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Billet de blog 27 juil. 2012

Tout se passe comme prévu

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Comme prévu (voir mon post sur nouvelledonne.blog.lemonde.fr d’il y a deux ans : Les Grecques peuvent-ils sortir de l’Euro ? Réfléchissons.), les budgets des pays du sud sont désormais financés par l’Eurozone, qui s’appuie notamment sur l’économie de mastodontes comme l’Allemagne, lesquels ont obtenu en contrepartie le lancement d’une campagne Européenne de rééquilibrage des budgets publics.

Comme prévu (voir mon post d’il y a trois mois : Pour que vive l’Europe, Hollande doit gagner.), l’élection de François Hollande a marqué le déclic de la mise en place du théâtre des grandes manœuvres européennes.

Ceux qui doutent encore que cette crise marque le début de l’intégration totale de l’Europe ne comprennent pas que la situation rend ce phénomène quasiment inéluctable.Certains me disent que nos hommes politiques n’ont pas la carrure pour se montrer aussi audacieux, et que les peuples ne sont pas prêts et n’en voudront pas.Cette vision relève d’une erreur d’appréciation : bien qu’elle paraisse démesurément ambitieuse, la décision de l’intégration va se faire naturellement car cette solution est en réalité la seule alternative au Chaos !

Nos hommes politiques sont en train de préparer l’intégration globale de l’Europe, non pas parce qu’il leur est venue une folle audace et une capacité de leadership capable d’entrainer des peuples européens sceptiques derrière eux, mais parce que la dynamique de l’ensemble le pousse vers le Chaos, et que le saut intégrateur est la seule solution pour éviter que le vide sidéral ne s’ouvre sous nos pieds. A cela s’ajoute que, pour beaucoup d’entre eux, c’est un rêve de toujours que d’être les pères fondateurs d’une nouvelle supra nation, rivalisant avec les plus grandes puissances mondiales, exemple d’un processus d’intégration politique par la concertation et le partage de souveraineté, et non par les armes et la domination du fort sur le faible.

Je sais que certains vont m’objecter : « l’intégration européenne totale impliquerait que s’organise des referendums partout en Europe, après que des assemblées constituantes aient elles-mêmes été élues, et après des débats de plusieurs mois sur la future forme de la future union, avec des batailles sans fin entre pays, entre partis, entre visions, entre idéologies, Nord contre Sud, latins contre germaniques, droite contre gauche, souverainistes contre européistes, libéraux contre étatistes, etc… Bref : impossible, le système aura pété avant ».

Effectivement, si l’intégration européenne devait passer par une phase préliminaire de débats et de referendums, il n’y aurait aucune chance que cela arrive.Mais ce scénario n’a rien à voir avec la réalité de ce qui se passe et de ce qui va se passer.La réalité est que le saut intégrateur a commencé à avoir lieu le jour où les pays de la zone euro ont décidé d’apporter leur aide financière à la Grèce. Il s’est renforcé quand ils ont aidé l’Irlande puis quand ils ont aidé le Portugal. Il s’est accéléré lorsque les pays européens se sont engagés sur le pacte de stabilité. Il est devenu quasiment irréversible lorsqu’ils se sont engagés sur le pacte de croissance. Lorsque dans quelques jours, ou quelques semaines, ils décideront que l’Eurozone doit continuer à financer la Grèce et financer l’Italie et l’Espagne, le sort de l’ensemble sera définitivement scellé. A l’heure où j’écrits ces lignes,  ce n’est pas encore fait. Le moment est crucial. Espérons que leur bras ne tremblera pas.

Vous ne comprenez pas ? Vous vous demandez ce que cela a à voir avec l’intégration européenne ?

Il faut comprendre ceci : à partir de l’instant où des pays piliers du système comme l’Italie et l’Espagne seront financés par la Banque Centrale des 17 états de l’Eurozone, cela signifiera implicitement que désormais, ces 17 états seront totalement solidaires et totalement interdépendants, et que les décisions nationales, notamment celles absolument centrales que sont les décisions budgétaires, ne pourrons être prisent sans concertation avec les autres. Personne ne dit que ce sera facile, mais ce sera comme ça.

J’entends encore une objection : « Cela est contraire aux traités et aux constitutions nationales ».

