ANTICOR A LA DERIVE ?


ANTICOR A LA DERIVE ?

 

Libération a publié le 24 juin un article consacré aux turbulences qui secouent  l’association Anticor depuis quelques mois. Cet article est partial voire fallacieux, et les jugements de valeurs qu’il assène frôlent parfois la diffamation.

Le journaliste de Libération, pour faire bonne mesure, aurait pu rajouter qu’en plus d’être « falot » je suis fayot, phallo, pâlot et salaud. Cela aurait conféré à son titre encore plus de vigueur, à défaut de rigueur… Et vous le constaterez ci-dessous : l’antonyme de « falot », hélas,  c’est parfois « facho ». Une précision : tous les éléments que je cite sont factuels, datés et vérifiables.

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L’année 2013 a été pour Anticor très positive dans tous les domaines, le rapport moral récemment présenté à nos adhérents en atteste. Positive également, la campagne de signature des Chartes Anticor, que j’ai animée lors des dernières élections municipales.

Deux chiffres montrent la progression de l’influence et de l’audience d’Anticor. Lorsque j’ai été élu président d’Anticor début 2013, nous avions 2661 « fans » sur notre page Facebook. Aujourd’hui ils sont 6978, soit une progression de 162 %. En 18 mois notre compte Twitter est passé de 3764 à 7410 abonnés (+97 %).

Il va de soi qu’une telle croissance et une telle visibilité attisent les convoitises. Une petite équipe au sein de notre Bureau, dans le but mal dissimulé de prendre le pouvoir, a donc progressivement bloqué le fonctionnement de la direction d’Anticor afin de s’en emparer.

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Le premier coup de force s’est produit lors du beau colloque organisé par Anticor à Aix-en-Provence, en septembre dernier. Séverine Tessier, porte-parole d’Anticor, bravant  l’avis des instituts de recherche qui étaient nos partenaires, a imposé à la tribune Etienne Chouard à qui elle a même cédé son temps de parole. Qui est Etienne Chouard ? C’est un « théoricien » sulfureux, qui fait le lien entre l’ultra-gauche et l’extrême-droite en contestant tout système électoral, en refusant de critiquer Alain Soral, Thierry Meyssan et autres complotistes.

Le mois suivant, Séverine Tessier écrivait que « c’est à nous, Anticor, de conquérir le pouvoir pour agir », car « lutter pour la transparence et faire signer des Chartes, c’est de la « naïveté ». »

Ce sont donc les théories fumeuses du tirage au sort athénien, prônées par Séverine Tessier mais contraires à l’objet d’Anticor, qui ont été le point de départ des difficultés au sein du Bureau d’Anticor. Je n’ai pas cédé, car Anticor ne doit pas devenir un mini-parti politique. Anticor doit rester fidèle à son objet statutaire : la lutte contre la corruption, et la réhabilitation de l’éthique dans notre démocratie représentative.

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A partir de cette intervention impromptue et très contestée d’Etienne Chouard, les suspicions et les  blocages ont été tels que 3 médiateurs ont été nommés, à l’unanimité, par le Conseil d’Administration, pour tenter de calmer le jeu. Leur témoignage est accablant. Voici quelques épisodes peu glorieux, quelques manœuvres, coups de force et verrouillages, que l’article de Libération, dans sa partialité, se garde bien de mentionner.

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Le 4 janvier, ces médiateurs ont audité, l’un après l’autre, chaque membre du Bureau. Mais dans l’après-midi la salle où les membres du Bureau étaient, comme convenu, audités un par un, a été envahie par un « commando » de 5 personnes. Les trois médiateurs qui ont témoigné de cet incident peu glorieux en ont été très choqués. Parmi les 5 personnes qui ont participé à ce coup de force, deux sont actuellement membres du nouveau Bureau, et les autres gravitent autour.

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Pendant les municipales Anticor a lancé une campagne de signature de sa Charte par les candidats. Peu avant la fin de ces élections, j’ai été saisi de trois affaires concernant des administrateurs, affaires qui si elles étaient prouvées pouvaient  être considéréés comme des manquements graves à l’éthique d’Anticor et nuisibles à son image. J’en ai été abasourdi. Mais plutôt que de prendre des mesures autoritaires tout seul, j’ai transmis les 3 dossiers aux administrateurs et j’ai demandé qu’une décision collégiale soit prise, en respectant strictement nos statuts. Dans le cadre de cette procédure, un des témoins avait souhaité s’exprimer devant le CA convoqué le 3 mai, mais par 17 voix contre 15 le CA lui a refusé de témoigner, et l’a renvoyé chez lui sans autre forme de… procès. Parmi les 17 administrateurs qui ont refusé d’étudier ces affaires graves, figuraient les deux administratrices mises en cause, et… le mari de l’une d’entre elles. Ce qui s’est passé ce jour-là marque d’une honte indélébile le visage d’Anticor.

