Jérémie Szpirglas
Ecrivain et journaliste
Abonné·e de Mediapart

140 Billets

1 Éditions

Billet de blog 14 sept. 2020

Une légitimité problématique — ou la problématique de la légitimité

Jérémie Szpirglas
Ecrivain et journaliste
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Voilà un peu plus d’un an, dans le sillage de la sortie de mon livre Pater Dolorosa (Le Passeur Éditeur), une journaliste d’un célèbre magazine féminin (que je ne citerais pas, car là n’est pas la question) a refusé d’écrire dessus au prétexte que, en tant qu’homme, je n’avais aucune légitimité à parler de l’interruption médicale de grossesse.

J’ignore si c’était pour elle la vraie raison de son refus, ou un prétexte sorti du chapeau. Et je passe sur la stupidité de cette réflexion — surtout s’agissant de mon roman, qu’elle n’avait manifestement pas lu : si elle l’avait fait, elle n’aurait pu que constater que l’une de mes nombreuses motivations pour l’écrire était justement de donner le point de vue d’un père, sans jamais, au grand jamais confisquer, aux mères une parole essentielle. Ayant fait moi-même, avec ma compagne, l’expérience de cette épreuve, je me suis rendu compte du silence des hommes à son sujet, un silence que j’ai trouvé bien anormal : en refusant aux pères la liberté de parler du deuil périnatal (comme, au reste, on l’a trop longtemps refusé aux mères), on nie leur douleur et on les empêche d’aller de l’avant. C’est malin… Mais passons.

Si j’avais pu, j’aurais sans doute rétorqué à cette journaliste que j’avais toute légitimité, puisque, justement, je savais de quoi je parlais. Mais là n’est pas non plus la question ! Quand bien même n’aurais-je pas vécu ce que j’ai vécu, cela m’aurait (possiblement) donné un recul bienvenu sur le sujet, pour en donner une vision peut-être plus nuancée — qu’en sais-je ?

Pourquoi devrait-on être directement et personnellement concerné par un sujet pour écrire dessus — à partir du moment, évidemment, où on le fait sérieusement et avec rigueur, cela va sans dire ? À ce compte-là, à quel degré dois-je être concerné par un phénomène pour avoir le droit d’écrire dessus ? Dois-je avoir vécu une éruption volcanique pour écrire sur Pompéi ? Dois-je avoir couché avec ma mère pour parler d’Œdipe ? Doit-on être chien-loup pour écrire L’appel de la forêt ?

Ou, tout simplement au contraire, ma conscience d’être humain me suffit-elle pour être sensible à tout ce qui peut toucher le genre humain — et même au-delà, vers les limites de mon imagination ?

Listons mes caractéristiques principales : je suis un homme blanc de quarante ans. Je pratique le métier d’écrivain — disons de plumitif. Comme on le comprend immédiatement en voyant mon nom (et comme on me l’a fait comprendre bien avant que je comprenne moi-même ce que cela signifie), je suis d’origine juive, mais j’adore le saucisson, j’ai à mon actif à peinte trois Seder et demis, et j’aurais bien du mal à dire à quoi consiste concrètement le Shabbat. Sachant tout cela, à propos de quoi ai-je le droit d’écrire ?

J’imagine que j’ai le droit d’évoquer, de loin au moins, la Shoah. Mais ai-je le droit d’écrire sur l’esclavage ? Sur les conquistadors ? Sur la conquête de l’espace ? Sur les trous noirs et les paradoxes temporels ? Sur Einstein ou Mozart ? Ai-je le droit de donner pour protagoniste principal d’un de mes romans un jazzman métisse ? Ai-je le droit de décrire la détresse d’un orphelin ?

Ah ! Combien de chefs-d’œuvre nous auraient été épargnés si les artistes n’étaient jamais sortis de leurs petits prés carrés respectifs ?

Comme je l’ai déjà dit ici ou là, l’art et les artistes sont légitimes à s’emparer de tous les sujets. Tous. Sans exception.

Exactement comme on peut, avec Desproges, rire de tout — mais pas avec tout le monde. Que ceux qui pensent que je ne suis pas légitime pour décrire l’expérience d’un père souffrant d’une IMG passent donc leur chemin. Et si je veux parler d’un sujet tout à fait fantaisiste, comme un pont inachevé, rien ne m’en empêchera.

La légitimité n’a selon moi aucun sens dans le domaine de l’art. En revanche, cela ne dit rien de la qualité ou de la pertinence de ce qui en sort. Mais c’est là un tout autre sujet.

Qui n’a rien à voir avec une prétendue légitimité : Steve McQueen, qui réalise Twelve Years a Slave, est bien noir, mais de nationalité britannique : n’est-il qu’à moitié légitime ? Bien sûr, André Brink était un homme engagé contre l’Apartheid, mais il était blanc, il n’empêche qu’il a écrit parmi les plus belles pages sur son pays et ses combattants pour l’égalité : lui en accorderait-on le droit aujourd’hui ? Alain Resnais a réalisé Nuit et Brouillard sans avoir été déporté (signalons toutefois au passage qu’il a dans un premier temps décliné la proposition de faire le film, et n’a accepté qu’après avoir convaincu Jean Cayrol, ancien déporté, de l’y aider : preuve, peut-être, que la légitimité peut se gagner à force de rigueur et d’intégrité). Quant à Boris Vian, il n’a jamais mis les pieds à Pékin, ce qui ne l’a pas empêché d’en écrire l’automne (même si le livre n’a rien à voir).

