RWANDA: LE PAYS OÙ LES HOMMES NE PLEURENT PAS

Ce texte a été écrit en 2014, au retour d'un voyage au Rwanda. J'y avais accompagné mon ami Gratien Rukindikiza sur lequel je tournais alors un film. Ce récit de voyage était destiné à mon fils Arthur qui avait tout juste 20 ans, l'âge du génocide... Jean-François Matteudi

   Mon vieux Arth'

Tu m'as demandé, avant que je parte, de t'écrire quelque chose sur ce voyage au Rwanda, d'évoquer un aspect ou un autre. J'y ai pensé chaque jour, mais je n'ai pas su choisir un sujet. Alors voilà, je déballe mes pensées en vrac, tu feras le tri.

Contrairement à toi, comme tu le sais, je ne suis pas un grand pérégrinateur et, de surcroît, l'idée d'un voyage dans ce pays suscitait en moi une sourde inquiétude... Pourtant, quand Gratien m'a dit qu'il envisageait de faire un tour au Rwanda – histoire de se retremper dans une atmosphère africaine, comme ses collègues éditorialistes de la Chaîne Africa 24 qui ne cessent de faire des allers- retours entre Paris et l'Afrique – je lui ai immédiatement demandé : « Emmène-moi avec toi !» Ça s'est décidé ainsi, sans plus de discussions.

J'ai lu des choses sur ce pays depuis 20 ans... Je craignais qu'elles ne deviennent trop concrètes là-bas. Mais, finalement, ce voyage résonnera longtemps encore en moi comme un chant funèbre et heureux, tant il est vrai que les morts peuvent quelquefois prêter leurs ailes aux vivants.

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Bien que le pays soit petit, nous roulerons nombre d'heures. La bagnole, là-bas, ne berce pas. Les routes, les rues, si elles ne sont pas goudronnées, sont chaotiques malgré les habiletés coulées du conducteur. Et pourtant, je me sens bercé, comme un petit qui n'a rien d'autre à donner que son sourire de temps à autre et tout à percevoir : le paysage des collines, la douceur de l'air tropical à 1500 m, les silhouettes innombrables et souvent harassées au bord de la route... et les conversations dans la voiture. Le kinyarwanda, similaire au kirundi du Burundi, ou simplement la façon dont on s'exprime là-bas (même en français et en anglais) m'enveloppent d'une mélopée protectrice – et ce sont sans doute ces variations douces qui, quand elles s'éteindront, me rendront le retour difficile.

Je me trouve souvent sur le siège avant, cherchant à suivre intuitivement le sens général d'une conversation qui se tient derrière moi, m'accrochant aux mots français qui ponctuent diversement les propos de chacun. Quelquefois, il s'agit de mots techniques comme centre de santé, caméscope, ministre ou génocide – oui, le mot génocide n'existe pas en kinyarwanda. D'autres fois, ce sont des liaisons logiques, énoncées en français, qui articulent tout un discours et me guident : « donc », « parce que », « puis »... Mais souvent, un nom propre reconnu suffit pour que je me sente en communion de pensée avec la compagnie.

Tout au long du voyage, je vogue ainsi sur le chant du kinyarwanda-kirundi qui, selon ce que je devine du sens général de la conversation et ce que je vois des curiosités du paysage, adoucit ou au contraire durcit mes pensées. La complainte peut descendre gravement dans la stupéfaction devant les histoires macabres du pays et remonter rapidement vers les aigus de rires merveilleusement vivants. Ainsi, durant tout un trajet vers l'Ouest, Appolinalie, Espérance et Gratien passent de considérations politiques en français sur le génocide et les progrès économiques du pays, à des éclats de rire à gorge déployée pour des « blagues qui perdraient tout leur sel à être traduites », me dit Gratien qui sait ravir tous les auditoires, qu'ils soient paysans ou intellectuels, masculins ou (surtout) féminins.

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Espérance est médecin. Elle supervise, pour le compte de l'église presbytérienne rwandaise, deux hôpitaux et les six centres de santé qui leur sont associés. Mais elle dit que ça ne l'intéresse plus beaucoup d'être « inspecteur des travaux finis », qu'elle préférerait diriger à nouveau un hôpital, comme elle l'a fait plusieurs années durant, près de la frontière congolaise.

C'est vers cet hôpital que nous naviguons tout une soirée, dans la nuit noire, sur une piste défoncée. Dans la lumière blanche des phares, nous apercevons des paysans fantômes, une houe sur l'épaule, de retour d'une parcelle lointaine, ou des familles endimanchées terminant dans les rires et la fatigue quelque festivité, ou encore un couple relâchant son étreinte le temps que notre voiture et ses deux faisceaux passent leur chemin. Cet hôpital est au bout d'un village qui est au bout du monde, mais la lumière électrique, certes avec parcimonie, perce partout les ténèbres : une turbine sur la rivière montre que le pays est en voie d'électrification généralisée.

Dès le passage du portail, Espérance nous fait remarquer un monument qui, comme nos érections à la mémoire de la Grande Guerre, affiche le nom des morts – à cette différence que ceux-là ne sont pas de jeunes mâles tombés au combat, fut-il inique, mais des êtres des deux sexes, de tous âges et de toutes conditions, lâchement assassinés par leurs confrères, patients, pasteurs et voisins confondus. Personne n'a dit où étaient les corps, et chaque année c'est dans la rivière, probable dernière sépulture, que l'on jette des fleurs en leur mémoire.

Un médecin a échappé au massacre, il est revenu de temps en temps, suppliant les gens du village de lui dire où étaient les restes de son épouse et de ses six enfants. Mais personne n'a daigné le lui indiquer. En vertu d'une politique qui exige pardon et réconciliation nationale, la plupart des assassins sont revenus du Congo, ont purgé une peine souvent écourtée pour bonne conduite (une participation à la chorale de la prison, par exemple, peut suffire semble-t-il) et retrouvé leur enclos et leurs champs. Ainsi le silence s'est épaissi, enterrant vivants les uns dans la solitude d'une douleur abyssale, et murant les autres dans le ressentiment d'avoir été vaincus alors qu'ils s'étaient crus enfin définitivement vainqueurs.

C'est dans la maison d'hôte de l'hôpital, qui sert généralement à recevoir les fonctionnaires de passage ou les personnels en formation, qu'Espérance nous raconte « ce qui s'est passé ici ». Nous n'avons pas envie de dîner et demandons à Jean-Paul, le serviteur de la maison, de nous garder le repas pour le petit déjeuner – lui-même a fui au Congo après le génocide et il a trouvé au moins un avantage personnel à cette guerre, celui d'avoir eu l'occasion (sans doute pour la première et dernière fois de sa vie) de prendre l'avion !

Au début du génocide, les pasteurs de l'église presbytérienne étaient en conférence ici-même. C'est le propre neveu du président Hutu de cette réunion qui est venu chercher les pasteurs Tutsi pour les abattre un peu plus loin – preuve, si toutefois elle était encore nécessaire, de la concertation et des préparatifs secrets qui ont accompagné ces meurtres, car il est bien évident que l'on « ne devient pas génocidaire en l'espace de quelques jours. » Ce pasteur exerce désormais son chrétien sacerdoce aux États-Unis d'Amérique.

Par la suite et jusqu'à la fin des Années 90, des miliciens Hutu venus du Congo s'infiltraient pour tourmenter les quelques rescapés de la région. Récemment encore, un père de famille Tutsi, attiré un soir hors de sa maison, a été tailladé à coups de machette dans la pénombre. Par chance, dans la confusion des coups, aucune blessure n'a été mortelle. Espérance, alors directrice de l'hôpital, a dû être protégée de longs mois, chaque nuit, par deux militaires en faction près de sa chambre.

À ces récits, dits sur le ton d'une colère contenue et maîtrisée – récits dont bruisse tout le Rwanda – Gratien est tendu et concentré, Appolinalie soupire silencieusement, et je ne peux m'empêcher de demander à Espérance si elle n'a jamais eu envie de partir loin d'ici et pour toujours. Après tout, si sa famille a longtemps été en exil sur une île congolaise du lac Kivu non loin, elle a aussi vécu une dizaine d'années en France où elle s'est mariée avec un Français, dont elle est désormais divorcée, et avec lequel elle a eu deux enfants, aujourd'hui adolescents, qu'elle va voir tous les trimestres à Paris. Elle aurait donc eu de nombreuses raisons et opportunités de partir. Mais elle répond, sans même avoir à prendre le temps de réfléchir : « je suis médecin, j'aime travailler avec ces gens. » Un peu plus tard, elle ajoute : « on ne peut pas et on ne doit pas fuir son histoire. »

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Les femmes, ici, m'étonnent par leur indépendance, leur finesse, leur courage... A noter, sans que je puisse dire s'il y a un rapport, que le Rwanda est le seul pays au monde où les femmes sont majoritaires au parlement (près des deux-tiers !)

