problématique (…) Il rappelle notamment l’exigence permanente d’une étude scientifique de la religion. Cette exigence se heurte, de façon beaucoup plus feutrée qu’il y a un siècle, à une double difficulté : la science peut-elle se mêler de religion sans commettre peu ou prouve une espèce de sacrilège ? La question aussi brutalement posée, semble bien dépassée. Et cependant, les chercheurs, les enseignants en sciences religieuses, notamment quand ils ont comme objet d’étude une religion liée à notre civilisation occidentale, perçoivent assez souvent une certaine gêne à l’égard de leur travail ».[5]

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La formulation est irréprochable sur le plan diplomatique, mais concrètement et surtout scientifiquement, comment cette « gêne » liée à leur travail est-elle gérée par les chercheurs ?

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jean-paul Yves le goff

http://www.lelivrelibre.net

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Précédents envois :

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8 juillet :

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9 juillet :

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11 juillet :

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13 juillet :

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15 juillet :

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16 juillet :

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19 juillet :

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23 juillet :

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24 juillet :

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26 juillet :

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[1] Elle figure dans le livre de François Laplanche : La crise de l'origine [Texte imprimé] : la science catholique des Évangiles et l'histoire au XXe siècle . Paris 2006

[2] Pierre Lassave, Ce que les Ecritures saintes font à leur science, Archives de Sciences Sociales des religions, N° 139, pages 47 à 66 « Le temps des drames cléricaux, réglés pr quelques élections-phares au Collège de France (Renan, Loisy) a cédé le pas, au milieu du XXème siècle, à une série de reconversions plus discrètes de la science auxiliaire vers la science plénière (de l’Ecole de Jérusalem au CNRS). Note 31 page 61

[3] Les processions publiques sont interdites par la loi au temps de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Aujourd’hui, elles sont soumises l’article L 2212-2du code général des collectivités territoriales.

 

[4] Jean-Robert Armogathe, Raison d’Eglise, de la rue d’Ulm à Notre-Dame (1967-2000)

[5] Jean Baubérot : Cent ans de sciences religieuses à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, collectif, Cerf, 1986

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