Mediapart et le FN : qu'est-ce qui fait un « scoop » ?

Le FN et les gays et lesbiennes

Surtout depuis l'affaire Cahuzac, je surveille d'un peu près la manière dont l'ensemble de la presse répercute les nouveaux éléments que publie Mediapart. Au doigt mouillé, sans trop chercher – et même pas du tout, le plus souvent – à me livrer à des analyses factuelles ou quantitatives. Ce qui impliquerait d'examiner une foultitude de facteurs. Par exemple, le taux de reprise telles (ou à peine modifiées) des dépêches AFP ou Reuters, le nombre et la longueur des éditoriaux, les délais (selon que les infos de Mediapart soient « sêches » ou qu'elles aient suscité une réaction de l'intéressé, d'un membre de la majorité, ou de l'opposition, en fonction de son « statut médiatique »).

Pour en finir sur cet aspect, je relève – toujours au pif – que, dans l'ensemble, il pourrait être établi des courbes (ascendantes, descendantes, étales) mais que, en général, les nouveaux éléments sont bien répercutés. En revanche, les « dix questions » posées publiquement au ministre, assorties d'une incitation à en faire état (article de P. Arfi peu avant les émissions du Grand Débat ou du face-à-face Mélenchon-Cahuzac pour Mots croisés), n'ont guère fait recette.

On ne compare pas l'incomparable, mais, en regard, l'insolite entretien accordé par Marine Le Pen à Marine Turchi (« Le FN en pleines turbulences ») a fait un semi-flop : il a été consulté, mais celles et ceux qui s'en sont inspirés n'ont pas mentionné Mediapart, ou alors, cela m'a échappé.

D'un côté, l'élément présumé nécessaire et suffisant d'un scoop était présent. C'était une information exclusive, insolite de surcroît du fait que Mediapart, même après les vœux à la presse de la présidente du Front national, plutôt sympathiques à l'égard de la profession, n'est certes pas le support de prédilection de Marine Le Pen.
De l'autre, un scoop ne le devient que si l'information est largement répercutée, en mentionnant la source initiale. Un exemple : la première affaire de déchets fortement chargés en dyoxine, révélée par Pascal Dejean dans L'Union, n'a jamais donné matière à un scoop. L'une des secondes, relative à l'incendie d'un poste électrique à Reims, traitée par Hervé Chabaud, aussi dans L'Union, a été très largement répercutée. Depuis, il y a eu Seveso, d'autres affaires d'incinérateur…
La première histoire était relative à une petite localité de l'Aisne, la seconde concernait une ville moyenne très connue et proche de Paris. Et puis, peut-être, les défenseurs de l'environnement avaient-ils gagné en crédibilité et audience entre les deux affaires.

Ce qui fait un scoop est à peu près cerné, pour les flops, c'est beaucoup moins évident. La qualité (au sens large) de la source entre en ligne de compte. Peut-être que l'entretien sur la non-participation de Marine Le Pen accordé à Mediapart a pu pâtir de l'affaire Cahuzac : Mediapart était largement cité, mentionné, le même jour, à propos de l'affaire Cahuzac.

Un autre point influe. Il se rapporte à l'accès aux sources. Si les sources sont disponibles pour tous ou presque, pourquoi donc faire état de la concurrence ? Prenons un fait divers de portée nationale et internationale, comme celui de la tuerie de Chevaline (une famille irakienne exécutée, un cycliste du cru criblé de balles). Très, très vite, Le Dauphiné ou la presse locale n'est plus la source unique du reste de la presse. Le procureur d'Annecy, les enquêteurs, deviennent rapidement accessibles. Mais quand Peter Allen (Sunday Times, Daily Mail) relance (très peu) l'affaire en estimant, seul dans son coin, que le cycliste était la cible principale, tout le monde embraye en citant les titres britanniques. Le procureur réfute cette hypothèse et le scoop avorte.

