L’altruisme est humain . . l’homme non plus

"Usus, Fructus, Abusus" sont les trois éléments constitutifs du "droit de propriété". L'Usus est le droit d'usage. Le Fructus, le droit d'en percevoir les fruits. L'Abusus, le droit d'en disposer quelle que soit la manière : troquer, dénaturer, escamoter, détruire, blanchir, disperser, etc. Alors quand la propriété se fait "lucrative", le Fructus peut se montrer juteux et l'Abusus . . honteux.

L’insurrection des Gilets Jaunes révèle moins la colère des perdants de l’économie consumériste que le supplice de leur sevrage. Comme beaucoup d’autres, beaucoup plus nombreux mais plus invisibles et plus résignés encore, ils subissent les contractions, les précarisations, les manques et bientôt l’élimination. Mais, à la différence de ce peuple fataliste, ceux-là ne veulent pas se résigner à survivre à l'écart, en silence, au compte-gouttes. Ce sont les petites classes moyennes « exclus de l’intérieur », exclus au sens large, territorial, économique, médiatique, culturel, etc., qui voient leurs dépenses contraintes croître alors que leur reste-à-vivre fond. Ils voient les possibilités d’exister et de s’émanciper qu’on leur promettait naguère être confisquées ou interdites. Cette humiliation de classe, cet affront à leur dignité, transforment leurs hontes dispersées en une même colère rassemblée.

Le droit du travail ne les protège plus, l’emploi et la liberté d’entreprendre se précarisent, les salaires se compriment, leur goût du « bon boulot » est saboté par les impératifs financiers, le chômage effectif s’accroît, les services publics qu’ils paient s’étiolent et sont phagocytés par des prédateurs privés, l’état social solidaire auquel ils cotisent se délite et se privatise lui aussi, et « en même temps » ils n’entendent que trop la petite bourgeoisie réactionnaire et donneuse de leçons, calquée et flattée par la caisse de résonance des médias déférents, les culpabiliser d’être des riens, des assistés, de ne pas être agiles, de ne pas être performants ; les tourner en ridicule de ne pas être bien élevés, de ne pas être cultivés, de ne pas être toilettés récurés, de ne pas savoir penser parfumé et parler manucuré, etc.

Les Gilets Jaunes, et leurs soutiens, sont assez lucides pour démasquer les escamoteurs qui tentent de les duper. Le tour le plus grossier (et ce n’est qu’un exemple) consiste à « leur rendre ce qui est déjà à eux ». Leur rendre leurs cotisations sociales, pour leur « donner » un pouvoir d’achat « apparent » en échange de l’érosion lente et cachée de leurs assurances solidaires santé, chômage et vieillesse. Ou encore « leur rendre la taxe d’habitation » pour mieux affaiblir les engagements communaux de proximité, au profit des équilibres budgétaires globaux et iniques dictés par la finance internationale. Avec ses tours de passe-passe infâmes le prince prestidigitateur, jeunet et narcissique, les dépouille sans vergogne tout en les humiliant de tout son mépris. Comment ne les mettrait-il pas en rage ?

La prochaine entourloupe est déjà prête. Offrir un Grand Gala démocratique pour mieux subtiliser ce qui n’est déjà plus de la démocratie. Je vous ai compris, dira-t-il gaullien, et vous octroie votre RIC par la grâce de ma révision constitutionnelle. Alors il assignera au RIC des conditions d’applications castratrices et des objectifs frivoles, tout en s’assurant que sa révision à lui soit plus monarchique encore et plus anti-parlementaire que jamais. Il achèvera la division des Gilets Jaunes - division entreprise depuis le début - entre ceux qui veulent bien discuter à vide et ceux qui demeureront plus enragés encore, et qu’il déclarera délinquants dès que l’un d’entre-eux pètera les plombs.

En quelques décennies, le libéralisme individualiste, oublieux d’équité et de fraternité, s’est fondu dans le capitalisme. Il s’est muté en néolibéralisme, ultralibéralisme, ordolibéralisme, etc. Il n'a plus rien de l'humanisme et des droits fondamentaux d'origine. Le simple « droit de propriété », « Usus, Fructus, Abusus », est devenu le « droit de la propriété lucrative » avec son investissement du Fructus devenu essentiellement spéculatif et ses modalités récurrentes d’Abusus devenues la longue traîne nauséabonde des externalités qui nuisent à la gouvernance partagée des biens communs et qu’on ne veut surtout pas intégrer dans les comptes d’exploitation.

