Art contemporain — Chapitre 22

Vendredi 31 juillet

« On l’a fait redescendre en urgence pendant qu’on appelait les pompiers. Quand il est arrivé en bas, il était méconnaissable. On s’est demandé s’il ne faisait pas un choc allergique. Le médecin de garde du tournage lui a fait une injection d’adrénaline dans la cuisse. Quelqu’un, je ne sais qui, a sorti une blague à propos de Pulp Fiction et que c’était quand même plus drôle de faire ça directement dans le cœur. Apparemment, il avait été stagiaire de Tarantino, mais tout le monde lui a dit de se taire : c’était pas la première fois qu’il se vantait d’avoir travaillé avec Tarantino, mais comme tout le monde avait oublié qui c’était, on s’en fichait pas mal et personne ne comprenait ses références à la noix.

« Les pompiers sont arrivés toutes sirènes hurlantes, ils l’ont embarqué et emmené illico à l’hôpital. Là, il a été pris en charge, devinez par qui : mais oui, toujours la même médecin qui lui avait tapé dans l’œil !

« Il y est resté quelques jours. On ne sait pas exactement ce qui s’est passé entre eux à ce moment-là, mais son état était si pitoyable qu’elle a probablement pris pitié de lui. Et puis il avait perdu pas mal de sa superbe et de son assurance. Un vrai petit bébé d’après ce qu’on m’a raconté. Et douillet avec ça. Je ne sais pas ce qui a bien pu la séduire… Peut-être justement cette vulnérabilité, cette faille énorme qui s’était ouverte dans sa cuirasse d’arrogance.

« Quand il est enfin sorti de l’hôpital, c’était avec elle à son bras. Et de ce moment, ils ne sont plus quittés ou presque. Quelques jours plus tard, ils s’envolaient ensemble vers Los Angeles, abandonnant le tournage en jouant sur un point de son contrat sur la mise en danger de sa personne et de son image.

« À part les compagnies d’assurance, qui se sont écharpés pendant des mois et des années sur le sujet, pour savoir qui devait payer, et peut-être le réalisateur, ça n’a eu l’air de faire ni chaud ni froid à toute l’équipe.

« En revanche, dans le coin, la colère grondait. Et puisqu’on ne pouvait pas décemment en vouloir aux abeilles ou aux stars de cinéma (que l’on continuait bon gré mal gré à révéré), cette colère se dirigea contre la jeune médecin. Tout lui fut reproché. Tout. C’était elle qui était responsable de ce désastre : le tournage avorté, tous les espoirs de renouveau de la région s’écroulaient. Les perspectives étaient sombres.

« Cette pauvre jeune femme faisait une cible d’autant plus idéale que, comme je vous l’ai dit, elle était du plateau d’en face. Et que, entre le plateau d’en face et nous, il y a plus qu’un canyon qui nous sépare, mais une vraie inimité. Un esprit de vengeance qui n’attend que de déverser sa bile. Y en aurait assez pour remplir les gorges, justement.

« Je n’ai jamais bien su pourquoi, mais ce que je sais, c’est que le ressentiment n’a fait qu’enfler au cours des années. Les malversations du président de région qui a planté cette pile au milieu de nulle part n’ont fait qu’envenimer la situation : après tout, lui aussi, était du plateau d’en face, non ?

« Multiples sont les légendes pour expliquer ce conflit larvé et tenace : on parle d’une guerre entre seigneurs, on parle de puits empoisonnés, on parle d’une absence totale de solidarité au temps des grandes épidémies, on parle de vols de bétails, de ventes d’ânes boiteux teints en rouge, de partage des eaux, d’élections frauduleuses, de tromperies aggravées ou non, on parle même d’enlèvements de jeunes filles, d’un village sur l’autre et vice versa, au temps anciens. Et puis les jalousies n’ont pas cessé, on a fantasmé sur de nombreuses injustices faites au fil du temps : le téléphone installé plus tard d’un côté ou de l’autre, l’eau courante, le gaz, l’ADSL, la fibre. Le fait est qu’on ne sait pas. Ce qui n’empêcha pas les rancœurs de refaire surface à cette occasion. La pauvre fut traitée de tous les noms : Jézabel, Salomé, Messaline, Mata Hari… »

 

 

 

 

 

Fiction publiée sur www.inacheve.net

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