Appolinalie, qui nous accompagne durant tout ce voyage, n'est pas du style d'Espérance, mais présente ces mêmes qualités. C'est une femme d'affaires burundaise qui va, seule, négocier des tonnes de matériaux en Chine, à Dubaï ou ailleurs. Bénévolement, elle dirige aujourd'hui le Centre de santé Ubuvukanyi au Burundi et coordonne les projets de l'association. Elle vient de mettre en œuvre la réfection des cinq kilomètres de route défoncée qui vont de Mwaro à Muyebe, discutant chaque location de machine, amadouant le propriétaire récalcitrant d'une carrière, refusant les largesses exigées par l'administrateur local et embauchant près d'une centaine de paysans ravis de gagner un salaire tout en améliorant la seule voie de communication qui les relie au reste du pays – et elle a réussi à faire entrer tout cela dans les 15.000 € que Gratien a dégoté au Conseil Général du Val-de-Marne, et malgré quelques sueurs froides car le budget a failli exploser plusieurs fois.

Elle adore convoquer les assemblées des représentants des usagers du Centre de santé, elle aime de tout son cœur les enfants et les femmes des collines et veut que les jeunes filles qui, très nombreuses, se retrouvent enceintes à quatorze ou quinze ans s'en sortent malgré tout. Plus que tout peut-être, elle se vit comme une mère de famille qui a réussi à élever sa fille et ses trois fils malgré un mari quelque peu défaillant, et qui étend désormais cette autorité maternelle à toute la zone de Muyebe. Son grand projet du moment pour les mères et leurs jeunes enfants, est de créer une maternelle.

Chaque jour de notre voyage, Appolinalie apparaît dans une robe différente et parée de nouveaux bijoux. C'est une charmeuse, une enjôleuse, sensible de toute sa peau mais... dure en affaires. Sur les marchés, je la regarde, un peu inquiet, tâter du bout de ses doigts aux ongles vernis avec des motifs bicolores, les farines débordant des sacs et les rejeter d'un air dédaigneux. Elle se rattrape cependant aussitôt, en prenant le bras de l'un ou l'autre des commerçants comme s'il était un membre de sa propre famille.

Une fois elle me dit, feignant d'être étonnée d'elle-même et un peu provocatrice à l'égard de Gratien : « je me demande pourquoi je travaille pour ces paysans Hutu de Muyebe que je ne connaissais même pas auparavant ! » Mais malgré, et sans doute à cause de ses allures de dame de la ville désintéressée, elle a conquis ces paysans. Du coup, le duo Gratien-Appolinalie sécrète une alchimie propre à soulever les collines. De l'amour de jeunesse qui les liait, ils ont fait une embarcation capable d'emmener les gens vers une vie un peu meilleure et plus ouverte.

Nous sommes d'ailleurs venus pour cela au Rwanda : comprendre quelles solutions ce pays invente chaque jour pour sortir de la misère et voir ce qui pourrait être emprunté, à échelle plus modeste, par l'association Ubuvukanyi. Et nous allons de bonne surprise en bonne surprise, il faut le dire.

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En 1994 (année de ta naissance, soit dit en passant) ce pays est descendu, comme tout le monde le sait désormais, au fond d'un abîme qu'aucun peuple n'a jamais creusé si profondément – et dont aucune des sciences humaines aujourd'hui disponibles ne parvient à sonder et mesurer les ténèbres. Imagine – si toutefois des chiffres permettent d'imaginer quoi que ce soit – un pays de près de huit millions de citoyens, dont un quart d'entre eux en assassinent un million d'autres...

Imagine également, par pure hypothèse, un pays quelconque qui déciderait d'exterminer, dans un délai de cent jours, tous ses chiens – un million de bêtes ! Le monde entier, pays occidentaux en tête, protesterait avec véhémence contre cette barbarie et se mobiliserait sans doute pour l'empêcher. Eh bien, cette légitime indignation n'a pas existé pour le million de personnes abattues dans les rues et les champs en 1994... Pire, certains Occidentaux ont quitté le pays, emportant leur chien avec eux et refusant une place pour leurs collègues Tutsi aussitôt taillés en pièces.

Et il y eut des suites démesurées : l'exil puis le retour de la plupart des criminels et de leurs familles, et l'installation au pays de centaines de milliers d'exilés plus anciens et de leurs descendants. Notre Europe a connu des cataclysmes et des bouleversements semblables, mais jamais bourreaux et victimes n'avaient été si intimement mêlés. Aucune mort, ici, ne fut tout à fait anonyme.

Et pourtant , par un formidable coup de rein, le Rwanda s'est relevé. Nous parcourrons Kigali en tous sens, faisons des incursions aux quatre points cardinaux du pays, rencontrons des gens du plus bas au plus haut de l'échelle sociale : partout – autant que nous pouvons en juger durant un bref séjour – les gens cultivent, construisent et discutent d'un avenir meilleur. Un détail me frappe, même s'il n'est que symbolique : personne ne se balade les mains dans les poches ! Tout un chacun semble s'être retroussé les manches – sans pour autant que l'on puisse prétendre que le pays est devenu une caserne où il serait interdit d'être négligé.

Depuis les couloirs de la plus haute administration jusqu'au bureau de l'infirmier d'un petit centre de santé à la campagne, le nom, la photo et le numéro de téléphone de l'occupant des lieux sont indiqués sur la porte. De plus, le numéro de téléphone du supérieur hiérarchique est notifié – et chacun peut se plaindre s'il n'a pas été bien traité ! Quand on découvre un tel dispositif, on se dit que c'est la porte ouverte à toutes les délations. Mais il semble que personne n'en abuse et que les gens prennent cela comme le gage de la qualité de leurs services aux usagers – d'autant que le système est plus radical encore, puisque n'importe qui peut téléphoner jusqu'au ministre et que celui-ci a l'obligation de répondre (on nous a même dit jusqu'au président, mais est-ce plausible ?)

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A Kigali, nous sommes accueillis par Aimable, un ami de jeunesse de Gratien, et sa famille – je reviendrai sur eux plus loin. Aimable nous emmène voir sa jeune sœur, Lætitia, une femme discrète d'une cinquantaine d'année qui est, au niveau gouvernemental, responsable du programme de développement local – dix pour cent du budget de l’État !

Elle nous explique, avec une fière modestie, que dans chaque commune du pays, un programme de développement local et d'éradication de la grande pauvreté est en œuvre. Soixante pour cent de ce budget est investi dans de petits projets économiques en faveur de la population, les quarante pour cent restant fournissent une aide directe aux plus pauvres. La population elle-même détermine qui a besoin d'aide – pour ceux qui ne peuvent pas travailler, l’État verse un revenu leur permettant de vivre décemment, pour les autres, du travail est obligatoirement proposé. Quant à la sécurité sociale, tout citoyen rwandais y a désormais droit !

Comme nous lui demandons où aller pour vérifier sur le terrain l'application d'un si beau programme – car, sans le dire, nous sommes un peu sceptiques – elle nous répond, sûre d'elle-même : « partout où vous voudrez, à vous de choisir ! »

Sébastien, vice-maire du district de Karongi, dans l'Ouest du pays, nous a accueilli à la demande d'Espérance qui le connaît. C'est un type enthousiaste d'une quarantaine d'année, avec un air réjoui souligné par « les dents du bonheur », que nous avons rencontré. Nous comprenons vite qu'il maîtrise parfaitement l'articulation entre les politiques nationales en matière d'agriculture, d'énergie, etc. et le niveau local auquel il agit avec ses administrés et électeurs. Gratien et Appolinalie, avec beaucoup d'à-propos, lui propose un jumelage avec Muyebe... qu'il accepte illico !

J'avais lu, avant le voyage, que toutes les instructions venaient « d'en haut » et, à l'écouter, nous comprenons que c'est loin d'être aussi schématique. Des acteurs locaux tel que lui n'ont rien de marionnettes ou de petits soldats. Ils se donnent des objectifs précis, les chiffrent, en font le calendrier et soumettent le tout en amont et en aval de la hiérarchie administrative et politique – mais gare à ceux qui ne réalisent pas ce qu'ils ont annoncé ! Ici, les promesses engagent ceux qui les font.

On peut ne pas être en accord avec tous les aspects de cette politique – par exemple, le projet, évoqué rapidement par notre interlocuteur, de spécialiser l'agriculture de chaque région semble contraire au « génie » d'une paysannerie qui a inventé toutes sortes de cultures associées... En s'engageant trop hardiment dans des cultures mono-spécifiques, ils vont être obligés d'utiliser engrais et pesticides, de développer les transports et l'ensilage, etc. La technocratie est partout la même qui ne cherche pas à s'appuyer, quitte à adapter, sur d'antiques savoir-faire paysans qui ont pourtant fait la preuve de leur efficacité...

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Toi et moi sommes allés ensemble au Burundi enquêter sur l'état du système de santé, et tu sais ce que cela peut avoir de déprimant de découvrir un pays sans objectifs politiques sérieux, où les plus puissants ne cherchent qu'à s'enrichir au détriment des plus pauvres, presque toujours grâce à la corruption. Ici, même avec une politique très libérale pour le business, ça ne se passe pas ainsi. Il existe un véritable plan pour développer le pays – que tout le monde appelle Vision 2020 et que même la paysanne sur le marché connaît. Quant à la corruption, elle peut coûter cher à celui qui franchit la ligne jaune, même s'il est proche de la tête de l’État...

