jennyblondeau@protonmail.com
Poétesse
Abonné·e de Mediapart

2 Billets

0 Édition

Billet de blog 21 janv. 2022

Résister à l'idéologie, construire la joie militante - lettre à mon amie Flavie

Alors qu’au Québec les non vaccinés feront l’objet d’un impôt et que les discours contre la dissidence sont de plus en plus virulents ici et là, cette lettre est un appel à sortir de l’idéologie en temps de pandémie et à faire de celle-ci un terrain fertile d’expérimentation pour apprendre à s’écouter.

jennyblondeau@protonmail.com
Poétesse
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Chère amie, cela fait un moment que je ne t’ai pas écrit. 2 ans maintenant...

Au printemps 2019, j’appartenais à un monde en crise dans lequel en par feu de la douleur s’érigeaient des actions de solidarité. Je me souviens, il y avait ces groupes Facebook de quartiers administrés par des bénévoles où l’on trouvait de la bouffe, un endroit ou s’isoler ou des amies pour un peu moins l’être. Il y avait les Cyclistes Solidaires qui sillonnaient et sillonnent toujours les rues montréalaises pour livrer ceux qui ne peuvent pas sortir de chez eux. Il y avait les couturières qui produisaient des masques à faible coût, voire gratuit, pendant que les politiciens français tentaient de s’en mettre plein les fouilles en développant leurs réseaux d’affaires dans l’import de masques (voir les deux articles en fin de lettre).

Chez nous, voisines, amis et connaissances, cherchions à faire sens au milieu du chaos, à nous rendre utiles lorsque l’économie patinait. Et alors que nos Gouvernants s’écroulaient, dans les rues et les médias, le mot solidarité s’élevait.

J’ai lu quelque part que ces comportements émergeaient souvent lors de grandes catastrophes (Joie militante. 2021) : lorsque l’urgence nous saisie, que les Gouvernants tétanisent, alors nous nous responsabilisons en temps qu’humains à faire en sorte que ce monde soit vivable. Comme Rebecca Solnit le dit : « L’image d’un être humain égoïste, pris de panique, ou revenant à l’état sauvage porte en elle peu de vérité » (A paradise Bult in Hell, 2009).

Depuis le début de cette pandémie, je peux difficilement comptabiliser le nombre de fois où l’on m’a proposé de l’aide et inversement. Ça a fait naître quelque chose en moi… Progressivement, j’ai ressenti une forme de confiance nouvelle et de responsabilité collective apparaître : nous prenions soin les uns des autres car pour une fois nous étions conscients qu’il n’y avait pas d’autre manière de faire et d’être sur terre. Dans notre désespoir et une économie à l’arrêt, nous nous réapproprions notre temps ainsi que nos relations avec les autres. Aujourd’hui, je me demande : n’était-ce pas cela, résister ? Apprendre à nous faire confiance et à gérer nos affaires sans laisser une grande autorité éloignée s’en occuper ?

« Avoir confiance en la transformation permet de défaire la peur et le contrôle. De la même manière, les formes de responsabilité que nous abordons ne sont pas inscrites dans la loi ou dans des accords formels mais apparaissent plutôt avec le sentiment d’être invité.e à participer plus pleinement au monde, à prendre soin des autres et à ce que l’on prenne soin de nous, à soutenir et être soutenu.e ». (Joie militante, 2021).

Mais voilà, « le capitalisme n’aime pas la joie, il veut la résilience ». Et « il fallait donc que confinements et restrictions soient vécus principalement non comme un exercice d’autodiscipline librement consenti mais comme un moment punitif dont il s’agirait de sortir au plus vite pour retrouver la normalité, c’est-à-dire l’aliénation ordinaire » (Défaire la police, 2021).