Effectivement. C’est bien la preuve qu’en cas de crise, il est parfois salutaire de s’assoir sur des règles qui sont devenues des carcans qui empêchent de trouver la moindre solution. Qui s’opposera à cela ? Personne, à part quelques gugusses aveugles et/ou extrémistes. Car si la solution peut être critiquée par beaucoup, personne ne peut proposer d’alternative crédible. En réalité voilà déjà deux ans qu’on s’assoie sur les règles et tout le monde commence à y être habitué.

Mais comme disait Napoléon : « On peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s’assoir dessus". Il viendra un moment où il faudra rétablir des règles pour garantir l’ordre et la stabilité. Voyons la situation pour comprendre comment cela se passera probablement : le MES, alimenté par la BCE, deviendra la colonne vertébrale de l’Union, et il sautera aux yeux de tous ce que les monétaristes ont cherché à faire passer pendant 40 ans pour un tabou, voir une hérésie : c’est-à-dire que la finance, c’est politique.

Je ne sais pas si tout le monde se rend compte de ce que cela veut dire, que l’ensemble de notre classe politique, des eurocrates et des banquiers centraux puissent en arriver à ce point. Depuis quarante ans, il a été communément admis comme une vérité inaltérable que personne, sur terre ou dans l’Univers, et surement pas une administration publique ou un gouvernement, n’est plus capable de savoir OÙ il faut mettre l’argent que les marchés financiers. Personne n’est au-dessus d’eux quand il s’agit de savoir où l’argent est nécessaire. Ils sont globalement infaillibles. S’ils se trompent c’est qu’on ne les avait pas vraiment laissé faire et qu’on les avait faussés par des règles ineptes. Et quand bien même ils provoquent une catastrophe, c’est que la catastrophe était inéluctable, qu’avec ou sans les marchés elle aurait eu lieu, que sans les marchés elle aurait été pire, et que grâce aux marchés, les choses seront bientôt de nouveau comme avant.

Pendant 40 ans on y a cru car ça avait l’air de marcher et parce que ça rendait la vie beaucoup plus simple à tous le monde. En particulier, les hommes politiques ne s’en plaignaient pas, bien contents que la lourde tâche de prendre des décisions stratégiques ne leur incombe plus. Plus la peine d’anticiper l’avenir, puisque les marchés s’en chargeaient. Aujourd’hui il s’avère que les fameux marchés n’étaient infaillibles que tant qu’une gigantesque bulle de dette pouvait croitre sans limite.

Depuis que la limite de la bulle est atteinte, Surprise !: les marchés ne sont non seulement plus à même de prendre les bonne décisions, mais ils font désormais n’importe quoi, poussent à la destruction des systèmes de santé, d’éducation, de justice, de sécurité, de transport, spéculent sur le prix des aliments provocant famines, émeutes et révolutions, détruisent le tissu industriel en liquidant les usines, et, comble du comble, malgré cet échec total, continuent de distribuer des salaires mirobolants comme si les patrons de la finance continuaient à faire des miracles.

Le réveil est en train de se faire. Il est long et difficile. On pourrait imaginer, comme cela se passe chez les anglo-saxons, que ce réveil soit trop insupportable. Jupiter rends fous ceux qu’il veut perdre. Mais pour l’Eurozone, c’est différents. La situation est telle qu’elle oblige chaque membre à regarder en face la réalité. Il est désormais interdit de se voiler la face : la bulle immobilière espagnole, l’évasion fiscale italienne, l’incurie de l’état grecque, la sclérose de la société française, la politique de déflation interne de l’Allemagne au détriment de ses voisins : tout est mis sur la table, plus d’illusions possibles, plus les moyens de se raconter des histoires. On ne parle plus à des peuples qu’on peut endormir avec des explications fumeuses, on parle avec d’autres états qui savent très bien identifier une explication fumeuse pour la bonne raison qu’ils en ont eux-mêmes produits des tonnes pendant des années.

C’est douloureux, c’est violent. Mais un bon diagnostic est le premier pas vers la guérison. Car la guérison est possible une fois qu’on a définitivement rejeté le mythe des marchés efficients. Une fois qu’on a compris que, bien que moins fluides, la volonté politique et les administrations publiques sont plus à même de servir l’intérêt général que les marchés financiers, TOUT devient possible :

On comprend que vouloir attirer un investisseur américain pour construire un complexe de casinos en Espagne appelé EUROVEGAS, pour « relancer la croissance » pendant qu’on ferme des écoles, des hôpitaux, des tribunaux, des casernes de pompiers, des commissariats et des routes : c’est une aberration.