Pourtant, à lire pêle-mêle ce qui vient sur Internet à propos du Rwanda, les arguments contre le régime politique en place aujourd'hui – particulièrement contre son président, Paul Kagamé, et contre le FPR (Front Patriotique Rwandais), le parti qui domine la vie politique après avoir gagné la guerre – sont nombreux et parfois apocalyptiques. A en croire certains, qui ne se sont sans doute jamais rendus sur place, ce pays est un nouvel avatar totalitaire et son leader Méphistophélès en personne : camouflage d'une domination Tutsi derrière un discours nationaliste, assassinats d'opposants, creusement des inégalités, soutiens occultes de la CIA et d'Israël, massacres et pillages au Congo, tentation impérialiste sur la région des Grands Lacs...

Il fait peu de doute que, durant les années de guerre civile et, surtout, pendant et juste après le génocide, le FPR a commis des exactions qu'il ne reconnaît pas. Aujourd'hui, certains assassinats politiques d'anciens hauts cadres du régime sont également avérés. Mais j'ai cherché des informations fiables, des chiffres sûrs, des estimations fondées concernant nombre de méfaits dénoncés, et il s'avère que c'est bien souvent tordu et exagéré – surtout vu de France, où les réseaux militaires, politiques et médiatiques qui soutenaient l'ancien régime sont encore puissants et n'ont jamais digéré d'avoir perdu « leur » Rwanda francophone. Maîtres ès mauvaise foi, certains cachent, depuis vingt ans, leur culpabilité derrière l'honneur de la France et parlent en notre nom, comptant sur notre silence ignorant qui, de leur point de vue, vaut acquiescement.

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Il est difficile de parler du Rwanda sans évoquer une France occulte, néo-coloniale – perverse même, car elle se prétend « généreuse » – que beaucoup de citoyens subodorent mais dont rares sont ceux qui connaissent les scandaleux rouages. Voilà ce qui me tourmente depuis les premiers jours où j'ai entendu parler d'un génocide auquel, même si c'est à notre corps défendant, nous sommes mêlés.

Je sais que tu as ouï dire toutes ces « choses », mais je crois qu'il ne suffit plus d'en avoir entendu parler, il faut essayer d'avancer vers le fond de cette histoire – et, comme le disait Espérance, « on ne peut pas fuir son histoire. » Or, c'est aussi notre histoire.

Le Rwanda, comme le Burundi, sont parmi les derniers territoires que les Européens découvrent à la fin du XIX° siècle. Ce sont deux petits royaumes, pratiquement identiques par leur taille, leur langue, leur structure sociale. Deux frères jumeaux, peut-être construits en miroir l'un de l'autre – une sociologie des constructions sociales en binôme reste à entreprendre: Wallons et Flamands, Français et Allemands (ou Britanniques), Europe et États-Unis, Est et Ouest, etc.

L'économie de ces deux pays est traditionnellement fondée sur une osmose très étroite entre agriculture et élevage. La stratégie de la paysannerie, pour s'assurer une productivité optimale, fut d'associer des cultures différentes et d'enrichir sans cesse le sol avec les déjections animales – véritable variante de la permaculture avant la lettre ! Dans une telle économie, il était donc indispensable que chaque famille ait des animaux, ne serait-ce que par le biais d'un prêt ou d'une « location ».

Cette nécessité d'accorder autant d'importance à la culture qu'à l'élevage, a induit une certaine et relative division du travail dans la société, entre des gens plutôt cultivateurs et d'autres plutôt éleveurs sans, toutefois, que l'on en comprenne très bien aujourd'hui les origines.

C'est avec la colonisation, qui commença à l'orée du XX° siècle, qu'on se mit à durcir et figer des catégories sociales traditionnellement plutôt fluides et entremêlées – et d'abord, évidemment, cette fameuse coupure entre Hutu et Tutsi que le monde entier connaît désormais en les assimilant, par un contre-sens lourd de conséquence, à une différence ethnique.

On ne s'interrogera jamais assez sur les méfaits du concept d'identité dans la pensée occidentale, principe corollaire à ceux de non-contradiction et de tiers exclu – autrement dit, si tu es Tutsi tu ne peux pas être Hutu et vice-versa. Cela a le mérite d'être simple, mais ne permet plus de voir qu'on peut être Tutsi et devenir Hutu et vice-versa, qu'on peut avoir un parent Tutsi et un autre Hutu et vice-versa, qu'on peut appartenir à un clan qui est à la fois Tutsi et Hutu, etc.

Et c'est ainsi que d'une très relative division du travail entre ceux qui étaient plutôt éleveurs de bétail, dénommés Tutsi, et ceux qui étaient plutôt cultivateurs de la terre, dénommés Hutu, on construisit deux ethnies – et même deux races aux origines et aux qualités humaines différentes ! Mais comment distinguer ces deux « ethnies » qui parlaient la même langue, croyaient aux mêmes mythes et au même Créateur Imana, reconnaissaient le même pouvoir royal, étaient totalement mélangées sur le même territoire et très liés dans la même économie agricole ? C'était impossible, puisqu'il ne s'agissait pas de deux peuples et encore moins de deux « races » différentes. Et pourtant, l'administration coloniale belge (française ou anglaise, c'eût sans doute été la même chose) fit indiquer sur les cartes d'identité qui était Tutsi et qui était Hutu, en considérant que, si l'on possédait plus de dix vaches, on appartenait à la première catégorie et, si l'on en avait moins de dix, à la seconde !

Simultanément, la même anthropologie entreprit d'homogénéiser chacune de ces catégories, en décrivant – scientifiquement ! – des types physiques et « moraux » antagonistes, et en leur donnant – toujours scientifiquement ! – des origines historiques étrangères les unes aux autres. Au final, on distingua les Twa considérés comme de primitifs Pygmées, les Hutu assimilés à des Bantous fixés à cette terre et les Tutsi pour lesquels ont inventa une épopée qui servit d'abord à les distinguer et les valoriser par rapport aux autres, puis dans un second temps, à les ostraciser et les diaboliser. Selon ces théories au goût de l'époque, les Tutsi étaient des bergers nomades, représentants d'une race « hamitique », plus proches des Blancs et donc supérieurs aux autres Africains, venus coloniser pour leur bien puis pour leur malheur, le Rwanda comme le Burundi...

Si les appartenances Twa, Hutu et Tutsi existaient avant leur identification coloniale, elles ne correspondaient en rien à cette conception ethniciste. A en croire certains mythes populaires, on les retrouve même dans des idéaux- types à usage familial où le père doit distinguer, parmi ses héritiers, le Twa insouciant et artiste, le Hutu dur au travail mais un peu borné et le Tutsi capable de prévoir et de ruser...

En fait, ce jeu de catégories qui peuvent s'appliquer aussi bien sur des types individuels que communautaires, est d'une complexité et d'une subtilité qui ne pouvaient qu'échapper à la logique identitaire du tiers exclu. Mais la pensée européenne s'est imposée : elle a pénétré les esprits par de nouvelles croyances (christianisme), elle a scindé la population en catégories nettes et tranchées (élite Tutsi, masse Hutu ...), elle a façonné la pérennité de ce système en mettant à l'école ceux qu'elle considérait comme ses héritiers les plus naturels (Tutsi).

Ainsi s'est instaurée une sclérose de l'imaginaire social de ces sociétés, sclérose qui a affaibli leur vitalité et leur souplesse et qui, à la manière du virus du sida, a permis à toutes sortes de maladies opportunistes d'occuper le terrain (idéologie raciste, coupure intellectuels-manuels, accentuation d'inégalités économiques, frustrations symboliques, etc.) en allant jusqu'à des automutilations » du corps social, si l'on peut dire, mettant en jeu sa survie-même (exils forcés, pogroms, génocide...)

Ces catégories imprègnent toujours la société et l'on peut avoir des doutes sur la politique volontariste et autoritaire qui consiste à en rendre l'énoncé-même tabou. Ce n'est pas parce que l'usage en est interdit par la constitution rwandaise, que ces classifications ne travaillent pas en profondeur l'imaginaire et les comportements au travers de codes, certes muets, mais que tout le monde connaît parfaitement. Peut-être viendra un temps pour en parler, pour s'en défier et s'en moquer ouvertement. Il faut espérer que les nouvelles générations auront la force d'en rire, en parlant de Tutsu et de Hutsi !

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A peine arrivés à l'aéroport de Kigali, Gratien me dit « mais il n'y a que des Tutsi ici ! » En effet, comme tu le sais, on reconnaît à leur aspect physique certains Tutsi, comme certains Hutu. Ce qui, soit dit en passant, complique encore un peu plus la question des catégorisations – il est possible que certaines lignées familiales se mélangeant peu à d'autres aient produit des allures physiques différentes sans que l'on soit pour autant en droit d'en déduire des origines différentes.

On ne peut, un seul instant, suspecter Gratien de porter des lunettes ethnicistes ! D'autant qu'à lui seul – je l'ai mieux compris au cours de ce voyage – il est Tutsi, Hutu et Twa ! J'espère que ça apparaîtra dans le portrait vidéo que je fais de lui, histoire de brouiller les pistes.

