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Billet de blog 9 sept. 2022

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Chéri, je crois qu’on nous a coupé le gaz !

Depuis quelques mois, la discrète Roumanie ravitaille le reste du monde. Le plus grand port de la mer noire s’érige au nom de Constanța. Les affaires battent leur plein. Les céréales sont acheminées dans des wagons sans fin. Aujourd'hui, comment vit-on dans un pays frontalier à l'Ukraine ? Récit de trois semaines d'observation en Roumanie sur fond de crise énergétique et écologique.

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Un palmier en érection sur une tache d’huile. Tout a commencé comme ça. Affalé sur son île de plastique, son ventre dégouline et tombe sur des hanches qui lui sert de bouée. Il tente mollement avec ses mains branlantes de rejoindre le rivage. Là, où plus un seul mètre carré de sable n’est visible.

Tout au long de ce littoral, un amas de parasols à l’effigie de marques d’alcool s’impose. Les chaises longues s’alignent les unes après les autres rappelant une certaine idée de l’ordre d’antan. Dans cet héritage post-soviétique on joue, on brûle et on se baigne dans l’insouciance. À seulement quelques kilomètres de ce royaume en carton-pâte, c’est l’épicentre d’une guerre mondiale. Un tracé sur une carte en guise de frontière semble les protéger d’une réalité sanglante. Mais l’absurdité et la folie se diffusent et infusent tel un nuage de Tchernobyl sans limite. 

Une pollution portuaire intensifiée

Au loin les bateaux marchands s’accumulent depuis le blocage du port ukrainien d’Odessa. L’embouteillage n’est pas sans conséquence pour l’écosystème marin. Deux dauphins sont retrouvés échoués sur cette plage pendant que les brochettes de touristes sur barbecue mobile s’impatientent devant la confection de leur kurtos en suçant des glaçons. Au coucher du soleil, une mine marine à la dérive explose à l’horizon comme un feu d’artifice, un bouquet final dans l’indifférence générale.

Depuis quelques mois, la discrète Roumanie ravitaille le reste du monde. Le plus grand port de la mer noire s’érige au nom de Constanța. Les affaires battent leur plein. Les céréales sont acheminées dans des wagons sans fin. L’exploitation des zones de stockages devient une mine d’or, souvent au profit d’hommes d’affaire du Moyen-Orient.

Cette vie portuaire s’articule dans un décor aux allures de western où des camions hostiles se pressent en frôlant les travailleurs fantomatiques de cet étrange monde. D’autres acteurs s’activent aussi plus loin dans les fonds marins. À défaut d’avoir pu exploiter du gaz de schiste - empêchés par des mouvements populaires coriaces - les compagnies pétrolières et gazières s’organisent avec les américains pour puiser du gaz naturel présent sur leur côte.

Et bien que le problème écologique reste le même, la biodiversité marine semble moins intéresser les récalcitrants. Pourtant, ne soyons pas naïfs, cette extraction de gaz ne sera sans doute pas au profit direct des habitants. La Russie a rebattu les cartes. Une nouvelle distribution du jeu s’opère. L’inflation est mondiale. La mise est dans la mer noire.

ODESSA © JENNIFER AUJAME

"Odessa" réalisée le 24 février 2022

WHY ARE WE DOING THIS ? (sous-titres en français en cours) © JENNIFER AUJAME

"Why are we doing this ?" réalisée en août 2022

La peur de manquer

Mihail a mis douze ans pour construire son chalet dans le village de Bușteni. Au pied de la maison, un mur de rondins de bois pour l’hiver au cas où. Bien que la Roumanie soit, selon lui, à 70 ou 80 % autonome en gaz, Mihail prévoit. « Au cas où » dit-il. Ce petit homme sympathique d’une petite cinquantaine d’années travaille dans une société de transport de gaz à Braşov quand il n’est à son compte pour vérifier les tuyauteries de gaz chez des particuliers. Alors même si il pense que les temples d’Ankor furent construit par des extraterrestres, je m’interroge.

Mihail craint fortement la pénurie. Selon un article de Marine Leduc dans le journal La Croix au printemps, la Roumanie aurait perdu en autonomie : «  Jusque-là, la Roumanie pouvait se targuer d’être un des États de l’UE les plus indépendants énergétiquement, avec l’Estonie et la Suède. Ceci grâce à un mix énergétique qui mêle hydroélectricité, charbon, éolien, nucléaire et, surtout, une longue tradition de production de gaz et de pétrole ».

Mais la loi offshore promulguée par le gouvernement roumain est entrée en vigueur en mai dernier. La Roumanie se donne la priorité dans l'achat du gaz exploité à 60 % sur les bénéfices obtenus contre 40 % aux investisseurs comme la société Black Sea Oil & Gaz qui opère à Midia. Radio Roumanie International précise « qu'un milliard de mètres cubes par an » pourrait être assuré, couvrant ainsi 10% des besoins du pays. Mais cela va-t-il suffire ? 

Oeuvre de l'artiste MioShe à Eforie Sud en Roumanie © Jennifer Aujame

L'autonomie énergétique

Toutefois, c’est à Râşnov que l’ambiance change. Même si beaucoup d’agriculteurs ont vendu leur terre au profit d’un tourisme quasi-invisible, les champs restent la norme. L’agriculture intensive est celle qui frappe aux yeux. Parmi les maïs transgéniques, ce vieux fermier de 76 ans - fidèle à la traction animale et dont les engrais chimiques n’ont jamais fait partie de sa culture - résiste au nouveau monde.

À quelques bornes de là, dans ces hectares entourés de montagnes, se dressent des panneaux solaires, une source d’eau pure, une terre jamais exploitée auparavant et une maison autonome qui fête ses deux ans. C’est chez Diana et Marius. Elle était dentiste. Lui, ingénieur. Ça c’était avant la pandémie.

Pendant le confinement, ils ont décidé d’arrêter leur métier pour construire leur maison à partir d’un conteneur et de tuto You Tube. Autour de la maison, un jardin riche en légumes et aromates. Avec leur voiture électrique, ils échappent à l’inflation du gasoil. Et grâce aux panneaux solaires, ils sont totalement autonome en énergie.

D’autres ont essayé. Depuis deux ans, cet autre couple vit dans leur tente à observer leur chantier et leur désillusion dans les Carpates. L’aventure ne marche pas à tous les coups. Mais pour Diana et Marius, c’est la liberté. Celle de ne dépendre d’aucune autre ressource énergétique que celle qu’ils produisent dans ce champ, entre la nationale et une centrale électrique.

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