Après l'affaire Merah, l'assassinat de militantes kurdes à Paris

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C'est étonnant. Après l'affaire Mohamed Merah, qui avait dans un premier temps conduit certains enquêteurs à privilégier l'hypothèse d'actions de l'extrême-droite, voilà que d'anonymes ou non experts, policiers, magistrats, indiquent au Figaro qu'une action des services secrets turcs, officiellement mandatés, est à exclure dans les assassinats de trois militantes kurdes à Paris.

Je ne vais surtout pas vous soutenir le contraire ni vous résumer ici mon article de Come4News, « Kurdes exécutées : hypothèses contradictoires ». Simplement tenter de vous remémorer très brièvement les affaires Merah et de la tuerie de Chevaline. Dans cette dernière, tout d'abord, on privilégie l'hypothèse d'un tueur aguerri, professionnel. Puis la piste irakienne s'impose. Puis il est question du cycliste, qui selon Peter Allen, de la presse britannique, aurait été la principale cible. Le procureur dément et à présent il est question d'un tueur fou.

Là, nous avons trois victimes. Dont les personnalités sont mal connues. Des féministes, des alévis (branche de l'islam), des endettées, des femmes mariées, divorcées, séparées, &c. ? Pourquoi donc, a priori, la plus connue des trois serait-elle la principale cible ? Car cela semble plus logique. Tout faits-diversier un peu expérimenté vous dira que les pistes initiales les plus plausibles ont été maintes fois contredites.

Il est aussi remémoré l'épisode de Roj TV (kurde et européenne), début 2012, sous le gouvernement Fillon. Reporters sans frontières évoquait des pressions d'Ankara. Là, il est écrit que, forcément, les trois femmes étaient très surveillées par les services français. Davantage que Mohamed Merah ? Franchement, je n'en sais fichtre rien. « Hollande complice ? » (de la Turquie ?). C'est aller un peu vite en besogne.

Le gros problème de la presse, et des « experts », dans de tels cas, c'est que, même dans le flou le plus complet, il faut s'empresser d'écrire ou dire quelque chose de plausible. Avouer sa totale incertitude, « ça le fait pas ».
Pourquoi la Turquie ? Pourquoi le PKK (pour des raisons obscures) ? Pourquoi pas Israël, les États-Unis, la Syrie, l'Irak, l'Iran ?
Il est bien évident que je serais bien incapable d'avancer à qui peut profiter le crime. De même, en fonction des conséquences, qu'il est beaucoup trop prématuré de supputer, on pourra peut-être suggérer une hypothèse plutôt qu'une autre, mais il convient d'abord de relever que cette action criminelle n'a pas été revendiquée. Le serait-elle qu'on aurait peut-être du mal à déterminer s'il s'agit d'une vraie, vraie-fausse, fausse-vraie revendication.
Par ailleurs, ce n'est pas parce qu'on ne voit pas trop des services agir sans avoir soupesé toutes les répercussions imaginables qu'il n'arrive pas que les intentions aboutissent à des fiascos et que des opérations soient ordonnées à la légère (si l'affaire Greenpeace et du Rainbow Warrior ne vous dit plus rien, je n'insiste pas ; inutile non plus de rappeler les fiascos de la CIA).

Admettons qu'il semble a priori exclu qu'un voisin exécédé par le bruit des trois femmes ait fait le coup. Mais aucun raisonnement, y compris absurde, ne devrait être écarté lorsqu'un fait divers un tant soit peu complexe survient. Je ne poursuivrai pas dans cette voie, mais les raisonnements par l'absurde en valent parfois d'autres.

Ce qui me frappe, c'est qu'un titre tel celui du Figaro, fort factuel, « Mystérieux assassinat de militantes kurdes », donne si vite l'occasion à L'Hurryet Daily News de titrer « Les experts français : la Turquie n'est pas un suspect crédible ». Par ailleurs, la couverture d'Hurryet est plutôt équilibrée.

J'ai évoqué Israël… avant même de consulter les réactions des commentateurs des articles d'Hurryet. Un peu comme cela, en l'air… Mais c'est déjà pris au sérieux par certains (il est vrai qu'Israël est un client très sûr dès lors que le moindre complot est évoqué). Mais si je donnais dans le complot, j'y mettrais aussi la Russie, qui a quelques problèmes avec des minorités turcophones. Histoire de la faire connaisseur en géopolitique. Heureusement, je n'ai aucun livre à vendre… Sinon, en fonction du sujet, pourvu qu'il soit vaguement en rapport, la tentation demanderait à être au plus vite réfrènée.

Pour le moment, Mediapart s'est contenté de remanier assez superficiellement une dépêche, en restant le plus factuel possible. On verra ce qu'il en adviendra si un développement est envisagé. J'espère en tout cas que, si c'était le cas, un expert ne sera pas (trop) privilégié et qu'on ne se contentera pas de ses seules hypothèses si elles trop restreintes. En attendant, circonspection est le mot-clef, même si l'enquête avançait un tant soit peu sans que des éléments très fortements probants apparaissent…

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