Edwy Plenel à Denis Robert : félicitations !

Mon titre est un peu tartignolle et je me suis bien gardé d'employer les guillemets de citation. Non, si vous voulez un bon titre, allez voir du côté de Rue89 et de « Denis Robert blanchi pour avoir dit que Clearstream blanchissait ».

Mon titre est un peu tartignolle et je me suis bien gardé d'employer les guillemets de citation. Non, si vous voulez un bon titre, allez voir du côté de Rue89 et de « Denis Robert blanchi pour avoir dit que Clearstream blanchissait ».
C'est beaucoup plus informatif que mon trop faiblement incitatif « Journalisme : Denis Robert vs Clearstream (1-0) » qui est de plus fallacieux puisque ce n'est pas la première victoire judiciaire que Denis Robert remporte sur Clearstream. Et il pourrait y en avoir d'autres (en appel, à Lyon).

C'est un billet de copinage, je l'assume. En tout cas, c'est sans la moindre animosité que je relève que les trois arrêts que publie intégralement Rue89 sur son site peuvent tant conforter Denis Robert qu'Edwy Plenel dans leurs opinions antagonistes. C'est du moins ce que j'ai estimé sur Come4News, et à défaut de m'en féliciter, je partage et maintiens telle la marionnette du Léotard des Guignols de l'Info. N'empêche, d'une certaine manière, Denis Robert vient de marquer un point contre Edwy Plenel (cela se discute, j'admets bien volontiers).

Je comprends donc que Mediapart ne titrera pas sur les félicitations d'Edwy Plenel à Denis Robert mais il ne serait pas déplacé que ce dernier ou la rédaction adressent, sous une forme habile, un satisfecit aux magistrats de la Cour de cassation. Cela d'autant que Mediapart traite de la grogne de la magistrature envers Nicolas Sarkozy. Il sera désormais plus facile de couvrir les affaires Clearstream, puis-je avancer. Mais aussi beaucoup d'autres présentes et à venir se rapportant à la finance, à la bancassurance, &c. Ce n'est pas peu.

Pour qui est un peu congru en droit de la presse, la consultation de l'intégrale de ces arrêts (sur le site de Rue89, peut-être bientôt, on peut l'espérer, via Mediapart sur Scribd) serait idoine. Pour qui traite des médias aussi. Retrouver les déclarations d'Edwy Plenel et celles de Denis Robert à propos de la couverture médiatique de ses écrits (et documentaire sur Canal+), les confronter, devrait intéresser un analyste des médias.

Un qui doit faire grise mine dans les dîners en ville, c'est Philippe Val. On se souvient que, ami de l'avocat de Clearstream, Richard Malka, il s'était plutôt méchamment gaussé de Denis Robert en utilisant Charlie Hebdo. Autant Edwy Plenel s'était confronté à Denis Robert à la loyale, autant Philippe Val lui avait réservé un mauvais coup. Un coup qui pouvait influer, indirectement, sur l'opinion des juges. Que Le Figaro ait pu mettre en doute la qualité du travail de Denis Robert (incidemment ou allusivement) est une chose. Que Le Monde d'Edwy Plenel (ou d'Alain Minc ?) se soit refusé à embrayer dans le sens de toutes les hypothèses de l'auteur du roman La Domination du monde en est une autre. En revanche, l'éditorial d'un titre classé alors « à la gauche de la gauche » valait désaveu, sinon de la profession, du moins du propre camp supposé, présumé, de Denis Robert.
Belle botte ! La Cour de cassation vient de porter un coup de Nevers à Philippe Val. Bah, il est symbolique, ce coup qui serait à d'autres fatal, le personnage s'en relèvera, mais le primordial reste : de futurs Siné Hebdo pourront s'appuyer sur les trois arrêts de cette instance supérieure. Ce n'est pas peu (bis, repetitam placent). Cela profite bien sûr aussi à Mediapart, à Rue89, à des sites d'information citoyenne tels AgoraVox ou Come4News, mais aussi à nombre de journalistes qui ne priviligient pas l'avancement de leur carrière.

