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Billet de blog 1 juil. 2008

Il y a deux cent quarante deux ans, mourait à Abbeville le Chevalier de La Barre

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Il y a deux cent quarante deux ans, le 1er juillet 1766, à Abbeville, vers 18 heures, mourait le Chevalier de La Barre

J’ai écrit un petit livre qui contient son histoire (première partie) et l’histoire de sa statue, qui fut de 1905 à 1923  devant le portail de la Basilique du Sacré-Coeur, puis, dans un square voisin de 1923 à 1941, date à laquelle elle fut enlevée par les Allemands. Le socle resta vide, jusq’au 24 février 2001) (Le titre est : Le Fantôme du Sacré-Coeur, les deux vies et les deux morts du Chevalier de La Barre)...

Ci-dessous, vous pouvez lire le début (3 pages) du second chapitre de mon livre, qui relate la dernière journée du Chevalier.

Si ce texte vous intéresse, vous pouvez lire tout le chapitre 2, sur mon site, où il restera tout le mois de juillet.

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à cette adresse :

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"Pour mes contemporains, les citoyens d'Abbeville et de tous les lieux d'alentour, le dernier jour de ma vie fut un grand jour de fête. C'était le 1er juillet 1766. Le 15 septembre suivant, j'aurais eu 21 ans. Je ne les aurai donc pas. Ce soir, je serai mort. Le dernier jour de ma vie sera aussi le jour le plus long.

Comme les choses ont vite changé ! L'année dernière à cette époque, à peu près rien de ce qui allait me conduire à ma perte n'était encore arrivé. C'était le 10 août 1765 que tout avait commencé. Cette affaire de profanation ! l'émotion dans la ville ! Les appels du clergé à la culpabilité collective ! les sermons terrifiants ! les processions expiatoires ! les rumeurs, les enquêtes, les dénonciations... Ma première convocation, le 2 septembre. J'ignore encore tout ce que l'on dit sur moi. Comment pourrais-je répondre à ce maudit Duval de Soicourt, lieutenant de police criminelle. Le 1er octobre, je suis arrêté. Je ne connaîtrai plus jamais la liberté, mais à ce moment, je l'ignorais. Jamais je n'aurais imaginé un tel piège. Même alors que l'instruction se déroulait, je prenaits difficielement l'affaire au sérieux. D'ailleurs, n'étais-je point gentilhomme ? Quand j'ai compris l'accusation qui pesait sur moi, et le châtiment qu'elle entraînait - la mort - j'étais certain que le malentendu se dissiperait. Quand le verdict fut prononcé, le 28 février 1766, par le présidial d'Abbeville, ma tête coupée, mon corps brûlé, certes cela m'a fait un choc, mais je n'ai encore pas cru à la réalité des mots que j'entendais. D'ailleurs, je ferai appel. C'était il y a quatre mois. Un siècle.

Le 15 mars, je fus transféré à Paris. Deux mois d'attente dans une cellule de la Conciergerie. Et le 4 juin, le procès en appel devant la chambre criminelle du Parlement de Paris. 36 affaires dans la même séance. En un rien de temps, mon sort est réglé: sentence confirmée. Quand je rentre le soir dans ma cellule, je sais qu'il faut que je m'apprête à mourir. On me dit qu'il y a encore la grâce du Roi. Les quelques amies que j'ai vont tout faire pour l'obtenir, et ils sont bien placés. Mais je sais, moi, que j'ai bientôt fini ma vie. Or, étrangement, ce soir-là, en rentrant dans ma cellule, je n'ai plus ni peur ni haine. Je sais que j'ai eu à faire à des juges injustes. Je sais que je n'ai commis que quelques peccadilles, mais il m'est devenu impossible d'en vouloir à personne. Je vais te dire, passant, ce qui m'est arrivé au retour dans ma cellule et pourquoi, aujourd'hui, je subirai la torture et marcherai au supplice avec ce calme que l'on prendra pour du courage.