Il est officiellement Tutsi et même très Tutsi puisqu'il a été officier dans une armée qui n'admettait pas les cadres Hutu ... Mais Tutsi par ses parents – pas par le nombre de vaches puisque lui et sa mère, qui l'a élevé seule, n'en avait pas ! Le lait était produit par leur voisin Hutu chez qui le petit Gratien allait le boire. Mais ce voisin et ami de sa mère a été assassiné en 1972, avec des milliers d'autres Hutu, par des Tutsi fanatiques – de quoi se sentir très proche de ces Hutu, victimes totalement innocentes, et de se vouloir étranger à ces tueurs en série. Et puis un jour, il a découvert qu'il avait une demi -sœur dont la mère était Twa et à laquelle son père avait donné son nom ! Quand on sait à quel point certains contacts avec les Twa sont tabous, cela est étonnant.

À Kigali, Gratien trouve d'ailleurs l'occasion de faire valoir ses liens familiaux avec les Twa (je dois te rappeler, pour la compréhension de la suite, que ces derniers sont presque toujours potiers). Nous visitons l'étalage d'une poterie, disposé à même le sol au fond d'un vallon tout près de chez Aimable. Notre but est de trouver un petit four en terre, qui permettrait d'économiser le bois qui sert à cuire les repas et s'éclairer le soir – l'idée étant de le faire reproduire en série par les Twa de Muyebe. De fil en aiguille, et après être revenus trois fois, c'est tout un projet d'échanges de compétences qui se met en place, via Gratien, entre cette communauté Twa de Kigali et celle de Muyebe... Une nouvelle aventure à suivre !

Fort de toutes ces informations identitaires concernant Gratien, je lui dis, en plaisantant, que c'est le portrait de son père (qui, toutefois, est mort avant sa naissance) qu'il faudrait que je fasse plutôt que le sien – le portrait d'un homme qui semblait ne pas avoir peur de la valse des étiquettes ! Aurait-il été fier de sa descendance ? Si c'était un rebelle, comme Gratien semble aimer l'imaginer, certainement, car il compte parmi ses petits-enfants, Alexis, le fameux Alexis, fils d'un demi-frère aîné de Gratien – pas Joseph, avec qui nous avions passé une soirée à Bujumbura, mais un frère plus vieux encore, mort en 1990.

Vers la fin de notre séjour à Kigali, nous passons une soirée avec Alexis. Il arrive de Goma, la grande ville congolaise à la frontière rwandaise sur le lac Kivu, avec Barbara, sa compagne italienne du moment qui travaille à l'ONU et l'une de ses collègues, une journaliste tchadienne. De prime abord, j'avais pris cette dernière pour une étudiante, mais en fait elle a deux grands enfants qui viennent de finir leurs études à ... Tours. Voici une quinzaine d'années, elle a dû se réfugier en France car elle éditait une revue qui ne plaisait pas aux dirigeants de son pays... C'est étonnant de voir toutes ces personnes, bringuebalées par l'histoire du continent africain, passant d'un pays à l'autre, d'une langue à l'autre, se jouant des frontières et porteurs de toutes sortes de projets. Cela rappelle les souffrances et les injustices d'un autre continent, l'Europe des débuts du XX° siècle, mais aussi la belle effervescence intellectuelle et politique qui régnait alors. Les énergies créatrices qui s'endorment chez nous se réveillent en Afrique et ailleurs – c'est banal de le dire, mais ça fait plaisir de voir que l'humanité ne se décourage pas.

Alexis est une célébrité dans cette région, et particulièrement au Burundi, où il est considéré comme l'opposant numéro un. En l'an 2000, durant la guerre civile burundaise, il a créé une radio qui donnait indistinctement la parole aux belligérants et cherchait à rapprocher Hutu et Tutsi. C'est ainsi qu'il s'est taillé une réputation internationale – au point d'apparaître en 2008 dans la liste de Time Magazine des cent personnalités les plus influentes. Après avoir créé un parti politique qui se bat résolument pour la démocratie, il s'est présenté à l'élection présidentielle de 2010 au Burundi – depuis, lui-même et son parti, subissent une constante répression...

Gratien est parfois furieux après son neveu qu'il trouve beaucoup trop léger sur les questions de sécurité, d'argent, d'entourage... Il faut reconnaître qu'Alexis tient plus de l'artiste que du politicien, de la rock-star que du futur président.

Comme tout leader, il m'a semblé qu'il avait tendance à parler seul et à trouver naturel d'être écouté. Mais si on ne le laisse pas en roue libre, on comprend qu'il aime passionnément la discussion. C'est ainsi que dans la voiture, en l'accompagnant chez un ami qui le loge à Kigali, s'enclenche une discussion sur l'opportunité pour le Rwanda et le Burundi d'avoir intégré la communauté d'Afrique de l'Est, qui unit ces deux pays au Kenya, à l'Ouganda et à la Tanzanie. Alexis y est farouchement opposé sans que je comprenne bien pourquoi ; Aimable, qui en est un partisan convaincu, ne dit mot... Et puis, de nouveau, inévitable leitmotiv, nous évoquons les millions de morts qu'ont provoqués les conflits de la région depuis une génération...

Et finalement Alexis s'évanouit dans la nuit, sur des éclats de rire, en m'annonçant qu'il passerait un jour à Amboise (spontanément il évoque l'emprisonnement de l'émir Abdelkader au château d'Amboise, épisode de notre histoire que bien peu de Français connaissent) et en lâchant à Gratien l'idée de démarcher telle fondation suisse pour l'association Ubuvukanyi, sans toutefois être plus concret. Gratien soupire « avec Alexis, c'est toujours comme ça ! » et Aimable redémarre dans la nuit, sans dire un mot – Aimable qui, par deux fois, a arraché in extremis Alexis des griffes du pouvoir burundais...

Pour des raisons de sécurité, je ne peux pas filmer Gratien, Alexis, Appolinalie et Aimable, ni tous ensemble, ni même deux par deux – quand je le fais, c'est uniquement pour garder quelques souvenirs très privés. Par exemple, montrer Aimable avec Gratien ou Alexis à Kigali pourrait être utilisé par les « services » burundais pour mettre en difficulté le gouvernement rwandais (« vous voyez, ils complotent entre eux ! »). Autre exemple : montrer Gratien avec Appolinalie pourrait mettre en danger cette dernière – elle est très proche de l'épouse du président burundais (elles ont toutes deux des responsabilités dans la même paroisse évangélique), et une proximité affichée avec Gratien et son site trop bien informé sur les méfaits du pouvoir pourrait mal tourner. Tous jouent avec le feu, mais aucun n'est kamikaze. Ils prennent tous des risques, mais aucun par intérêt personnel – je n'en ai que plus d'amitié pour eux.

Quelquefois, je ne saisis pas toutes les subtilités rhizomatiques entre ce qui doit rester souterrain et ce qui peut être « aérien ». Pas question pour l'ambassadeur du Burundi au Rwanda, un vieux copain d'armée de Gratien, de garer son véhicule diplomatique devant le portail d'Aimable pour venir récupérer un autocuiseur rapporté de Paris, mais par contre, il nous emmène ensuite visiter le Mémorial que nous parcourrons ensemble...

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En avril 1994, dès les premiers jours, je savais qu'il s'agissait d'un génocide auquel la France apportait son soutien. Mais savoir ne suffit pas, encore faut-il croire à ce que l'on sait pour commencer à réagir. Et, inversement, si l'on croit a priori à quelque chose, on a alors tendance à ne pas vouloir savoir ce qui viendrait trop fortement le contredire... Savoir sans y croire ; croire en évitant de savoir. Dans cet étau psychologique, exactement, s'est trouvée prise la nouvelle inouïe de ce génocide. Des faits, au vu et au su de tous, certes fragmentaires et confus, étaient bien établis mais il était difficile d'accepter de les croire. Et, en sens inverse, l'idée que nous nous faisions de la France et, a fortiori de la Gauche, est si naïve (la patrie des Droits de l'Homme, etc.) que nous ne pouvions accepter le fait tellement obscène d'une participation à un génocide. Et pourtant, en ce qui me concerne, il y eut régulièrement des petits cailloux qui conduisaient sur la bonne piste...

Il y eut d'abord, aux premiers jours, ce reportage sur France-Inter dans lequel le journaliste décrivait les massacres et la manière dont ils étaient perpétrés, alors qu'en fond sonore on entendait des miliciens crier « Vive la France ! Vive Mitterrand ! ». Puis les jours suivants, plus rien de clairement compréhensible...