Cela peut même aller au-delà puisque la cour, même si elle ne s'est pas prononcée formellement sur ce point, a qualifié Denis Robert de journaliste parce qu'il faisait œuvre de journaliste. Et non pas en raison de la détention d'une carte de presse ou de son emploi par un titre inscrit à telle ou telle commission ou instance de la profession. Denis Robert n'était pas issu de la presse bénéficiant des aides à la presse. Il était entré en journalisme avec un publication locale lorraine, Santiag. Ses études de psycholinguistique (bac+5) ne le destinaient pas à la presse, il ne sort pas du Cuej, de l'ESJ, du CPJ, ou de l'IPJ ni même d'une autre de ces écoles qui ne sont pas reconnues par les patrons et les syndicats. J'estime, peut-être à tort, que cela aurait pu jouer, influencer en leur for intérieur ou inconsciemment une partie des consœurs et confrères de Denis Robert. Voire des magistrats (et le sas entre magistrature et presse est parfois poreux).

Syndicaliste, j'ai toujours tenu à intégrer dans les rédactions de futurs journalistes qui avaient négligé le moule des écoles de journalisme, ou s'en étaient, comme moi, échappés. Je n'en considère pas moins que celles et ceux qui sont parvenus à s'en affranchir tout en décrochant un diplôme figurent sans doute au nombre des meilleurs. Mais je crois que c'est aussi le sang neuf des francs-tireurs, des patriots (les milices américaines de la guerre d'Indépendance), qui irrigue adéquatement la presse. J'avais été bluffé par le talent, l'intelligence, la clairvoyance d'une jeune stagiaire, dont c'était le tout premier stage et la toute première dépêche pour l'Agence centrale de presse. Pur produit du moule (Sc. Po puis, crois-je me souvenir, Celsa), elle était brillante. Je ne suis pas sûr que des stages en petite locale (pour couvrir les amicales de boulistes et les tournois de cartes dans les maisons de retraite, mais aussi, parfois, des affaires de décharges industrielles plutôt sauvages, des faits-divers retentissants…) lui aient été indispensables. N'empêche, pour le journalisme d'investigation, qui se fait tant sur dossiers que sur le terrain, au contact parfois de personnages interlopes (et on en trouve tant dans la police que dans la magistrature et, bien sûr, l'industrie, les affaires…), des Denis Robert, ou des Roberte Denise, même sans diplômes universitaires, ne sont certainement pas de trop…

Le grégarisme de la profession est souvent dénoncé. Il a ses bons côtés car il peut inciter à travailler en équipes (pools, ici, réunissant sur le terrain des envoyés de titres concurrents), ce qui n'est pas sans effets pervers (exemple : l'affaire Grégory, où deux équipes, l'une rassemblée autour du correspant de RTL, l'autre agrégée autour de l'envoyée d'Europe 1, ont tourné – pour caricaturer – aux clans soutenant des thèses opposées). Denis Robert s'était plus ou moins retrouvé isolé. De ce fait, il a pu commettre des erreurs. Il en reconnait certaines, l'a exprimé. Ne plus avoir à rendre de comptes lors d'une conférence de rédaction a ses avantages. On ne vous reprochera pas, par exemple, de vous acharner sur et hors de vos heures de travail, à sortir une affaire, au détriment de dossiers qui échoient à d'autres. Cela comporte des inconvénients.
Il y a une innovation de Mediapart qui m'a beaucoup séduit : les petites « boîtes noires » (La Boîte noire est un autre titre de Denis Robert) qui consignent, au bas des articles, les réflexions des journalistes sur la manière dont elles ou ils ont mené une enquête. On y retrouve peut-être consignées des observations prononcées en conférence de rédaction. ll se peut que la boîte noire de Denis Robert s'adressant à lui-même, dans l'isolement, lui a parfois fait défaut. N'empêche. S'il ne s'était pas acharné, s'il n'avait persévéré au-delà de ce que, collectivement, certains auraient pu estimer raisonnable, nous n'aurions pas ces trois arrêts.

Alors, si Edwy Plenel n'adresse pas ses félicitations à Denis Robert, qu'il reçoive ici les miennes. Merci Denis.

 

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