A ce propos, l’article de Libération mentionne ceci : « Acculé, Jean-Pierre Guis abat sa dernière carte lors du conseil d’administration du 3 mai. Il propose de voter l’exclusion de trois membres  (…) ». Cette phrase est injurieuse, car elle laisse entendre qu’en bon dictateur j’aurais monté de toute pièce ces affaires dans le dessein pervers de me débarrasser de trois administrateurs hostiles. Or voici ce qu’écrit Eric Darques, un des trois administrateurs mis en cause, que je remercie pour son honnêteté : « Je confirme que dans la procédure d’exclusion intentée à mon encontre par le Président d’Anticor, la procédure contradictoire a été respectée, et qu’à aucun moment le Président n’a cherché à juger de mon cas de manière solitaire, mais qu’il l’a soumis au CA qui devait trancher ». Ce témoignage montre à quel point l’affirmation de Libération est partiale au-delà du raisonnable.

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Comment l’association Anticor a-t-elle pu tomber aussi bas ? Dès le 9 mars les médiateurs avaient pourtant transmis aux administrateurs un « Rétro planning des différentes étapes conduisant au renouvellement du bureau». Mais l’appétit obscène du pouvoir a repris le dessus, et ces sages recommandations sont vite passées aux oubliettes.

Un autre plan de sortie de crise,  transparent et démocratique, que j’ai également appuyé, avait été proposé par notre Président d’Honneur Eric Halphen le 2 avril dernier. Ce plan impliquait une démission du CA, et l’élection d’une nouvelle équipe par les adhérents eux-mêmes, sur des lignes claires et explicites. Faire appel au « peuple », aux adhérents, à l’AG souveraine, est-ce être « indécis» et «pas assez tranchant, comme l’avance le journaliste de Libération ? Aurais-je dû jouer au « petit dictateur » et faire le ménage moi-même ? Au lecteur d’en juger. 

Lors du CA du 3 mai, nous avions donc inscrit à l’Ordre du Jour de voter «sur le principe et les modalités de démission de tous les administrateurs avec effet au 21/06 ». Mais une majorité d’administrateurs, craignant peut-être de perdre leur siège, et appuyés par les administratrices mises en cause et le conjoint de l’une d’entre elle, ont décidé « de ne pas voter sur ce point »…

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Mais il y a beaucoup plus grave. Dès le lendemain de ce Conseil d’Administration, le trésorier à qui j’avais en toute confiance délégué la gestion de la liste des adhérents et des comptes bancaires d’Anticor, a détourné et mis sous séquestre toutes ces données, ainsi que l’accès à notre site. Le président d’Anticor et les autres administrateurs n’avaient donc plus accès à aucune donnée. En raison de ce coup de force,  personne n’a pu vérifier, par exemple, si les administrateurs qui ont voté ma destitution le 7 juin étaient ou non à jour de cotisation – condition sine qua non pour avoir le droit de voter. Aurais-je dû ce jour-là engager un référé ?  Peut-être.

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C’est dans ce climat de manipulations, de vices de procédure et de « coup d’état permanent » que ma destitution a été votée (je reste membre du bureau mais je n’exerce plus les fonctions de président).

Cette destitution, selon la remarque pertinente d’un administrateur, s’est déroulée comme « un procès stalinien », c’est-à-dire sans accusation, sans le moindre dossier à charge, donc sans aucune possibilité de défense – avec seulement une « sanction » : la destitution.  Une douzaine d’administrateurs « loyalistes » (fidèles aux exigences éthiques d’Anticor) ont d’ailleurs refusé de prendre part à cette mascarade, dont le seul objet était de distribuer les fauteuils à qui en avait… besoin.

Pourquoi cette procédure de destitution, dans l’urgence, et sans « contradictoire » ? Parce que  notre Assemblée Générale était programmée… 15 jours plus tard. Parce que mon bilan était très satisfaisant. Et parce que lorsque « le peuple » des adhérents s’exprime, surtout s’il est dûment informé, il ne se laisse pas facilement berner. Si les adhérents avaient pu donner leur avis, les choses auraient probablement pris un cours différent.

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Que s’est-il passé depuis qu’une nouvelle présidente a été élue, il y a 3 semaines ? A-t-on mis en place une procédure transparente et démocratique de sortie de crise ? A-t-on tenté de tourner la page et d’aller vers une reprise du travail en commun ? Il apparaît bien que ce ne soit pas le cas, hélas. Un témoignage, courageux et émouvant, mais peu flatteur pour Anticor, a été publié par l’adhérent que le CA du 3 mai avait refusé d’entendre. Les démissions se multiplient. L’article de Libération ternit notre image collective. Mais il y a plus grave.