Il y eut ensuite, en plein génocide, le témoignage de Gratien, à qui le président de la Ligue des Droits de l'Homme du Rwanda demanda de l'accompagner pour un rendez-vous avec des conseillers à l’Élysée, histoire de ne pas être seul et sans protection. Alors que Gratien attendait dans un couloir, il pu suivre la conversation entre deux représentants du gouvernement génocidaire ! Ils parlaient en kinyarwanda, se croyant ainsi à l'abri des oreilles indiscrètes, et se félicitaient d'une nouvelle aide accordée par leurs interlocuteurs français. Cette histoire peut paraître incroyable et pourtant la vie est souvent faite de ces hasards... Quand le président de la Ligue des Droits de l'Homme sortit de son entretien, il dit à Gratien : « Ces gens-là savent exactement ce qui se passe, mais ils ne veulent rien faire ! »

Puis, quand l'Opération Turquoise fut lancée à partir de la mi-juin, il y eut un éditorial de Jacques Julliard dans le Nouvel Observateur : une charge inattendue contre un Mitterrand décrit en Dr Jekyll et Mr Hyde, soulignant que toute la politique française au Rwanda avait deux faces, l'une humanitaire et l'autre inavouée et indigne. Nous étions en vacances à Bréhat, Papy recevait l'hebdomadaire, je lisais cela à l'ombre du grand laurier... La semaine suivante, Julliard faisait un mea culpa, laissant penser qu'on lui avait indiqué qu'il ne fallait pas aller trop loin.

Quand j'en parlais autour de moi, amis et parents semblaient plus ou moins incrédules. Chacun sentait bien qu'il y avait « un problème » mais qu'il ne fallait peut-être pas exagérer non plus... Même mon ami Yannick Blanc, qui était encore journaliste à l'époque et qui avait voyagé dans la région des Grands Lacs me dit, un peu cynique, que ce n'était au fond qu'une énième guerre tribale – ce qui, sans que ce fut volontaire, contribua à m'éloigner de lui...

Nous comprenions sans comprendre. Tout cela paraissait trop énorme, trop inhumain, trop sans raison et irrationnel – si contraire à toutes les valeurs sensées fonder notre société – pour être « vraiment vrai de vrai ».

Quant aux amis Burundais, Gratien et Félicité au premier chef, ils étaient, m'a -t-il semblé, tétanisés sans se le dire par une sorte de honte, celle d'être issus d'un monde qui révélait une face immonde – d'autant que la guerre civile et ses massacres battait son plein au Burundi, raison-même de leur présence en France.

Un jour, Gratien a trouvé en kiosque un journal qui donnait des nouvelles fantaisistes. Un article racontait l'histoire d'un type, photos à l'appui, qui avait pris un coup de hache sur la tête et qui survivait depuis avec l'outil planté dans le crâne. Cela nous fit rire – ce fut, le temps d'un après- midi, un paratonnerre contre les nouvelles de plus en plus effrayantes qui arrivaient de « là-bas ».

Pendant des mois, des années, les informations sont restées confuses et contradictoires, comme toujours dans de tels cas, mais le noyau de la vérité restait transparent malgré les mensonges et quelquefois à cause d'eux : il s'était bien perpétré un génocide au Rwanda, génocide dans le sang duquel des militaires et des politiciens français avaient trempé en notre nom.

J'ai longtemps cherché une idée de film qui dirait sans détour cette honte. Je voulais profiter de la petite notoriété internationale que j'avais à l'époque (mes films passaient dans des festivals du monde entier) pour mettre en accusation mon pays. Je cherchais des idées qui permettraient de visualiser ce qu'est un million d'assassinés – un million de bougies soufflées une à une, un million de fourmis piétinées... Je voulais réanimer les photos de corps jonchant les routes et « cadavériser » les portraits des gouvernants que nous avions élus – j'aurais voulu que les premiers puissent crier et que les seconds se taisent enfin. Mais l'indignation ne produit pas nécessairement une œuvre capable d'indigner les consciences – sauf chez Goya ou Picasso peut-être. Je me sentais sec comme un os, incapable d'accoucher d'images, aveuglé par une vérité qui ne supportait pas la moindre tentative esthétique.

Malgré cette impuissance, j'ai continué à m'informer, en silence, comme des milliers de gens. J'ai beaucoup d'admiration pour ces citoyens qui, avec les moyens du bord, enquêtent sur des faits, rapportent des témoignages, révèlent des mensonges, malgré les railleries de gens « autorisés » qui les qualifient d'« adeptes des théories du complot ».

Au milieu des années 2000, alors que je travaillais à Lille, j'allai dans une grande librairie feuilleter les dernières publications en tous genres. Sur la table des ouvrages de sociologie, se dressait en évidence un livre à la couverture colorée sur l'histoire récente du Rwanda (il n'en existait pas beaucoup à l'époque). Je n'avais pas encore eu le temps de parcourir toute la table des matières, qu'un Noir s'approcha de moi, visiblement heureux d'avoir fait une touche – je ne sais si cet étrange pêcheur attendait là depuis longtemps. Il était l'auteur du livre (qui était en fait sa thèse de 3° cycle) . Quand il commença à parler d'un double génocide et qu'il me vit faire la grimace, la conversation tourna court. J'achetai cependant le livre, par curiosité... Je pus alors constater avec tristesse que le négationnisme trouvait des relais jusque dans certains milieux universitaires – en effet, une fois qu'il ne fut plus possible de nier l'extermination planifiée des Tutsi du Rwanda, sa négation passa par l'affirmation mensongère d'un génocide simultané des Hutu par les Tutsi.

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Quand on voyage au Rwanda, il est impossible de ne pas penser au génocide, jusqu'à l'obsession. Non pas parce qu'il serait particulièrement mis en scène par la propagande d'un régime « issu des fosses communes », comme certains l'en accusent. Le génocide n'a qu'une présence plutôt discrète en fait. Ici, ce sont des maisons en ruines (parce que l'on ne se contentait pas de tuer les gens, mais on en effaçait aussi toutes les traces), ailleurs c'est une église que des paroissiens Hutu, guidés par leur curé, ont défoncée à coup de bulldozer alors que leurs coreligionnaires Tutsi étaient à l'intérieur, plus loin sur la route ce sont des prisonniers (hommes et femmes) habillés de rose qui creusent des fossés dans la poussière et rappellent qu'ils sont encore nombreux à expier leurs crimes... Et puis, bien sûr, ici et là, on voit des tombes – pas de petites tombes alignées les unes à côté des autres, mais de grandes dalles de béton ou de granit reconstitué, dont la taille inhabituelle saisit l'attention.

À Kigali, sur le flanc d'une colline active de la ville, gisent une dizaine de grandes plates formes de ciment gris, sans fioritures ni décorations, mais entourées d'un jardin paisible où coule une eau vive parmi la végétation tropicale. Les restes de 250.000 personnes (oui, presque l'équivalent de l'agglomération tourangelle) sont enterrés là.

A côté, a été aménagé un petit musée pédagogique, émouvant, effrayant. Sur le coup, en y entrant, je me suis demandé : « Peut-on sérieusement concevoir un musée dédié à un tel événement ? » tant toutes ces personnes jetées si cruellement dans le néant appartiennent désormais à une zone peut-être irreprésentable de notre humanité.

Mais il faut, pas à pas, essayer aussi de comprendre, même si au bout de la visite, comme au bout de toutes les discussions que l'on peut avoir sur le sujet, chacun se dit « non, je ne comprends pas ! » Au fond, je crois que seuls « comprennent » ceux qui ont commis ou soutenu ces crimes et qui ne s'en sont pas repentis : ils savent qu'on peut faire ce « travail » comme on décapite un mouton ou, pour les politiques et généraux d'états-majors, comme on décide de l'implantation d'un abattoir à haut rendement pour les poulets.

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Mais dès lors que tu éprouves en toi-même la certitude que chaque personne tuée pourrait être ton propre enfant chéri, l'un de tes parents aimé et respecté, ton ami le plus proche, l'être dont ton cœur déborde, alors il te devient impossible de comprendre quoi que ce soit. Un immense sentiment d'amour et de tristesse te porte vers eux, tu voudrais être une mer de tendresse capable de les embrasser tous et de calmer leur solitude. Te laissant flotter vers eux, comme leurs corps inertes s'en sont allés dans les eaux boueuses, tu abordes des étendues de plus en plus vastes et tu es saisi par un temps qui dépasse le temps de chaque vie. Tu sais clairement que tu n'es qu'une molécule de cette humanité pitoyable et aimante, cruelle et heureuse, si vieille et toujours rajeunie. Pour ma part, arrivé en cet endroit de mon âme, je me suis dit : « tu es la victime et le bourreau. » Aux uns comme aux autres, tu te sens attaché – ligoté avec les assassins, lié d'amour avec les assassinés...

C'est alors que tu rouvres les yeux pour regarder un moineau (tiens, je ne connaissais pas cette espèce !) qui sautille, sur la dalle de ciment, vers une rose abandonnée. Ainsi, tu viens d'accepter que revienne ton indifférence, l'indifférence à laquelle oblige la vie qui va.

Imana, le Dieu Créateur des anciens Rwandais, qui ne se préoccupe pas du destin de ses créatures, et auquel personne ne songe à rendre un culte, est alors plein de nouvelles possibilités de vie. En voyant le calme des rescapés, en ne les entendant jamais crier vengeance, je ne peux m'empêcher de croire – même si c'est sans doute un mirage – qu'ils sont l'expression-même de la sagesse d'Imana.

