«Vous êtes le Bloc !»

Vendredi 20 septembre 2019 – Veille de l’Acte 45 - Paris. Quarante cinq actes. Quel bordel! Il s’en est passé une chié d’évènements au cour de cette année. Des ronds points à l’arc de triomphe, des péages jusqu’à la porte de Griveau en passant par le «Fouquet’s».

Il y a eu cette préfecture au Puy en Velay, Dettinger, ce péage à Bessan, ces gares prisent d’assaut, les blocages de partout et n’importe quand, des radars cramés au point que je n’arrive plus à en faire le décompte. Mais surtout, nous avons vu des êtres relever la tête et se battre pour ce qu’ils savent juste, quitte à en payer le prix. Et le prix nous l’avons payé. Certains plus que d’autres ; emprisonnés, mutilés, éborgnés, assassinés.

Pourtant le monde n’est pas plus beau qu’avant le 17 Novembre 2018. Notre pays, notre système ne sont ni devenus plus juste, ni plus humain. Macron n’a pas démissionné, son gouvernement est toujours en place. Plus arrogants que jamais, œuvrant contre la volonté et les intérêts du peuple qu’ils sont sensés servir, nos petits nobliaux se croient encore à l’abri dans leurs châteaux de papier, abusant de leur pouvoir, de leurs privilèges d’élus. L’équipe de communication de l’Élysée dicte le discours aux élus, aux médias et tout le monde chante en cœur pour réaffirmer un soutien inconditionnel à notre Présidents ainsi qu’aux intérêts qu’il représente. Mais le masque de papier qu’ils portent en guise de gilet par balles s’effrite peu à peu. Cette année, plus que jamais, ils ont été contraint de montrer leur véritable visage. Le monde nous observe, nous observons le monde. Partout, les peuples se révoltent. Qu’on le porte ou non en manif, le gilet jaune est devenu un symbole.

Hong Kong / France Hong Kong / France
Les luttes, qu’elles soient verte, rouge, noir, rose… sont désormais marquées d’un fond de jaune. Malgré les moyens déployés par les médias pour tenter de manipuler l’opinion public et de nous faire croire que les Gilets-Jaunes ne se battaient que pour leur pouvoir d’achat, que la lutte écologique était une chose à part, que les syndicalistes ne pourraient s’entendre avec d’autres mouvements, que les hôpitaux, les écoles, les agriculteurs, les pompiers, les avocats se battaient chacun dans leur coin et qu’ils n’étaient pas solidaire les uns des autres. Pourtant c’est bien d’un mécontentement général dont il est question. Une année que les manifestations s’enchaînent de toutes parts. La révolte gronde mais ils font mine de ne pas nous entendre. On nous a matraqué toute l’année de scènes de casses et d’émeutes pour occulter celles de violences policières. Ils comparent des dégradations de mobilier urbain à des camarades mutilés. Ils nous ont rabâché toute l’année que les GJ étaient infiltrés par des casseurs, ces BlackBlocs venus préparer l’entrée des chars Soviétique dans Paris. Ces B.B adeptes de littérature anarchiste et de concert punk ; comme s’il s’agissait d’un club de passionnés de manifestations. On nous a matraqué toute l’année qu’il y avait d’un coté les « bons » Gilets-Jaunes et de l’autre les vilain BlackBlocs. En traduction médiatique un « bon Gilet-jaune », c’est celui qui fait pas trop chier, qui fait ces petits trucs dans son coin, ses petites manifs là où on lui dit et qui rentre à 17H quand la Place Bauveau décrète que la fête est finie. Sinon il y a aussi le nouveau Gilet-jaune, c’est un « Gilet-jaune radicalisé » ; celui là c ‘est pas bien. « Il a dû se faire copain avec deux trois BlackBlocs casseurs ou alors c’est à cause d’internet, faudrait penser à censurer un peu plus les réseaux ».

