Art contemporain — Chapitre 5

Mardi 7 juillet

« La suite, c’est mon fils qui me l’a racontée. Il faisait très beau, et il passait la journée là-bas avec des amis à lui — soi-disant pour une descente des rapides, mais je ne suis pas dupe : c’était la fin de l’adolescence, et je sais bien qu’il ne me disait pas tout de ce qu’il faisait.

« C’était le matin, il faisait encore frais et les touristes étaient encore peu nombreux. Mon fil et ses amis étaient attablés un peu à l’écart, mais il y avait encore si peu d’animation qu’ils ont quand même entendu la grosse berline arriver. Elle s’est arrêtée au bout de la route, au pied de la pile. Trois gars en sont sortis. Seul le conducteur est resté dans la voiture pour faire demi-tour pendant que ses comparses se dirigeaient vers le comptoir du loueur de kayak.

« Sur le coup, mon fils et ses amis n’y ont pas prêté plus attention que ça. Ils n’ont pas vu les armes. Peut-être les avaient-ils cachés sous leurs vestes. Ensuite, tout s’est passé très vite. Il n’y a même pas eu d’éclat de voix.

« Puis un coup de feu sec et grave, qui a roulé, roulé, roulé dans la vallée — on aurait dit le tonnerre qu’on connaît si bien dans le coin : aujourd’hui, c’est un tonnerre sec, exactement pareil, des orages sans pluie, très électriques. C’était ça ce jour-là aussi.

« Le bruit a fait s’envoler une floquée d’oiseaux, qui a tourné quelques instants dans le ciel, puis ça a été le silence. Longtemps. Mon fils et ses amis se sont regardés et, la stupeur passée, ont plongé sous la table.

« Puis ça a dégénéré. Sans doute un type du gang des kayaks, qui a voulu jouer aux héros. Un deuxième coup de feu, suivi aussitôt d’un autre, et puis des tirs d’armes automatiques, ininterrompus, pendant que les trois types en costard sortaient en courant de la bicoque. Enfin, deux types couraient, en portant le troisième qui se tenaient le ventre, et en tirant au hasard derrière eux avec les mitraillettes brandies. Une pluie de balles s’est abattue sur la paillotte et sur la pile tout autour.

« Les deux types valides ont fourré leur complice à l’arrière de la voiture, puis sont montés en continuant à tirer. Il y a eu un nuage de poussière à cause des pneus qui tournaient sans accrocher. Quelques balles perdues sont venues percuter l’habitacle, tandis que la voiture s’en allait à toute vitesse.

 « Tandis que la berline disparaissait au tournant, la bicoque du loueur de kayak s’est effondrée. Mon fils et ses amis ont immédiatement appelé les flics. Ils ont attendu quelques minutes puis, quand ils ont été sûrs que les autres ne reviendraient pas, ils sont allés voir : c’était un vrai carnage. Sur les trois employés du loueur, un était mort d’une balle dans la poitrine, un pistolet fumant dans la main, et un autre écrasé par le toit. Le dernier gémissait encore : c’était le plus jeune, c’était aussi un ami de mon fils. Heureusement, il s’en est sorti. Il n’habite plus ici aujourd’hui : les flics l’ont installé ailleurs après qu’il a témoigné au procès.

« Moi ? j’ai revu la voiture traverser le village à toute vitesse. Ils ne sont pas retournés à la gare, ça, j’en suis certain. Ils ont dû se planquer dans la région, ou partir je ne sais où. Je n’ai pas trop suivi l’affaire. Je sais qu’on les a retrouvés quelques jours plus tard à l’hôpital du grand port de la côte : après s’être terrés quelque temps, l’état du blessé avait empiré et ils ont bien été obligés de le faire soigner. La gendarmerie surveillait tous les hôpitaux de la région et ils se sont faits pincer directement aux Urgences.

« Mais voilà, c’est comme ça que sont apparus tous ces trous. Ce sont des impacts de balles un peu partout. Vous voyez cette forme-là, aussi, on dirait un ange. Ça date de ce jour-là aussi. C’est fou comme le hasard peut parfois produire des choses étonnantes, non ?

« C’est d’autant plus fou que, après ça, quand les flics sont venus pour leur enquête, ils ont fait une découverte hallucinante. Les rafales de mitraillette avaient tellement entamé le béton, qu’elles avaient découvert un truc caché à l’intérieur. »

 

 

Billet publié sur www.inacheve.net

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