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Nous étions donc accueillis chez Aimable. Avant que tu ne le rencontres, lui et sa famille, je vais raconter son histoire, du moins ce que j'en sais. Aimable vient d'une famille Tutsi rwandaise qui a dû fuir au Burundi lors de la

Révolution sociale » de 1959, qui était en fait l'instauration d'un régime de type fasciste et raciste. En effet, quand, dans les années 50, les Tutsi, qui avaient longtemps été choyés par les missionnaires et les administrateurs belges au détriment des Hutu, ont commencé à réclamer l'indépendance de leur pays, les colons ont inversé leurs alliances en disant aux Hutu : « les Tutsi veulent l'indépendance pour vous asservir, il faut les en empêcher ! » A la manœuvre, en particulier, l'église catholique, qui ne voulait rien perdre de sa considérable influence. Ainsi, les clans Hutu qui ont pris le pouvoir, ont pu sans peine utiliser les Tutsi comme boucs-émissaires pour souder autour d'eux une majorité des Rwandais Hutu.

La famille d'Aimable se réfugia donc au Burundi où elle vécut, plus ou moins bien, du commerce, mais en sécurité... C'est là qu'Aimable, qui suivait des études techniques, devint l'ami de Gratien alors élève à l'école des officiers. Tous deux communiaient dans le désir de participer à l'histoire et d'écrire une page d'émancipation pour leurs pays. Ils partagaient confidences sur leurs idéaux et leurs histoires d'amour, tressant ainsi une solide amitié. En bref, ils étaient comme toute la jeunesse du monde de cette époque, saisis par la politique et la révolution.

Et puis, un soir de 1990, Aimable alla voir Gratien pour lui annoncer : "demain, je pars pour l'Ouganda rejoindre le Front Patriotique Rwandais. » Ils en avaient longuement discuté, Aimable avait repoussé plusieurs fois son départ, à cause de la mort de sa mère d'abord puis pour aider son père dont les affaires déclinaient, mais cette fois c'était sûr.

Le FPR (Front Patriotique Rwandais) avait été constitué par des exilés rwandais (et surtout des enfants d'exilés) qui voulaient retourner au Rwanda et y reconstruire leur vie et leur pays – par la force des armes, puisqu'aucune autre possibilité ne leur avait été offerte. En 1990, soutenu par le gouvernement ougandais qu'ils avaient eux-mêmes aidé, ils passent à l'attaque. Cette guerre civile durera jusqu'en juillet 1994, après avoir défait les Forces Armées Rwandaises et leurs satellites (garde présidentielle, milices génocidaires, administration et... conseillers et cadres militaires français) trop occupées à « génocider » pour faire front les derniers mois.

Durant quatre ans, donc, Aimable va faire la guerre, plus exactement une guérilla, car ils sont peu nombreux, n'ont pas d'armes lourdes, et doivent essentiellement compter sur leur détermination, leur mobilité et le soutien de la population pour avoir une chance de vaincre un jour. Dans le même temps, avec l'aide de l’État français – en fait, essentiellement, l’Élysée de Mitterrand et de militaires qui se croient toujours au temps des colonies – l'armée rwandaise grossit au point de décupler et, dans l'ombre, organise et entraîne les milices Interahamwe qui perpétreront le génocide.

Ce n'est que par petites bribes, à l'occasion d'un déplacement ou d'un autre et alors qu'il est au volant d'une Toyota blanche, qu'Aimable raconte ces années – il aime en parler, mais il faut lui poser des questions. Une année entière, lui et ses camarades n'ont pas eu de toit au-dessus d'eux et dormaient tout habillés dehors. Quand il pleuvait et que leurs vêtements devenaient trop lourds pour courir, alors qu'ils étaient poursuivis par les Forces Armées Rwandaises, ils abandonnaient vestes et hauts de treillis. Au début de la guerre, les plus faibles mourraient. Parmi eux, certains étaient des soldats, n'ayant reçu qu'une formation militaire, et les autres, comme lui, étaient de jeunes citadins, issus de couches plus intellectuelles et aisées de la diaspora Tutsi. Dans les débuts, ces derniers ne savaient même pas faire un feu ! Mais ils ont vite appris et sont devenus les cadres de cette armée, aujourd'hui l'une des mieux organisées et des plus aguerries d'Afrique. Il nous a expliqué qu'une part essentielle de leur efficacité venait de leur capacité à récolter des informations et à les traiter rapidement. Et c'est d'ailleurs dans le renseignement qu'il poursuivra sa carrière militaire, même s'il a également fait partie pendant un an des forces de l'ONU au Darfour et qu'il est aujourd'hui chargé de logistique...

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Par un matin ensoleillé, alors que la poussière dorée de la saison sèche enveloppe la capitale, Aimable nous emmène sur l'un des trois grands massifs qui dominent la capitale. Durant la bataille de Kigali – qui dura trois mois, tout le temps du génocide – les soldats du FPR regroupaient sur cette hauteur les Tutsi qu'ils parvenaient à repérer et à subtiliser aux recherches des miliciens. De petits commandos, la nuit, allaient chercher les familles dans les maisons où elles se cachaient – le plus délicat de la mission étant de convaincre ces gens qu'il ne s'agissait pas d'un piège...

Et puis, un matin, Aimable a reçu une balle dans le poignet droit. Les deux os étaient cassés et le bras dégoulinait de sang. Il demanda au petit groupe qu'il commandait de tenir bon, sans quoi la position serait enfoncée, et il partit chercher des renforts qui arriveront à temps. Heureusement pour lui, il était l'un des premiers blessés de la journée et il trouva rapidement un médecin disponible pour s'occuper de lui.

A l'hôpital, il vit arriver son père, qu'il avait quitté quatre ans auparavant, et qui le fit manger comme un petit enfant. C'est ce souvenir de la guerre qu'Aimable nous raconte avant tous les autres, alors qu'il nous glissons dans la nuit tranquille de Kigali – et il semble que ce soit l'une des grandes émotions de sa vie : son père lui donnant la becquée ! Tout Aimable est peut-être là... Il nous raconte aussi avoir pleuré au Mémorial du Génocide, devant d'autres militaires qui ne l'ont pas compris.

Immédiatement, lors de notre première rencontre, j'éprouve une grande sympathie pour lui, pour la douceur avec laquelle il s'exprime, pour son pas calme et assuré, pour l'attention qu'il porte à chacun. Je sens bien qu'il doit pouvoir être dur aussi, colérique même... Et je me doute que son engagement, depuis près de 25 ans, dans une histoire chaotique et extrêmement violente, n'est sans doute pas une romance immaculée.

Aimable, son épouse Jeannine, leurs deux enfants, leur maison, leurs voitures, leur ville étendue sur les collines et merveilleusement arborée, leur pays en plein boom économique, leur connexion au monde d'aujourd'hui...

Tout évoque l'Amérique des années 50 et plus encore l'Europe des années 60, quand nous emboîtions le pas aux États-Unis, vingt ans après la catastrophe de la Deuxième Guerre Mondiale. Nous sommes assez loin du Burundi... Ce stupéfiant travelling arrière me laisse enthousiaste et... inquiet, car la planète Terre n'est plus celle des années 50 et 60, et les défis ne sont pas seulement ceux du bien-être et de l'éducation.

La seule grande différence vient de la présence de nombreux domestiques à demeure, dès lors que l'on appartient à la classe moyenne. Ils sont tapis dans les replis de la maison, formant un monde parallèle et quasi-invisible pour les invités, corvéables à merci et à toute heure, sans cesse aux aguets pour satisfaire les besoins de leurs patrons. Ils s'efforcent d'avoir des gestes silencieux et de garder un masque neutre – on pourrait croire qu'ils jouent aux robots !

Cependant, chez Jeannine et Aimable, ce n'est pas tout à fait le cas : une femme d'une quarantaine d'année, qui fait une cuisine remarquable, et une jeune fille qui garde une petite nièce, entrent facilement en contact avec nous (il faut dire que Gratien les a tout de suite mises à l'aise en leur posant plein de questions sur la vie quotidienne au Rwanda) – seuls les jeunes hommes qui travaillent là sont restés pour moi des silhouettes impersonnelles.

Un matin, alors que je suis le seul représentant de... – comment dire ? – disons des « maîtres de maison », j'entends s'élever deux chants nostalgiques, un de chaque côté de la grande pièce, qui vont s'harmonisant sans s'être concertés. Les deux femmes libèrent leurs voix, se croyant seules sans doute, et je comprends qu'elles ont aussi leurs moments personnels de joie de vivre.

Jeannine a deux beaux visages. Quand elle part vers 7h à son travail à la Banque Centrale ou quand elle en revient vers 20h, elle a l'élégance des silhouettes qui glissent sur les trottoirs de Wall Street. Quand elle fait relâche – cela ne s'est produit qu'une fois durant notre séjour, car on travaille beaucoup dans le Service Public – et qu'elle porte un turban, elle a l'élan ondulant des jeunes paysannes. Mais c'est bien toujours elle qui te regarde droit, parlant de tout avec une mesure de ton envoûtante, et dont les yeux grand-ouverts, dessinés par Walt Disney, s'humanisent dans un sourire édenté qui révèle la grande fille qu'elle a dû être au moment de perdre une dent de lait.