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La première mesure prise par « la nouvelle équipe Anticor » (un quadriumvirat, instance non-statutaire sortie du chapeau, à pas confondre avec le bureau régulier qui compte six membres), a été d’annoncer et d’instaurer une censure a priori sur la liste de diffusion du Conseil d’Administration et sur celle des Responsables des Groupes Locaux d’Anticor, ce qui est une triste première au sein de notre association. Nul ne sait quelle est l’officine ou la personne chargée de ces opérations, indignes d’une association qui était exemplaire et ouverte aux débats.

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Un texte de propagande pour le nouveau « pouvoir » d’Anticor, en partie mensonger, intitulé « Une nouvelle étape pour Anticor », a été adressé 2 jours avant l’Assemblée Générale à tous les adhérents d’Anticor par le quadriumvirat (aucune tribune n’étant  proposée aux administrateurs « loyalistes »).

A l’inverse, dans la perspective de l’Assemblée Générale, aucune mesure n’a été prise pour tenter de mettre en place une procédure de vote par correspondance – ce qui était pourtant une demande forte des adhérents d’Anticor. Mais tout vote par correspondance implique un débat, un choix, et donc exige une information démocratique préalable. Convaincre 1300 adhérents aurait été plus difficile et risqué que de faire voter 18 administrateurs. D’où la procédure choisie : destitution du président en catimini et en petit comité, alors qu’un vote de défiance (ou de confiance) aurait pu être organisé pendant l’Assemblée Générale.

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En dépit de ces pressions et de cette « désinformation unilatérale », lors de cette AG du 21 juin dernier le rapport moral validé par « le quadriumvirat » n’a été approuvé que par 47,7 % des votants. Il faut savoir que lors de cette AG, avec une certaine ironie et parce qu’aucun vote de confiance vis-à-vis de la « Nouvelle Equipe Anticor » n’avait été inscrit à l’Ordre du Jour, les administrateurs « loyalistes » et moi-même avons appelé les adhérents à refuser symboliquement ce rapport – ce qui explique son score lamentable (les années précédentes le rapport était le plus souvent adopté à l’unanimité). Par ailleurs, cette AG n’a regroupé qu’une cinquantaine d’adhérents, dont certains heureusement étaient porteurs de pouvoirs. En effet elle a été organisée (pourquoi ?) dans un lieu excentré,  très éloigné des gares parisiennes, alors que la salle municipale que nous utilisons habituellement à Paris restait disponible.

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Enfin, cette information inquiétante elle-aussi quant aux méthodes de gouvernance qui se mettent en place à Anticor depuis l’élection de Séverine Tessier. Nous venons d’apprendre que sur ordre de la présidente ou du quadriumvirat  un responsable de groupe local a été lui aussi destitué, sans en avoir été prévenu, et sans autre forme de procès. Voici ce qu’il écrit : « Je confirme solennellement que j’ai été viré de mes fonctions de responsable du GL 59 sans que quiconque ne m’ait appelé ou informé ». Or selon nos statuts, les responsables de groupes locaux sont élus (et donc révoqués si nécessaire) « à la majorité des membres du Bureau d’Anticor ».

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Tous ces verrouillages, toutes ces initiatives opaques et non-démocratiques, ne sont pas dignes d’Anticor et des exigences morales que notre association prône dans la vie publique.

L’article de Libération me reproche mon « indécision », mon côté trop « consensuel ». Mais à l’inverse on pourrait y lire un hommage à ma gouvernance toujours collégiale, à mon strict respect des statuts qui contraignent le président à toujours demander l’avis du CA avant de prendre une décision, à la transparence absolue qui a été la mienne et que personne n’a jamais prise en défaut.

Une des personnes citées dans cet article conteste mon mauvais management. Cette remarque est affligeante car elle confond le « manager » d’une entreprise et le président d’une association de citoyens libres, dont la fonction selon nos statuts est essentiellement de représenter Anticor et de veiller au respect de ces statuts. Si j’y avais été autorisé par nos statuts, et si j’avais voulu rouler des mécaniques et jouer au « manager », il est certain que je n’aurais pas hésité à « licencier » moi-même un certain nombre de cadres d’Anticor, totalement absents, auteurs de manquements divers, défendant une ligne contraire à celle d’Anticor, ou diablement incompétents !

Au demeurant, c’est mon mode de « management » à la fois responsable et consensuel  qui a permis la progression de l’influence et des actions d’Anticor depuis 18 mois, en dépit des conflits, appétits de pouvoir et turbulences qui agitaient une trentaine de responsables. Ceux qui ont pris le pouvoir au sein d’Anticor n’ont pas mes scrupules, comme je viens de le montrer.

Anticor est un bel outil démocratique qui appartient exclusivement à ses adhérents et à ses sympathisants. Je m’adresse à eux : c’est à nous, c’est à vous tous qu’il revient de sauver Anticor. Anticor doit retrouver sa transparence, son exigence démocratique et son exemplarité.

 

Jean-Pierre Guis

Ex-président d’Anticor, membre du Bureau

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