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Billet de blog 1 avr. 2011

Who's afraid of Terrence Malick ?

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© Clevver Movies
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Moi.

J'avoue.

La première fois du moins.

La première fois que je suis allé voir un film de Terrence Malick, je n'étais en tout cas pas rassuré. On m'en avait tant dit. Les échos que j'en avais eus de mes amis et proches étaient pour le moins mitigées. On avait aimé, mais... Mais c'était lent, esthétisant, démonstratif parfois pompeux, voire ampoulé. Bref, je ne savais à quoi m'attendre - j'avais peur de m'ennuyer, peur aussi d'être dépassé par un propos par trop philosophique ou du moins agacé par un discours dégoulinant de bons sentiments.

Mais, sitôt les lumières éteintes, sitôt les premiers plans du film, j'ai été happé parsa beauté. Une forêt vierge, un alligator s'enfonce dans l'eau trouble, une voix s'élève — celle du Soldat Witt (Jim Caveziel), un peu simplette, avec un accent du middle-west —, elle s'interroge sur le besoin de la nature humaine pour la guerre, pendant que des enfants mélanésiens s'occupent sur une plage de galets noirs. C'était La ligne rouge (1998),un film qui s'ouvre comme on ouvre un bon livre, le regard curieux caresse les premières lignes et emboite peu à peu le pas à l'auteur, se fait au rythme de son verbe. À la beauté des images, se mêle la lenteur de leur flux, l'attachement au temps tel qu'il est vécu, dans sa durée et son élasticité. Comme un obturateur laissé ouvert trop longtemps, comme des yeux écarquillés, qui s'efforcent d'absorber le plus possible de vie, de beauté, d'incompréhensible grâce.

Esthétisant, Malick ? Certainement. Et rempli de symbolisme jusqu'à la gueule : nous sommes constamment en présence du mythe, celui de la genèse, du jardin d'Eden et de l'inéluctable chute — comme dans Les moissons du ciel (1978), conte poétique et métaphorique qui puise son inspiration dans les univers de Steinbeck ou de Faulkner —, celui de l'homme en guerre incessante contre lui-même, celui de l'amitié et de l'amour. Un mythe tel qu'on le croyait pétrifié depuis longtemps et qui pourtant se déroule sous nos yeux avec la paisible quiétude du destin en marche : le Soldat Witt sera inéluctablement rattrapé dans sa quête d'harmonie avec la nature, rattrapé par l'histoire et son absurde rouleau compresseur. La flotte américaine, en route vers Guadalcanal vient chercher son déserteur pour le lancer à nouveau dans la mêlée comme on jette les dés.

À la fin de la projection, j'étais un inconditionnel.

Pourtant, le sujet de certains de ses films peut en inquiéter certains — parmi les mieux intentionnés. L'annonce de son dernier opus, Le Nouveau Monde (2005), a été reçue, même parmi ses fans, par quelques moues dubitatives : Malick y retrace l'histoire de l'indienne Pocahontas, mythe fondateur de la société et de la bonne conscience américaine que Disney avait déjà traité de manière bien mièvre en 1995. Fille d'un chef de tribu de Virginie, Pocahontas serait tombée amoureuse du Capitaine John Smith, aventurier qui faisait partie des premiers colons en 1607, pour se marier ensuite avec John Rolfe, négociant auquel certains historiens attribuent le début de la culture du tabac. Lequel John Rolfe l'emmènera plus tard à la cour d'Elisabeth. Evidemment, le film est un chef-d'œuvre : Malick balaie toutes les réserves et les doutes en nous faisant entrevoir l'abyme vertigineux de l'Histoire.

Qu'importe le scénario, en effet, le propos est toujours au-delà, à la fois épidermique et essentiel, insaisissable. Il se dégage comme une aura de chaque plan, de chaque mouvement de caméra, il dépasse de très loin l'apparent prosaïsme des dialogues, et le discours existentialiste des omniprésentes voix off. Il est justement dans ce hiatus, dans cette dialectique entre le discours visuel porté par les images et le discours sonore porté par le texte ou la musique — ce que les universitaires, toujours assoiffés de nomenclature, appelleront « narration décentrée ». Depuis son premier film, Badlands (1972) road-movie qui explore les rapports d'une jeunesse délaissée à la culture populaire et ses tendances sociopathes criminelles —, Malick interroge notre rapport au monde, à la nature et à l'histoire, notre cheminement propre et notre solitude essentielle, au travers de larges fresques où transparaissent à la fois le tragique et la beauté du genre humain. Au-delà de la naïveté toute apparente de la démarche, ses films parlent d'eux-mêmes tant ils ont en eux de poésie et de puissance évocatrice. Les acteurs, quant à eux, ne s'y trompent pas : il suffit de voir le casting de ses films, et notamment celui de La ligne rouge, qui rassemble tout ce que l'Amérique avait à l'époque d'acteurs qui comptent (Sean Penn, John Travolta, Georges Clooney, John Cusack, Ben Chaplin, Adrien Brody, Jared Leto, et j'en passe - mieux que Il faut sauver le soldat Ryan de Spielberg, dans l'ombre duquel on l'a pourtant cantonné).

Si ma peur de son cinéma m'a vite passé, il n'en va pas de même pour tous. Au-delà de quelques spectateurs encore réticents à son style ample et son discours humaniste, Terrence Malick est craint de nombreux responsables de l'industrie cinématographique : à commencer par les diffuseurs et les distributeurs. Ils ont bien des raisons de s'exaspérer : Malick est un perfectionniste, un jusqu'au-boutiste. Pour preuve le temps infini qu'il met à préparer ses films - et le temps plus long encore qu'il consacre à leur post-production. En près de 40 ans, il n'a produit que quatre longs métrages ! À rendre fou le plus audacieux des producteurs...

Aujourd'hui, je n'ai plus peur que d'une chose : que ce rythme se ralentisse encore, parce que — qu'en sais-je ? — quelque financier imbécile se lasse de payer, et que ce génie ne soit pas en mesure de finir encore deux ou trois longs chefs-d'œuvre avant de mourir ! Et plus d'un bailleur de fond a en effet tenté de lui couper l'herbe sous le pied : Terrence Malick n'est pas le plus fiable des cinéastes — non pas en termes de qualité, mais en termes de respect des délais. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il n'a trouvé personne pour financer ses projets pendant près de vingt ans, entre 1978, date de sortie des Moissons du ciel et 1995, début du travail sur La ligne rouge.

L'an dernier, le Festival de Cannes se frottait les mains : il avait réussi à s'assurer, pour l'ouverture des festivités, la première projection publique de The Tree of Life, le « nouveau Malick ». Mais l'accouchement n'a pas eu lieu à temps. Malick a refusé la césarienne. Et les officiels, les jurés comme les fans sont allés se rhabiller : ils commencent à avoir l'habitude. À la dernière minute, ils ont du trouver une solution de remplacement. Cette année encore, le Festival de Cannes annonce The Tree of Life. Mais, cette fois, moins téméraire, on ne lui réserve pas la soirée d'ouverture. On lui préfère un réalisateur non moins intéressant, mais plus régulier : Woody Allen et Midnight in Paris, avec en prime un petit cameo de notre chère Carla Bruni.

Aurons-nous quand même la chance d'y voir Malick ? Réponse le 11 mai...

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