Elle est la fille d'un des premiers médecins du Rwanda formé en Europe. Dans un français parfaitement académique, elle raconte leur long exil et, avec ce même français, nous partageons la critique d'un enseignement trop académique – ce qui les a conduit à mettre leurs enfants, Tana et Yann, dans une école où il est laissé une grande place à l'initiative et à la créativité des élèves. Elle-même se passionne pour tout, la politique comme l'économie, les langues comme l'histoire. Elle n'hésite pas à me poser de nombreuses questions sur les principes de fabrication des images de synthèse...

Sans le dire, on comprend qu'elle se sent pionnière d'un renouveau.

Cette mentalité de bâtisseurs, alors qu'ils ont hérité d'un pays de loques et de cadavres, rend ces « re-nouveaux » Rwandais – car ce sont souvent les fils et filles de la diaspora – irrésistiblement sympathiques.

Aimable et Jeannine parlent peu de « leur » génocide – je veux dire de leurs parents devenus poussière. Une fois seulement, Aimable nous fait une rapide énumération d'oncles, de tantes et de cousins – mais il est vrai que nous ne posons pas beaucoup de questions, peut-être par pudeur, peut-être par insouciance. On dit que c'est une région du monde où l'on pleure peu. Gratien affirme même : « je ne pleure jamais, sauf quand je ris trop ! »

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Au-delà de l'aéroport de Kigali, dans l'axe des pistes, se trouve la résidence de l'ancien président de la république (de 1973 à 1994), Juvénal Habyarimana. Et encore au-delà, sur la même trajectoire, est établi un camp militaire qui fut celui de la garde présidentielle, unité d'élite qui a encadré le génocide et qui fut formée par des militaires français.

Le 6 avril 94, des barrages ont été installés dans toute la capitale. On y vérifiait les cartes d'identité sur lesquelles sont indiqués Hutu, Tutsi ou Twa. La ville bruissait de la rumeur qu'il allait « se passer quelque chose ». En fin d'après-midi, l'avion du président rentrait d'Arusha où a été mis au point, sous la pression de la Communauté Internationale, un accord de partage du pouvoir avec le Front Patriotique Rwandais. Alors qu'il venait de survoler le camp de la garde présidentielle, le Falcon fut touché par un missile et s'écrasa dans le parc de la résidence.

Le coup d’État, fomenté par les extrémistes Hutu, venait de démarrer et sa mécanique, soigneusement conçue et préparée, allait broyer toute une société. La Première Ministre, une Hutu qui voulait le partage du pouvoir avec toutes les forces politiques rwandaises, fut immédiatement assassinée, ainsi que les ministres de son bord. Sa protection rapprochée, composée d'une dizaine de militaires belges mandatés par l'ONU, sera bientôt liquidée à son tour – ce qui fournit un prétexte au retrait des Occidentaux. Un gouvernement provisoire et illégal, composé exclusivement d'extrémistes Hutu, fut formé dans l'enceinte-même de l'ambassade de France. Le massacre des Tutsi, et de tous les Hutu qui s'y opposaient, commença partout dans la ville, à chaque barrage, et s'étendit en quelques jours à peine au pays tout entier.

Un dimanche matin, nous allons visiter l'ancienne résidence présidentielle transformée en Presidential Palace Museum. En fait de palais, l'ensemble ressemble plutôt à une grosse maison de nouveau riche. Le parc, par contre, est vaste et planté d'arbres aujourd'hui en majesté. Nous sommes pratiquement les seuls visiteurs des lieux. Un jeune guide nous fait le commentaire, dans un français sommaire car désormais les étudiants parlent beaucoup plus volontiers l'anglais...

La visite est une revue de détail des manies et obsessions paranoïaques d'Habyarimana: son goût pour les meubles et appareils blancs, l'escalier vers les appartements privés qui identifie grâce à des micros les intrus au bruit de leurs pas, la salle de bain de Madame, qui cache l'entrée de la salle de bain de Monsieur au cas où surgiraient des agresseurs, le coffre-fort plein d'argent et laissé ouvert pour acheter la clémence des mêmes tueurs hypothétiques, la porte dissimulée dans une paroi de bois ouvragé, qui cache une armurerie et mène vers les combles aménagés, la pièce où il consultait son marabout et celle, différente, où il recevait l'archevêque de Kigali...

Une chapelle – en fait, une pièce en soupente avec quelques gradins – a accueilli Jean-Paul II lors de sa visite en 1990. Sur la porte, une symbolique sommaire mais symptomatique est gravée dans le bois : de haut en bas, on y voit Dieu, puis deux cercles qui se recoupent (le président et son épouse), puis cinq cercles collés les uns aux autres (ses fils) et enfin trois cercles écartés les uns des autres (ses filles).

Le jeune guide a exigé que nous enlevions nos chaussures en entrant "pour ne pas abîmer les tapis et les moquettes », et ce contact direct avec le sol moelleux donne la sensation de faire le parcours en rêve – un rêve cauchemardesque au moment de pénétrer dans le salon de Madame. C'est une véranda spacieuse, à l'architecture d'aluminium banale, qui s'ouvre sur une piscine bleu lagon et le grand jardin arboré. Les fauteuils et canapés sont élimés jusqu'à la mousse et l'atmosphère confinée y est suffocante. Ici, nous indique notre guide-étudiant, se tinrent de nombreuses réunions de l'Akazu, le noyau des proches de la Première Dame qui a travaillé avec constance à "préparer l'apocalypse ». Agathe Habyarimana, puisqu'il s'agit d'elle, est installée aujourd'hui en France où elle bénéficie toujours de la protection du gouvernement, bien qu'elle y soit en situation irrégulière (le statut de réfugiée politique lui ayant été refusé)...

A l'angle de la propriété, nous montons dans un mirador de briques où se tient une jeune policière en faction. De ce poste, on peut examiner les débris du Falcon présidentiel abattu. Dans le ciment du garde-fou, il a été inscrit, alors qu'il était encore frais: « God bless our house ».

En arrivant au Presidential Palace Museum , Gratien était pressé de voir l'épave. Aimable a dû calmer son impatience en lui expliquant que filer directement la voir, accompagnés d'un Blanc (moi en l'occurrence), pourrait paraître très suspect.

Il faut dire : que de polémiques et de mauvaise foi autour de cet attentat ! Les extrémistes Hutu et leurs alliés français ont fait tout ce qu'ils pouvaient pour en accuser le FPR et, partant, pour construire ce roman : avion du président abattu par Tutsi, peuple Hutu emporté par colère se fait justice et voilà... massacres de part et d'autre ! Très, très regrettable mais dans ces pays-là... » C'est un récit simple, à même de parler sans d'amples explications, à l'imaginaire collectif, celui des Français en particulier. Il est simple de comprendre pourquoi l'attribution de la responsabilité de l'attentat contre l'avion a été un enjeu crucial. Le récit négationniste ne tient que si on peut affirmer que c'est le FPR qui, selon un plan particulièrement machiavélique, a abattu l'avion pour déclencher le chaos dans le pays et avoir ainsi une chance de gagner la guerre. Mais en fait il n'en est rien et la Justice française vient tout juste de le reconnaître, après de très longues années d'errance volontaire et d'accusations infondées contre des membres de l'actuel gouvernement rwandais. Selon toute vraisemblance, ce sont bien les extrémistes Hutu qui ont commis l'attentat, probablement avec l'aide du mercenaire Paul Barril et de certains éléments de l'armée française (qui, lors de l'attentat, ont eu immédiatement accès à l'avion écrasé et ont fait disparaître boîte noire et pièces de missile).

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François Mitterrand fut l'un des premiers à parler de double génocide, histoire de noyer le poisson. Il est vraiment inquiétant de constater que, vingt ans plus tard, les principaux acteurs français de ce drame occupent encore des places éminentes et font autorité dans les médias en matière de politique étrangère : Hubert Védrine (à l'époque secrétaire général de l’Élysée), Alain Juppé (ministre des Relations Extérieures), Dominique de Villepin (directeur de cabinet de Juppé) et d'autres moins connus mais tout aussi préoccupés de gommer leur propre soutien aux génocidaires et pratiquant le négationnisme avec aplomb. A chaque fois qu'ils invoquent le « pays des Droits de l'Homme qui ne peut pas être complice d'une telle barbarie », j'ai honte d'avoir une carte d'identité française.

C'est à Bisesero que cette honte prend toute sa dimension. Espérance est invitée à la commémoration du vingtième anniversaire du génocide à Bisesero et elle nous y entraîne. Appolinalie, délicate, me demande avant la cérémonie : « Ça ne risque pas d'être un peu difficile pour toi qu'on dise du mal de ton pays ? Car, tu sais, ça risque d'être le procès de la France... »

En fait, tous les discours que nous entendons à cette occasion – celui du maire, celui de l'association des survivants dans lequel est critiquée la politique gouvernementale de réconciliation forcée, celui de divers ministres et hauts responsables rwandais, celui enfin du premier ministre qui est présent avec son épouse –, aucun ne dresse un réquisitoire amer et vengeur contre notre pays. La surprise, au contraire, vient d'une délégation de jeunes Français représentant divers mouvements politiques. Ils disent en substance : "nous étions des enfants au moment du génocide et aujourd'hui nous voulons tout savoir du soutien (pour l'essentiel secret) qui a été apporté aux racistes génocidaires, au nom du peuple français et en contradiction totale avec les idéaux de la République. » La présidente du Mouvement des Jeunes Socialistes est la plus claire et la plus offensive. Espérons que la démarche aide à faire émerger la vérité, mais quand on sait que la France officielle, actuellement gouvernée par des socialistes, a refusé de participer à la commémoration du début du génocide, trois mois plus tôt à Kigali, on peut avoir de sérieux doutes...

