Mediapart, dépourvu de preuves, désapprouvé

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Soyons lucides, et n'ayons pas peur d'user d'un titre incitatif : Mediapart ne dispose pas de preuve dans l'affaire Cahuzac, et c'est même l'opinion de son propre avocat qui évoque « un faisceau d'indices ». Mais dire que Mediapart est désapprouvé est fort faible, car la rédaction est condamnée, villipendée, notamment par celui qui, dans l'affaire Dominique Strauss-Kahn contre Nafissatou Dialo, faisait fi de la présomption d'innocence. J'ai nommé Bernard Debré, député de Paris, compagnon (RPR, UMP, de l'Ordre de la Légion d'honneur) de Michel Gonelle, qu'il dénonce, de fait, autant que Mediapart.

Bernard Debré agit en corbeau : « Même si la femme avec laquelle il est en instance de divorce essaye de l'en faire accuser, il n'y a aucune preuve ». Voici donc, sur la foi d'un indice (difficile à trouver de la sorte sur Mediapart), une accusation grave, calomnieuse. Et c'est aussi l'honneur de Michel Gonelle qui est mis, de fait, implicitement, mais assurément, en cause. Mais que Jérôme Cahuzac et Bernard Debré s'empressent donc de porter plainte contre Michel Gonelle !

Je ne vous résumerai pas ici mes articles parus sur Come4News sur cette affaire de presse, qui devient un fait de société. Mais, selon Bernard Debré, sur son blogue-notes personnel dont les propos sont repris par l'Union républicaine, Mediapart nous renvoie, en quelque sorte, aux heures les plus sombres de l'histoire de France. Ce qui mérite d'être relevé.

Élizabeth Lévy, de Causeur, n'avait pas osé. Bernard Debré l'a fait.
Voici donc des semaines que je tente de recenser, non seulement dans la presse, mais sur les blogues (dont, par exemple, celui d'Élie Arié), les sites des fédérations des formations politiques, ailleurs encore, ce qui est écrit sur Mediapart.
http://www.come4news.com/affaire-cahuzac-le-pas-vu,-pas-pris-de-bernard-debre-643667 soit « Cahuzac : le pas vu, pas pris de Bernard Debré » vous en donnera un furtif, récent, aperçu.

L'évolution est nette : la presse, notamment de la PQR (la régionale), ne se rallie pas ouvertement et majoritairement aux vues de Mediapart, mais les mises en cause ont en général cessé, les appuis discrets (à déceler entre les lignes), sont plus fréquents. Du Front de gauche au Front national, hormis quelques rares exceptions locales (dans les fédérations), un silence prudent est observé. L'affaire n'est pas du tout évoquée, ou indirectement. En revanche, quelques personnalités, surtout à droite, se déchaînent.
C'est le cas de Robert Debré qui aligne accusations et invectives.

Rappelons que c'était le même qui, interrogé par Le Figaro sur la présomption d'innocence, accablait d'emplée DSK, un « délinquant sexuel ». Mais où sont donc, à présent, les preuves ?

De fait, Bernard Debré prône le « pas vu, pas pris ». Tant qu'une preuve formelle (laquelle ? comment l'obtenir ? l'étayer ?) n'accablera pas Jérôme Cahuzac, « tout semble faux » et mensonger. Il se rattrape aux branches : si des faits devaient s'avérer réels, « il serait toujours temps de les dénoncer. ».
Attendons donc sagement, une trentaine d'années, que des archives soient déclassifiées, par exemple… On aurait d'ailleurs dû faire de même dans le cas de Maurice Papon ?

Que l'affaire Salengro est lointaine, qu'il est loin ce temps où politiciens de tous bords, presse d'opinion, s'écharpaient. Qu'il est loin le temps ou « l'affairisme mitterrandien » mobilisait la presse avec l'approbation de la droite unanime et d'une partie de la gauche, y compris socialiste.

Du fait de Mediapart, « la France est tombée bien bas » se lamente Bernard Debré à propos du traitement de l'affaire Cahuzac. C'est nouveau, et pas du tout inintéressant, et même fort significatif. C'est le plus insolite – voire inouï – des cas d'école de journalisme et d'analyse de la presse depuis fort longtemps, pour user d'une litote.

Voici Edwy Plenel transformé en Savonarole, en Jacques René Hébert, du Père Duchesne, en gueux (là, on rigole) en guerre contre le système, le pouvoir de l'argent, &c. Ou en Zola, en Jaurès, c'est selon…

La réalité est sans doute autre. Mais, de mémoire de professionnel, c'est aussi la première fois que je constate qu'à part quelques investigations sur les à côtés (ainsi de ces histoires de détectives privés), toute la presse « suit » plus ou moins un titre concurrent, sans même chercher des compléments, sans même tenter de contacter un stringer à Singapour (pour tenter de retrouver Marc D., par exemple).
Pas un seul hack mobilisé par les rédactions en chef. Depuis trois semaines ! Au mieux se contente-t-on de papiers d'ambiance à Villeneuve-sur-Lot.

Rapprochement, apparentement ? Voici quelques jours, nous avons, à Come4News, reçu du papier bleu. Des avocats d'un député-maire UMP de la région parisienne, évoqué par Peter Allen dans le Sunday Times et le Daily Mail dans l'affaire de la tuerie de Chevaline. Nous n'avions rien, légalement ou autrement, à nous reprocher… Nous étions sûrs d'une issue judiciaire, et d'autre part, l'intéressé n'avait sans doute aucun intérêt à nous poursuivre (ce qui le remettait sur le devant de la scène). Nous avons choisi de « poubelliser » l'article. Histoire d'avoir la paix. Le Daily Mail et le Sunday Times n'ont pas été poursuivis, les articles sont toujours accessibles en ligne. Et de fait, il n'y avait guère matière à les poursuivre : il ne s'agissait que d'allusions, plutôt déguisées, et encore…
Mais, pour tout et n'importe quoi, voici la presse sommée de se taire, d'attendre l'issue judiciaire d'affaires qui, peut-être, n'en trouveront pas.

La presse est effectivement tombée bien bas ; en tout cas, elle a chuté de plus haut. L'affaire (ou les affaires) Cahuzac est à marquer déjà d'une pierre blanche, avant même d'être close. Symptomatique. Lourdement.
Peut-être par exemple, du fait que, faute de se voir fournir un dossier en béton, de sources officielles, déposé désormais sur la table des directions des rédactions – car il faut même se méfier des « informateurs », plutôt désinformateurs, même hautement officiels – plus rien ne vaut de se remuer, d'enquêter. Exploitons plutôt l'agenda (des vedettes de la chanson ou de l'écran, des officiels, des industriels et financiers, celui des assemblées générales et réunions publiques), c'est beaucoup moins coûteux et surtout moins risqué.
Cette antienne n'est pas nouvelle. Mais un Bernard Debré – parmi d'autres, moins véhéments – la remémore. Ne jamais s'en prendre à plus puissant que soi sans un sac, que dis-je, un tombereau de billes, et attendre qu'il vous soit fourni.

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