Ce néo-ultra-ordo-libéralisme a poussé l’économie dans ses extrémités inégalitaires et délétères, jusqu’à exploser la société en strates hiérarchiques de plus en plus étanches et rivales, à des degrés tels que la disjonction de ces strates échappe même à l’entendement des populations respectives qui y sont enfermées. Ce projet néolibérale autoritaire d’abord, totalitaire bientôt, a-t-il une chance d’aboutir ? Peut-on gouverner une nation stable et juste comme on manage une start-up ? Evidemment non, mais les apprentis qui ont pris l'Elysée après avoir investi Bercy, enfermés dans leurs dogmes technocratiques et managériaux, minablement outillés de calculettes et de tableurs, sont malheureusement convaincus du contraire.

Les Gilets Jaunes ne supportent plus d’être les « sherpas » qu'on maltraite au profit de la caste des « premiers de cordée » qu'on abreuve dans l’ordre économique rivalitaire et brutal des affaires et des rentes. Un beau jour, pour une raison aussi fortuite qu'emblématique, leurs milliers de hontes isolées se coagulent en une même colère partagée, leurs mobilisations locales défensives s'allient dans une même lutte globale offensive. Dans leur sillage sympathisent à l’unisson des groupes sociaux plus misérables mais jusque là reclus et assommés, ainsi que des groupes sociaux plus confortables mais jusque là indolents et léthargiques. La multitude qui se mobilise alors autour des mêmes « affects communs » se fait peuple et s'insurge.

Ce ne sont pas les bons élèves des belles écoles de management et d'administration qui sauront gouverner dans cette tempête avec leurs vieilles boussoles technocratiques et autres règles comptables du siècle dernier. Ils sont incultes et obtus en matières de physique, de systémique, d’anthropologie, de sociologie, et donc d’écologie profonde. Pire, ils ne savent pas qu’ils ne savent pas. Les éduqués supérieurs souffrent souvent d'un biais cognitif endémique, ils se croient vraiment supérieurs et sont donc capables d'entêtements autoritaristes funestes. Le novice du quinquennat-là, sorti tout chaud de ce moule-là, a été infiltré à Bercy puis à l’Elysée par ces parrains-là, pour inoculer ces dogmes-là. Chaque matin, devant son miroir magique, il chante There Is No Alternative avec tatie Margaret. Néophyte, hier encore, il n’a pas su choisir entre administration et théâtre, alors il s'exerce aux deux en-même-temps, pistonné président, applaudi illusionniste. Pistonné comment ? Applaudi par qui ?

 

usus, fructus, abusus . . abusus . . abusus . . © jef safi usus, fructus, abusus . . abusus . . abusus . . © jef safi

usus, fructus, abusus . . abusus . . abusus . . abusus . . (jef safi/flickr) (1)

 L'image en Haute Résolution est ici. (Creative Common, A-NC-ND)

Titres alternatifs :

  • La "main invisible" de Manu . . deux secondes avant l'éveil
  • Quand Donald rencontre Margaret . . 
  • Ceci n'est pas un Rond-Point . . 
  • Ceci n'est pas un Grand (Gala) Débat . . 
  • Ceci n'est pas le 3ème Tour . .
  • Les jeux sont faits ? . . rien ne va plus !
  • L'altruisme est humain . . l'homme non plus.
  • Alex . . au pieds, rend les papiers !
  • . ./. .

(1) Ce sont les trois éléments constitutifs du "droit de propriété". L'Usus est le droit d'usage d'un bien. Le Fructus, le droit d'en percevoir les fruits quelles que soient les modalités de son exploitation. L'Abusus, le droit d'en disposer quelle que soit la manière : troquer, dénaturer, escamoter, détruire, recycler, blanchir, disperser, abandonner, jeter, etc. Ces effets collatéraux, dédaignés des comptes, se nomment aussi "externalités".

Alors quand la propriété se fait de plus en plus "lucrative", et que le Fructus se fait de plus en plus juteux, il n'est pas surprenant de voir l'Abusus impunément réitéré se faire de plus en plus . . honteux, odieux, frauduleux, mafieux. La propriété "lucrative", un temps bénéfique en apparence, devient très vite abusive, injuste et prédatrice, inégalitaire et délétère, aussi jouissive pour ceux qui s'en régalent qu'insupportable à ceux qui s'épuisent, contraints et forcés, pour produire un Fructus qu'ils ne partagent pas, et qui souffrent de surcroît des mille conséquences de l'Abusus dont ils doivent supporter et réparer les monstrueuses externalités négatives. Par ses abus, la "propriété lucrative" se fait mortifère (famines, intoxications, migrations, guerres, etc) . . .

« There’s class warfare, all right, but it’s my class, the rich class, that’s making war, and we’re winning. » (Warren Buffett, CNN o6/2oo5)

« Le ruissellement ? . . Quand on a le pouvoir et l’argent, on le garde. C’est l’être humain il est comme ça ! » ( Sonia Krimi - Député LaREM )

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