Bisesero est un petit massif montagneux qui domine le lac Kivu et qui, depuis que durent les persécutions contre les Tutsi, c'est à dire depuis la fin des années 50, a été un refuge pour eux. Ils s'y sont toujours bien organisés pour repousser les assaillants et protéger leurs familles, leurs enclos, leurs cultures et leurs troupeaux – en bonne entente, d'ailleurs, avec leurs voisins Hutu immédiats.

En 1994, beaucoup de Tutsi se sont réfugiés là-haut pour échapper aux machettes et aux gourdins, et se mettre sous la protection de ces guerriers réputés, qui n'avaient pourtant que des lances et des pierres pour se défendre. Ils furent ainsi jusqu'à cinquante mille adultes et enfants sur les hauteurs de Bisesero en ce mois d'avril 94, et résistèrent, par familles entières, à tous les assauts, autant que le leur permettaient leurs « armes », leurs forces et leur vélocité. Les exterminateurs, voyant qu'ils ne pourraient pas en venir à bout, du moins avec les moyens qui avaient cours sur toutes les autres collines, décidèrent d'une grande offensive à partir du 13 mai. La garde présidentielle et les forces armées vinrent avec des armes lourdes, des miliciens plus expérimentés arrivèrent par cars entiers et la population alentour fut largement mobilisée. Les roquettes lancées par les militaires fauchaient les gens fuyant d'une hauteur à l'autre, puis miliciens et population passaient derrière pour achever toute âme qui vive...

À la fin juin, il ne restait plus que deux mille personnes, essentiellement des hommes et des garçons épuisés et terrorisés. Des militaires français de l'Opération Turquoise (intervention sensée stopper les massacres) passèrent par là, constatèrent la tragédie en train de se dérouler mais ne revinrent que trois jours plus tard. Il ne restait plus alors que neuf cents survivants – on sait aujourd'hui que l'état-major français, toujours allié aux génocidaires, ne voulait pas intervenir...

Partout et toujours la même logique, quel que soit le nom des interventions militaires et leur mandat : il faut empêcher coûte que coûte le Front Patriotique Rwandais de prendre le pouvoir, or, les Tutsi forment – potentiellement ! – une « cinquième colonne » susceptible de les soutenir, il vaut mieux donc qu'ils soient éliminés ! Il n'est pas nécessaire d'aller chercher tellement plus loin les raisons qui ont conduit à, au minimum... une complicité de génocide.

Gratien est étonné de me voir évoluer librement, multipliant les points de vue avec ma petite caméra, au milieu de la cérémonie – et effectivement, je peux me poster où je veux, même tout prêt du Premier Ministre, personne ne semble s'en inquiéter. Poussé par Espérance et Appolinalie, je filme un peu partout. Je suis le seul Blanc avec une caméra (un jeune Français accompagnant la délégation prend des photos) et je me dis qu'il faudra diffuser ces images sur Internet.

La cérémonie a lieu dans un bois de grands conifères, juste derrière le sommet de la colline la plus importante du massif. Des tentes ont été dressées pour les officiels installés sur des chaises et, sur la pente qui domine le site, le peuple des collines est serré là, silencieux, assis dans la poussière. Certains survivants portent des tee-shirts blancs les désignant. Coiffés de chapeaux qui les distinguent, quelques bergers Tutsi ne lâchent pas leur bâton aussi long et effilé qu'eux- mêmes. Dans cette masse humaine qui me dévisage, mi-amusée mi-étonnée – je suis l'une des distractions du moment – je crois deviner que victimes et bourreaux sont mêlés.

Entre les officiels et le peuple, les réunissant autant que les séparant, des cercueils blancs attendent qu'après les discours, la procession des vivants aille les ranger dans les caveaux creusés au somment du massif, protégés par une vaste halle d'acier et de tôles nouvellement construite. Lors de cette ré -inhumation, on entend distinctement deux silences différents : celui de la respiration des paysans qui, en plein soleil, regardent de tout leurs yeux, et celui des gestes cérémonieux de ceux qui officient à l'ombre autour des tombes. Des jeunes femmes, vêtues de gris soyeux, tendent des couronnes de fleurs aux responsables présents, qui les déposent en ralentissant leur geste. Ce sont souvent des survivants qui font la manutention des lourdes dalles qui protègent les restes de ces cinquante mille personnes englouties par la haine raciste.

Le matin, quand nous avons gravi la pente du sanctuaire, puis traversé sur le parcours les trois maisons qui, chacune, comportent trois salles où sont exposés des centaines de crânes de victimes des neuf communes de Bisesero, je n'ose pas filmer. L'envie d'éclater en sanglots me saisit régulièrement la gorge, mais je tâche de n'en rien laisser paraître. Les hommes d'ici – je te l'ai dit – ne versent pas de larmes et il me semblerait peu digne de pleurer, alors que ceux dont les plaies sont encore ouvertes restent de marbre.

Filmer me donne une contenance et m'oblige à me concentrer sur mes cadrages. Quand je me rassoie, épaule contre épaule avec Espérance qui me traduit en chuchotant le sens général de chaque discours, je dois contrôler ma respiration. Cette envie de pleurer est à fleur de peau et je la garderai plusieurs jours après mon retour du Rwanda.

Je me suis évidemment demandé d'où jaillissait ce sanglot intime... Quand Carole s'est tuée en voiture, le plus difficile à supporter était de voir que le monde ne s'arrêtait pas pour autant de tourner normalement ! Chacun vaquait à ses occupations, les gens dans la rue ignoraient tout de cette mort, les jours et les nuits se succédaient, tempo indifférent au saut inouï que Carole venait de faire dans le Grand Rien. Or, voici une dizaine d'années, ce sentiment s'est réactivé quand j'ai lu Dans le nu de la vie, récits des marais rwandais, recueil de témoignages de survivants du génocide, dont une bonne traduction rend la profondeur imagée du kinyarwanda. Il est impossible, au fil des pages, de ne pas s'identifier à ces femmes et à ces hommes traqués jour après jour et qui éprouvent si profondément le sentiment d'un abandon total : indifférence des multitudes humaines qui peuplent cette Terre, abandon de Dieu lui-même quand ils peuvent encore y croire. Vers le milieu du livre, je n'en pouvais plus de tant de douleurs. Je voulais déserter cette lecture – par manque de courage à voir mourir parents et amis les uns après les autres, manque de souffle à courir avec eux parmi les papyrus et à s'enfouir dans l'eau boueuse, manque d'endurance à souffrir d'avoir les jambes équarries le matin pour n'être achevé que le soir... Et pourtant j'ai repris ma lecture patiemment, presque à haute voix. Ne pas écouter ces récits jusqu'au bout, c'eût été abandonner une nouvelle fois chacun de ces condamnés à mort, c'eût été être une particule de ce monde insupportablement indifférent à la mort de chacune de ces personnes dans les marais de Nyamata, de la même manière que ce monde avait été indifférent à la mort de Carole.

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De retour en France, je tombe sur l'émission de France Culture La fabrique de l'Histoire, qui consacre toute la semaine au génocide des Tutsi du Rwanda. L'une d'elles comporte un long entretien avec un jeune Rwandais Tutsi, survivant du génocide et devenu conservateur des sites mémoriaux... Il a commencé sa « carrière » en cherchant les restes de sa famille, ce qui l'a conduit à aider aux exhumations ré -inhumations. Puis, au fur et mesure, il est devenu un professionnel de l'étude des massacres et de la conservation de leur mémoire, allant jusqu'à suivre une formation universitaire en Grande Bretagne. Je comprends parfaitement cette façon paradoxale de prendre ses distances avec le cauchemar et de le domestiquer, ce besoin de donner toute la considération possible à des victimes qui en ont si cruellement manqué au moment de mourir. J'admire cette pudeur active, cette tendresse silencieuse pour ceux dont on nettoie patiemment les crânes et range avec soin les os. C'est tout le contraire d'une morbidité. Ils disent là-bas, à propos des innombrables ré-inhumations auxquelles ils procèdent – et tout sera dit – : enterrer « en dignité ».

Ce pays est descendu au fin fond de l'indignité – et nous avec. Pourtant, Gratien et moi avons bien le sentiment de revenir d'un pays qui nous montre – malgré calomnies et dénigrements – ce qu'est la dignité en actes.

Juillet 2014, JFM

 

Lien vers le film "Gratien, ses deux continents et les chaussures": https://www.youtube.com/watch?v=AH0XpD6Pt3w

Lien vers des images de la célébration à Bisesero : https://www.youtube.com/watch?v=atj4ZZHXbGU&t=1s

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