Les Gouvernants ont agit. Ils ont proposé des actions faisant que l’équation sécurité = surveillance devienne une forme de vérité intouchable. À mesure que la surveillance augmentait, je me sentais perdre mes capacités à faire confiance aux autres. Je retombais dans ces vieux schémas que j’avais appris à l’école, au travail, dans la vie. C’est-à-dire, se tenir en rang et obéir à l’autorité. Le Gouvernant nous a retiré ainsi petit à petit notre capacité à nous protéger les unes les autres en consolidant notre dépendance à son existence. Nous allumions notre poste de télé pour entendre ses messages et savoir quoi faire, nous avions besoin de lui pour nous donner l’information, nous dire comment agir et nous protéger car nous pensions en être incapables seules.

La peur, rempart de l’autoritarisme étatique, s’est alors logée dans nos cœurs et nos esprit plus vite que le virus. Elle nous a démobilisées, a asséchée notre soif de l’humain et pire, nous a rendu méfiantes, critiques, voire violentes envers toute forme de discours dissident. La peur nous a fait accepter l’intolérable : être brutalisées et infantilisées. Seule et sous tension, je recherche le coupable à mes maux pour trouver un sens aux mesures qui me cloisonnent et me dépriment.

Voisins, amies et famille, mes relations sont malmenées. Elles volent en éclats autour de discussions qui s’apparentent davantage à des batailles idéologiques qu’à des conversations. Je crains que nous ayons perdu nos capacités à nous écouter et à nous questionner. Je nous vois remonter le courant de nos échanges à partir de réponses toutes faites, imposées comme des contraintes et des cadres de réflexion. Me voilà désormais rendue à avoir peur de perdre ceux que j’aime pour des idéologies. Il me semblait pourtant que nous avions suffisamment soufferts dans notre histoire d’idéologies ravageuses…

Voici deux ans maintenant que nous naviguons à vue d’œil. Je suis fatiguée comme toutes les personnes qui m’entourent et les autres. Mes ressources faiblissent et parfois, sur la défensive, je dérape. Au milieu de cris et de disputes, j’essaye de ne pas perdre pied, de ne pas oublier que nous sommes tous épuisés. Je tente de résister à la haine et surtout, d’effacer la pensée que nous sommes des dangers les uns pour les autres.

« Résister à l’idéologie c’est commencer par des questions plutôt que des réponses ». (Le collectif Crimethinc cité dans Joie militante, 2021)

Alors, lorsque je sens que l’on peut s’emporter, j’essaye de me questionner : quelle est l’histoire de la personne en face de moi ? Pourquoi pense t’elle différemment ? Y a t-il des choses qui nous lient ? Est-elle vraiment plus dangereuse que les Gouvernants ne peuvent l’être ? D’où vient le discours que je tiens ? Cherche t-on à m’imposer une façon de penser ? Qui sait, si j’avais le même vécu que cette personne, peut-être aurais-je agit de la même manière ?

Il y a cette femme, Dona Harraway, que j’aime beaucoup, qui dit : « la résurgence de ce monde et d’autres mondes dépend peut-être du fait que nous apprenions à jouer » (Vivre avec le Trouble, 2016). Au milieu de ces histoires difficiles que nous vivons, il y a bien quelque chose que nous pouvons faire : expérimenter, célébrer nos réussites et reconnaître nos erreurs sans incriminer ou prêter d’intentions fallacieuses à ceux les commettent… Nous pouvons questionner notre monde et écouter l’autre sans parler. De toutes manières, si nous ne nous trompons pas, c’est que nous n’explorons pas et alors nous n’avancerons jamais.

Ma chère amie, voici les questionnement qui m’habitent en ce moment. Et je crois malheureusement qu’ils n’y aura jamais de réponse évidente. Nous naviguons à vue d’œil oui, mais c’est peut-être cela « vivre avec le trouble » : apprendre à être instable dans un monde où les certitudes n’existent jamais vraiment, où il n’y a pas de vérité pure, de bons et de méchants. C’est peut être de faire voler en éclat la dualité d’un monde aux expériences multiples et découvrir toutes les nuances qui en font sa richesse... Tu l'as toujours su toi.

jenny b.