New bloc New bloc

En réalité, il n’y a jamais eu de différence. Il n’y a jamais eu de Gilets-Jaunes d’un côté et de BlackBlocs de l’autre, il n’y a toujours eu que des abeilles : Jaune et noir. Certains l’on expliqué très clairement à Priscillia Ludosky dans un communiqué datant du 11 février 2019 (1): « Premièrement le «Nous » Gilets-Jaunes et le « Vous » n’existe pas. Commençons sur de bonnes bases. Aucune opposition n’est possible car nous sommes inséparable ». C’était il y a quelques mois à peine, et pourtant cela semble déjà si loin. Le temps où en réalité, il y avait encore un regard méfiant entre cagoulés et non cagoulés. Certains manifestants ont parfois trop attendu le fameux « BlackBloc » sortit de sa cachette pour enfoncer les portes de l’Élysée, des ministères et préfectures. Une semaine, la France tout entière applaudi le Fouquet’s en flammes. Celle d’après ce sont de nouveau de vilains casseurs. Le Bloc ne sortira pas d’un chapeau magique. La lutte a changé, le Bloc à changé. Il n’est plus tout noir, il est également Jaune, rose, vert, rouge… Il est ce que vous êtes, vous êtes le Bloc.

Une année c’est long, mais ça passe vite lorsque l’on lutte. Nous avons changé, tous. Il faut croire que l’époque du Bloc fermé est derrière nous. Un article de Vice du mois de Mai 2019 (2), interroge un « habitué du BlackBloc » (aucun commentaire sur la formulation choisie) : « En réalité, la question de l’efficacité du bloc faisait déjà partie des réflexions avant même l’apparition du mouvement des Gilets jaunes. On s’interrogeait sur cette décomposition du bloc». La rencontre entre le « Bloc » et le reste de la société ne s’est pas faite sans peine, mais je penses que désormais chacun aura compris qu’il n’y a pas deux camps ; l’un composé de pacifistes, l’autre de déters. « Il n’y a que deux côtés sur une barricade » ; de l’un le Pouvoir caché derrière « une armés de flics bien dressés et zélés » (Kerry James - Racail), de l’autre le Peuple. Les lacrymos et les LBDs ne font pas de distinctions lorsqu’elles sont libérées. Et les flics n’en font pas plus lorsqu’ils arrêtent des manifestants aux gré de leurs humeurs. Mais nous avons tous évolué. Militants du 17 novembre ou vétérans de la manif, nous avons tous appris de cette année. Nous savons désormais comment protéger nos yeux et nos poumons des lacrymo, comment se déplacer en groupe, se protéger à l’aide de tout ce que l’on trouve en chemin, comment se soigner des gaz. Tandis que le Gilet Jaune devenait symbole de lutte, le parapluie lui devenait le bouclier venu de Hong-Kong. Pacifiste ou non, nous avons appris à leur tenir tête. Vêtu de noir ou non, nous avons appris à nous battre.

Convergence 21 septembre 2019 Convergence 21 septembre 2019

Le pouvoir nous dit mort, pourtant il se cache une fois de plus dans son château de papier. Ces manifestations qui n’ont apparemment rien à voir les unes avec les autres, vont converger vers Paris demain, « journée du patrimoine ». Avec ou sans gilet, nous nous retrouverons sur paris pour battre le pavé et tenir tête aux forces de l’ordre, heureuses de nous revoir en nombre. Cette fois ci nous compterons nous même chaque manifestant. Nous ne rentrerons pas à 17H. Nous reviendront à la nuit tombée lorsque nous nous seront reposés d’une journée de manif, tandis que les FDO n’auront toujours pas eu de répits. Soyons solidaire à l’extrême, veillons les uns sur les autres, respectons les méthodes de chacun. Nous ne sommes ni prisonnier de nos Gilets ni de nos cirés noir, ni même de nos luttes d’origines. Parce que c’est « eux » contre « nous », rendez vous demain pour une nouvelle journée de lutte. Marche pour le climat, Acte 45 des Gilets-jaunes, Personnel Hospitaliers, Pompiers, Profs, Agriculteurs, Intermittents, Retraités… Nous sommes tout cela à la fois.

Nous sommes tous « le Bloc ».

 

Ceci n’est pas un article.

Journal d’un Gilet Jaune.

 

 

 

 

(1) https://www.facebook.com/photo.php?fbid=10216073693893182&set=pcb.10216073694853206&type=3&theater

 

(2) https://www.vice.com/fr/article/3k3bgk/un-habitue-du-black-bloc-nous-parle-des-gilets-jaunes

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.