Les exemples sont bien trop nombreux, évidemment, pour être tous cités ici. Les contre-exemples d’artistes soi-disant légitimes se plantant sur toute la ligne sont encore plus nombreux (même s’ils sont évidemment beaucoup plus oubliables) : combien de mauvais jazzmen noirs ? Combien de mauvais rappeurs pourtant d’origine contrôlée des banlieues ? Quant aux chefs-d’œuvre produits par des salauds, voire des chefs-d’œuvre qui véhiculent eux-mêmes une idéologie débectante, il en existe aussi. Hélas (ou pas — qu’en sais-je ?).

Et ne commençons pas à parler d’appropriation : toute l’histoire de l’art est faite d’appropriation. Sans appropriation (qui n’est qu’un synonyme, péjoratif dans certaines bouches, d’inspiration), l’art n’existe tout simplement pas. C’est bien souvent dans les facultés d’un artiste à faire sien un art autre que l’on reconnaît le génie : c’est Bach et l’Europe musical, c’est la Renaissance italienne revisitant l’art antique, c’est le jazz tout entier, c’est la vague d’Hokusai déferlant sur l’occident, c’est l’art noir africain qui enthousiasme Picasso… Bref, c’est toute création, toute créativité digne de ce nom.

La joie est dans l’ouverture, la découverte de l’autre. Cessons de forcer les artistes à se recroqueviller. Ils en mourront.

Billet publié sur www.inacheve.net

P.S. : Je suis conscient des tautologies, évidences et autres lapalissades dont ce texte est riche. Mais parfois, ça va mieux en le disant. Il est aussi le fruit d'un agacement qui ne cesse de monter. 

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Le « wokewashing », la nouvelle stratégie des majors pétrolières
La justice raciale, le féminisme et les droits LGBT+ sont de plus en plus mobilisés par les géants pétroliers pour convaincre des bienfaits de leurs activités fossiles. Une pratique récente baptisée « wokewashing » et qui n’a qu’un seul objectif : retarder l’action climatique pour continuer à nous abreuver de pétrole.
par Mickaël Correia
Journal
Le PS et les quartiers populaires : vingt ans de trahison
Le Parti socialiste poursuit sa lente dislocation dans les quartiers populaires. En Île-de-France, à Évry-Courcouronnes et Aulnay-sous-Bois, les désillusions traduisent le sentiment de trahison.
par Hervé Hinopay
Journal — Libertés publiques
« Une gestion exclusivement policière de la crise sanitaire »
« La logique aurait voulu que les autorités adoptent une approche sanitaire et sociale » pour lutter contre l’épidémie de Covid-19, pointe la professeure de droit public Diane Roman, qui regrette que, « désormais, tout se résolve en termes de mesures policières ».
par Jérôme Hourdeaux
Journal
Sondages de l’Élysée : le tribunal présente la facture
Le tribunal correctionnel de Paris a condamné ce vendredi Claude Guéant à huit mois de prison ferme dans l’affaire des sondages de l’Élysée. Patrick Buisson, Emmanuelle Mignon et Pierre Giacometti écopent de peines de prison avec sursis.
par Michel Deléan

La sélection du Club

Billet de blog
La parole des femmes péruviennes
Dans un article précédent, on a essayé de comprendre pourquoi le mouvement féministe péruvien n'émergeait pas de manière aussi puissante que ses voisins sud-américains. Aujourd'hui on donne la parole à Joshy, militante féministe.
par ORSINOS
Billet de blog
Romani Herstory : réinscrire les femmes roms dans l’Histoire
Objets de tous les fantasmes, les femmes roms se voient sans cesse privées du droit à la parole. Les archives Romani Herstory montrent pourtant que beaucoup de ces femmes ont marqué nos sociétés de leur empreinte. (Texte d'Émilie Herbert-Pontonnier.)
par dièses
Billet de blog
Malaise dans la gauche radicale - Au sujet du féminisme
L'élan qui a présidé à l’écriture de ce texte qui appelle à un #MeToo militant est né au sein d'un groupe de paroles féministe et non mixte. Il est aussi le produit de mon histoire. Ce n’est pas une déclamation hors-sol. La colère qui le supporte est le fruit d’une expérience concrète. Bien sûr cette colère dérange. Mais quelle est la bonne méthode pour que les choses changent ?
par Iris Boréal
Billet de blog
Traverser la ville à pieds, être une femme. 2022.
Je rentrais vendredi soir après avoir passé la soirée dehors, j'étais loin de chez moi mais j'ai eu envie de marcher, profiter de Paris et de ces quartiers où je me trouvais et dans lesquels je n'ai pas souvent l'occasion de passer. Heureusement qu'on m'a rappelé, tout le trajet, que j'étais une femme. Ce serait dommage que je l'oublie.
par Corentine Tutin