Nouvelles du front

Professeur de l'Education nationale depuis vingt ans déjà, ici pour témoigner de la disparition programmée de mon métier

Fin septembre, déjà. J’ai commencé la rédaction de ce billet dans un état de fatigue étonnant et anormal au bout d’un mois de cours, tous nous échangeons au quotidien sur cette sensation d’épuisement. On fonctionne, certes, mais mal. Et nous ne le voyons que trop bien, nous prenons chaque jour conscience de la catastrophe qui va grandissant.

Et pourtant tout le monde s’y attendait. Nouveaux programmes indigestes et trop exigeants pour les élèves que j’ai devant moi cette année; tri bien sélectif à l’arrivée, tout le monde le sait, peu ou pas de dispositifs de soutien de toute façon. Emplois du temps pas encore bouclés quatre semaines après la rentrée, des remaniements de listes d’élèves, de salles, sans être annoncés au préalable, tous ces chamboulements quotidiens dont nous nous accommodons; combien de nouveaux élèves arrivent encore, en milieu d’après-midi, un Post-it à la main : « Je suis dans cette classe ! » - Mais où aviez-vous fait votre rentrée ?  L’élève : « Nulle part ». C’est juste le troisième cette semaine, les effectifs montent, on me dit que ce n’est pas fini. Les remontées, questions, recours, …se heurtent au silence des inspections et des rectorats. Il faut obéir, coûte que coûte. Alors qui est créateur d’angoisse ?

Collègues non affectés, nommés en juillet, déplacés en août ou pas nommés du tout, balancés après la rentrée dans des écoles sur des niveaux de classe qu’ils n’ont jamais pratiqués; des professeurs des écoles qui apprennent un lundi la fermeture de leur classe - donc leur départ et le gonflement des effectifs des autres - professeurs qui arrivent, qui repartent, souvent remplacés par des contractuels qui ne connaissent pas encore les programmes ni les manuels scolaires (mais les livres ne sont pas encore tous là !) Des collègues qui sont nommés sur deux postes séparés par 140 km et loin de leur domicile et qui eux aussi continuent à aller travailler tous les jours …

Pour être exact, une rentrée qui se passe bien, très bien, il manque juste des professeurs, des livres, des heures, des chaises et des tables pour accueillir les groupes à 42, des paillasses pour les TP à 24 dans des salles prévues pour 18 élèves, des tablettes ou des ordinateurs, des réseaux informatiques qui fonctionnent (la maintenance n’existe presque plus), des infirmières et des conseillers d’orientation (il n’y en a plus, ils sont psychologues de l’Education nationale désormais, les professeurs principaux assurent ce lourd travail d’orientation, sans formation particulière, payés par des indemnités qui ne changent pas alors que la charge de travail s’est considérablement alourdie). Dans un lycée de banlieue, la présidence de région en tournée triomphante apporte en personne, dix jours après la rentrée, les tablettes promises par le choix du tout-numérique (contre l’avis des équipes pédagogiques et des parents), enfin ! La délégation repartie, on s’aperçoit qu’une seule classe du lycée, de fait, a été équipée… De qui se moque-t-on?

Fin septembre, j’ai honte. Honte de ne pas avoir refusé, de but en blanc, dès la rentrée, l’application de la réforme et ses conséquences. Honte de me sentir complice, comme tous ceux et celles qui appliquent les directives, qui font passer les évaluations et les tests de positionnement, qui acceptent des classes à 36 puis 38 puis 40, 42 élèves sans broncher, complices d’un pouvoir qui joue pour les plus nantis, pour les établissements qui peuvent choisir leurs élèves et qui profitent des enseignements financés par l’État. Un Etat qui s’emploie en ce moment à faire la chasse aux mineurs étrangers qui, à plus de 16 ans, n’ont plus aucune chance d’être encore scolarisés. Cela ne suffisait pas d’attendre patiemment que certains atteignent leurs 18 ans, pour dès le lendemain, aller les chercher, parfois sur leur lieu d’études, pour les reconduire dans un pays qui depuis des années, leur était pour le moins étranger ? L’administration met des mois, des années parfois, pour payer des salaires et des indemnités en retard aux enseignants … en revanche, les dates anniversaires des enfants sans papiers sont scrupuleusement observées. Jusqu’où allons-nous tout accepter ?

Le Concours National de la Résistance et de la Déportation propose cette année de travailler sur « 1940. Entrer en Résistance, comprendre, refuser, résister ». Comprenne qui pourra.

Fin septembre, encore. Le choc, l’immense tristesse, la peur. L’école publique est en train de mourir. L’Education nationale ressemble de plus en plus à une machine qui broie, qui casse, qui détruit ses enseignants. Christine, Jean, Frédéric et bien d’autres, qui ont montré, au prix de leur vie, les dysfonctionnements et la cruauté d’un système malade et errant.

Nombreux étaient les professeurs, ce jeudi 3 octobre, à vouloir témoigner leur respect et leur solidarité. En colère ou désemparés, grévistes ou pas, en noir ou pas, avec nos élèves, avec leurs parents, dans nos établissements ou dans la rue. Aujourd’hui s’impose à nous qui sommes là, un point de non-retour. A nous désormais de reprendre en main nos écoles et notre travail, de ne plus nous taire au quotidien, pour leur redonner du sens. Tous nous savons l’urgence de dire non. Car qui reste-t-il pour défendre les professeurs, sinon eux-mêmes?

 

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