J'entrai à peine dans la cellule, le coeur à ce moment-là tout-à-fait ivre de vengeance depuis l'instant où j'avais entendu la sentence inique que je fus soudain saisi d'une sensation presque indicible. Ce n'était plus le même lieu que celui que j'avais quitté un petit nombre d'heures plus tôt. La disposition des murs et des objets était la même, mais quelque chose d'essentiel avait changé. De la grisaille des pierres d'où émanait ce matin une atmopshère sinistre, il me semblait ressentir maintenant une impression de douceur, de bonté, de compassion. La cellule était vide, mais je percevais une présence tellement sensible que j'avais l'impression d'être physiquement entouré, caressé, enlacé. En un instant, je découvris que, moi non plus, je n'étais plus le même. J'avais été un animal borné, j'étais un être libre, compréhensif, bienveillant, en dépit du malheur effroyable dans lequel j'étais engagé.

Je me sentais transporté. Je m'allongeai sur ma paillasse et mon esprit fut emporté dans un fantastique festival de couleurs et de sons. Je ne voyais pas, je n'entendais pas; je faisais partie de la lumière et de la musique. Je ne sais pas si je dormis. Je sais seulement que le matin vint et me trouva dans un état reposé comme je n'en avais jamais éprouvé de ma vie. Trois mots résonnaient dans ma tête : pardon, joie, sérénité.

A fil des heures, j'eus la sensation que la réalité matérielle reprenait la consistance qu'elle avait en partie perdue, mais ma tranquillité, mon assurance ne diminuaient pas pour autant. Je savais que jusqu'à ma mort, je ne serai plus seul. Ni après.

Aujourd'hui, 1er juillet 1766.

Je suis revenu à Abbeville depuis trois jours. Dans le couloir, leurs pas m'ont réveillé. Les hommes sont maintenant entrés dans la cellule. Il sont à cinq, plus les soldats qui attendent à l'extérieur. Ils me regardent avec une sorte de respect, ou de crainte, je ne sais.

Celui-ci, je ne l'ai jamais vu. C'est l'un des adjoints du bourreau. On l'appelle "le questionneur". C'est lui qui va manier les coins, les cordes et les fers. Il a un air plutôt doux. Probablement, c'est un bon père et un bon mari. Il fait un métier très particulier, sans doute, mais il doit penser qu'il faut bien que tout le monde vive. Il cherche mon regard, me fixe droit dans les yeux. Il prend la mesure de quelque chose. Je sens qu'il connaît son métier.

Cet autre, lui, ne regarde jamais dans les yeux. Je ne le connais que trop. Il y a des mois que je le pratique. Duval de Soicourt. Lieutenant de police criminelle. Celui que tu appelleras, en ton temps, passant, le "juge d'instruction". 50 ans. Voûté, retors, l'oeil toujours fuyant, méchant, colérique. Un bourgeois qui, ayant réussi, a fini par accéder à la magistrature, mais le but final du cheminement, l'anoblissement par le Roi, se fait attendre. En fait, il l'attendra toujours. Peut-être à cause de mon affaire qui, finalement, ne lui réussira pas. Mais pour l'instant, il pense le contraire. Depuis des mois, il croit que c'est la chance de sa vie. C'est pourquoi il a fait preuve d'un grand zèle pour m'accabler de charges plus ou moins avérées. C'est de lui que Voltaire écrira qu'il assouvissait sur moi une vengeance personnelle. Non. Il faisait son travail avec une conscience de fonctionnaire qui espère un légitime avancement.

Sans espérer spécialement de récompense, le troisième personnage tiendra aussi son rôle exactement comme il convient. C'est le greffier Marcotte. Il était présent à chaque étape de l'instruction et notait consciencieusement toutes les paroles échangées. Aujourd'hui, c'est le supplice de la question que l'on m'inflige, avant l'exécution. Telle était la législation de cette époque. Marcotte remplira sa partie sans se laisser aller aux états d'âme. De même que le quatrième, le médecin Auguste Gatte, patron de l'hôpital d'Abbeville. Il est là pour voir jusqu'où je peux souffrir sans mettre en péril cette vie que l'on entend bien m'ôter, mais à l'heure et de la manière précises qui ont été fixées au nom de Sa Majesté. Le cinquième personnage n'est quatre que le Père Bosquier, mon confesseur, à ce qu'il paraît. Depuis hier, il me parle abondamment de Dieu, ou du moins de ce qu'il en connaît. Allez, il faut quitter la cellule. Notre petit groupe se faufile dans les couloirs et les escaliers du château. Le jour se lève. Par les chicanes des murailles, je m'aperçois qu'il pleut. Mauvais début pour un mois de juillet".

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