Livres références :

Rebeca Solnit, A paradise Bult in Hell : The Extraordinary Communities That Arise in Disaste, 2009

carla bergman et Nick Montgomery, Joie militante: Construire des luttes en prise avec leurs mondes, 2021

Collectif, Défaire la police, 2021

Donna Haraway, Vivre avec le Trouble, 2016

Articles références :

https://www.mediapart.fr/journal/france/130721/masques-le-contrat-en-or-d-un-ancien-ministre

https://www.mediapart.fr/journal/france/090520/masques-un-ex-collaborateur-de-veran-cherche-toucher-une-commission

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Redon : un mutilé, les fautes du ministère de l’intérieur et la justice qui enterre
Le 19 juin 2021, en Bretagne, lors d’une opération menée pour interdire une rave party, Alban, 22 ans, a eu la main arrachée par une grenade tirée par les gendarmes. Le 11 mars 2022, le parquet de Rennes a classé sans suite. Pourtant, l’enquête démontre non seulement la disproportion de la force mais les responsabilités de la préfecture et du ministère de l’intérieur. Mediapart a pu consulter des SMS et des appels aux pompiers, accablants, enterrés par le procureur de la République.
par Pascale Pascariello
Journal
La majorité se montre embarrassée
Après les révélations de Mediapart concernant le ministre Damien Abad, visé par deux accusations de viol qui ont fait l’objet d’un signalement à LREM le 16 mai, la majorité présidentielle peine à justifier sa nomination au gouvernement malgré cette alerte. La première ministre a assuré qu’elle n’était « pas au courant ».
par Marine Turchi
Journal
La haute-commissaire de l’ONU pour les droits humains en Chine pour une visite à hauts risques
Michelle Bachelet entame lundi 23 mai une mission officielle de six jours en Chine. Elle se rendra au Xinjiang, où Pékin est accusé de mener une politique de répression impitoyable envers les populations musulmanes. Les organisations de défense des droits humains s’inquiètent d’un déplacement trop encadré et de l’éventuelle instrumentalisation. 
par François Bougon
Journal — Europe
À Kharkiv, des habitants se sont réfugiés dans le métro et vivent sous terre
Dans le métro ou sous les bombardements, depuis trois mois, la deuxième ville d’Ukraine vit au rythme de la guerre et pense déjà à la reconstruction.
par Clara Marchaud

La sélection du Club

Billet de blog
L'extrême droite déchaînée contre Pap Ndiaye
Le violence des propos Pap Ndiaye, homme noir, annonce une campagne de criminalisation dangereuse, alors que les groupes et militants armés d'extrême droite multiplient les menaces et les crimes.
par albert herszkowicz
Billet de blog
Pap Ndiaye : la nouvelle histoire des migrations
En décembre dernier, en direct de Pessac, Pap Ndiaye a évoqué de façon magistrale la nouvelle histoire des migrations, estimant que la France n’est pas un bloc, mais faite de « variations ». On se grandit en les prenant en compte, disait-il, contrairement au projet des « marchands de haine ».
par YVES FAUCOUP
Billet de blog
La condition raciale made in USA
William Edward Burghardt Du Bois, alias WEB Du Bois, demeure soixante ans après sa mort l’une des figures afro-américaines majeures du combat pour l’émancipation. Magali Bessone et Matthieu Renault nous le font mieux connaître avec leur livre « WEB du Bois. Double conscience et condition raciale » aux Editions Amsterdam.
par Christophe PATILLON
Billet de blog
Racisme systémique
Parler de « racisme systémique » c’est reconnaître que le racisme n’est pas uniquement le fait d’actes individuels, pris isolément. Non seulement le racisme n’est pas un fait exceptionnel mais quotidien, ordinaire : systématique, donc. Une définition proposée par Nadia Yala Kisukidi.
par Abécédaire des savoirs critiques