C'est peut-être ce qui s'est produit avec l'entretien des deux Marine. L'information (la non-participation à la manifestation contre le mariage pour tous) était précédemment connue. L'un des angles du papier (la présumée présence d'un lobby gay à la direction du FN) était de notoriété publique depuis le numéro de Minute daté du 2 janvier. Et puis, il y a suffisamment « d'experts » du FN pour traiter de la question.
Henri Gattagno, du Point, a donc pu écrire que Marine Le Pen « joue une communauté [homosexuelle] contre une autre [musulmane]. Drôle de dédiabolisation… ». Nul besoin de se référer à Mediapart. France Info s'est adressé à Nicolas Lebourg (auteur du Dans l'ombre du FN pour les éditions Nouveau monde) et l'a cité : « une partie de la communauté gay et lesbienne estime que les jeunes d’origine arabo-musulmane incarnent l’homophobie ».
Pour qui s'intéresserait à la question, le besoin de mentionner Mediapart (ou mon article de Come4News, de seconde main, « Un FN sans fiel est-il encore le FN ? ») est très, très faible. En sus, il ne s'agit « que » de Marine Turchi.
Si l'entretien avait été mené par Edwy Plenel et assorti de quelques phrases bien senties donnant le point de vue « autorisé » de Mediapart, les répercussions auraient peut-être été différentes. Idem, peut-être, si un ténor de la majorité ou de l'opposition, indiquant qu'il commentait l'entretien paru dans Mediapart, s'était exprimé pour approuver ou critiquer Marine Le Pen, le FN…

Il y avait pourtant de quoi s'étonner, comme je l'ai fait dans C4N, de cet entretien… du seul fait qu'il paraisse dans Mediapart. Eh bien, c'est raté. Doublement d'ailleurs puisque, en dépit de la « boîte noire » (l'encadré de mise en perspective des conditions de cet entretien), le papier est passé pratiquement telle une « lettre à la poste ». Nul commentaire à ce jour pour relever, à la suite de l'article, le côté insolite de ce dialogue entre Marine Le Pen et des responsables du Front national avec une journaliste de Mediapart.
Mon « semi-scoop » n'en était donc pas un : le fait que Marine Le Pen s'exprime longuement dans Mediapart n'a pas surpris grand' monde.

Le critère d'exceptionnalité n'était donc pas présent, non pas peut-être en soi, mais du fait que la perception du caractère insolite a été très faible. Il n'y a pas que les autres médias qui « font » le scoop. Le lectorat réagit ou non, s'intéresse ou non. Auparavant, on le pressentait, à présent, cela se vérifie aussi du fait du nombre, de la vigueur ou de la tiédeur des commentaires. Ce n'est pas tout à fait « nouveau », mais, à présent, le vrombruissage, le buzz, entre en ligne de compte. Le sujet est ou non porteur, et l'indice d'appréciation n'est plus tout à fait ce qui se dit au zinc du Café du commerce ou le courrier (postal) des lecteurs – ou la vigueur du débat lors de la conférence de rédaction.

J'estime aussi qu'en dépit des persistances du rejet du FN, encore vivace (par ex. du côté du Front de gauche, dans divers cercles), ce parti devient perçu telle une formation parmi d'autres, dont la virulence des propos est désormais en-deçà de ceux de la Droite populaire ou forte, et Marine Le Pen perçue telle une politicienne parmi d'autres. Le FN fait moins « recette ». D'ailleurs, l'entretien a été peu « vendu » par le secrétariat de rédaction de Mediapart. Pas d'édito en soutien, pas de mise en valeur dans le classeur « Notre dossier : le mariage pour tous ».
Est-ce aussi du fait que le sujet, en ce moment même, « stagne » avec seulement 42 commentaires, d'un nombre de « pages vues » (que je ne peux déterminer ni comparer) estimé relativement faible ?

Conclusion : inutile d'aller plus loin puisque « l'audimat » ne suit pas ? Passons au sujet suivant ? M'est avis qu'ailleurs, les pigistes spécialisés suivant prioritairement le FN ont des soucis à se faire : le nombre des feuillets commandés va décliner. Ou alors, il faudra vraiment du « saignant », ce que le FN ne fournit plus guère. Topique à suivre, mais de plus loin…

P.-S. – à propos de l'illustration, il ne s'agit pas de dégager le prépuce, mais de décoiffer ; comprend qui veut, ou qui peut (ou kippa, ou plutôt tobis ou takyiyé).

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