On comprend que laisser toutes nos usines fermer en attendant que nous soyons de nouveau suffisamment pauvres pour être compétitifs et les faire revenir : c’est une aberration.

On comprend qu’attendre que le marché investisse dans « l’économie verte » quand ce sera devenu rentable parce que la planète sera devenue invivable : c’est une aberration.

On comprend que de vouloir une Europe de tourisme, de services, de start-ups, de designers, de « valeur ajoutée virtuelle », pendant que tout se fabrique en Chine et en Inde : c’est une aberration.

On comprend qu’il faut prendre l’argent là où il est inutile et le mettre où il est utile : le prendre au luxe et au divertissement, et le mettre dans l’agriculture, la santé, l’éducation, le transport, la sécurité, la justice et le logement.

On comprend que si la Chine veut nous vendre ses produits, il ne faut plus que ce soit de la merde fabriquée dans n’importe quelle condition, et il faut qu’elle achète massivement les notre.

On comprend que la transition énergétique est obligatoire, et qu’elle se fera par la volonté politique, en interdisant les modes de consommation non-durables.

L’Europe va le faire.

D’abord, avec le MES, les membres de l’Eurogroupe vont acter qu’ils n’ont d’autre choix que de prendre leur destin en main, et de prendre le cœur du système financier, à savoir la Banque Centrale, en main. Une fois ce pas franchi, la bulle de dette sera ce qu’on voudra en faire. Si on veut la crever, on la crèvera.

Ensuite, ils vont acter que pour que cela ait la chance d’être pérenne, il faudra redresser l’économie, s’est à dire rétablir la balance des paiements SANS détruire le tissus social et industriel. Cela impliquera le financement des services publiques, le financement de l’investissement et la construction d’un systeme de protection de nos economies et donc le control des flux de marchandises et de capitaux a nos frontieres. Il sautera alors aux yeux que ces investissements devront aller dans ce qui est indispensable et durable : agriculture et peche durables, habitats durables, energie durable, transports durables, materiaux 100% recyclables. Il sautera aux yeux que la gestion des frontières devra être commune, et qu’il ne sera plus possible d’en laisser le fardeau aux seuls pays frontaliers. Il sautera aux yeux, en voyants les anglo-saxons devenus fous à cause de la perte de leurs repères, les arabes en pleine ébullition, l’Afrique dans le brouillard, les pays émergeants obsédés par une croissance qui leur permet de tenir plus ou moins tranquille leurs populations encore trop pauvres, que l’EUROPE sera l’unique pivot de stabilité possible du monde de demain. L’unique puissance capable de montrer une voie: ETAT, ECOLOGIE, COOPERATION. Avec juste ce qu’il faut de marché, là où il faut, comme il faut.

L’avenir de l’Humanité sur les 30 prochaines années dépend maintenant de la capacité de l’Europe à faire ce qu’elle doit faire.

Le Générale de Gaulle disait : « il faut prendre les choses comme elles sont, car on ne fait pas de politique autrement que sur des réalités. On peut sauter sur sa chaise comme un cabri, en disant : l'Europe ! l'Europe ! l'Europe ! mais ça n'aboutit à rien et ça ne signifie rien.». Aujourd’hui, prenons les choses comme elles sont, ces réalités si chères au Générale sont là. Ces réalités nous crient : « l’Europe, l’Europe, l’Europe ».

Les institutions adaptées à cette nouvelle réalité, nous les construirons après. Une fois que les décisionsauront été prises, les nouvelles institutions de l’Europe seront définies en fonction de l’expérience vécues et non après de longs débats. Les débats, comme toujours, il y en aura. Ils porteront sur des détails techniques, le nombre de sièges, le découpage des circonscriptions, la couleur des rideaux. Mais la colonne vertébrale de l’ensemble, sa cohérence, elle sera dictée par la réalité des décisions qui auront été prisent, des actions qui auront été menées et de leurs résultats.

Concitoyens européens, l’Europe est sur le point de naître de la crise. Il ne faut pas que les mains de Mr Draghi, de Mme Merkel, de Mr Hollande ou de Mr Monti ne tremblent au moment de l’accoucher. L’Europe est sur le point de naître, la politique est de nouveau aux commandes, l’Intérêt Général s’impose aux marchés. 

Et c’est une bonne chose.

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