Les trottoirs de Babel

7.15

Ils sont déja quelques-uns, une vingtaine environ, lorsque j'arrive.

Certains sont debouts, la majorité est assise sur le sol.

On a de la chance aujourd'hui, il fait beau, à peine une petite brise venue du Rhône qui nous frôle.

Il y a trois mois, il pleuvait.

Ils ont tous, moi aussi je suppose, le regard hagard de ceux qui n'ont pas beaucoup dormi. Pas le choix, si on veut une place, il faut venir tôt. Certains, pour combler ce temps qui n'en finit plus de s'écouler ont emmené un bouquin. Pour la première fois, je vois même un ordinateur portable.

Il y a là des personnes seules, des couples, des parents et leurs enfants de tous âges. Le couple devant moi a du arriver à peine quelques minutes avant moi. Ils ont une poussette et un petit de deux ans à peine avec une bouille adorable. Il est sage pour l'instant. Pourvu que ça dure, c'est long, 1 heure 45 avec un bébé qui braille. Celà dit, on a plus de chance ici qu'à Marseille. Il y a moins de monde, et ils ouvrent une heure plus tard, ce qui fait que l'arrivée ici peut se faire une heure à une heure et quart plus tard, ce n'est pas du luxe.

Déja, la cacophonie commence. Là, du Portugais, ici de l'Arabe, là-bas, du Turc et encore ailleurs, du Français. Tous se côtoient, indifférents l'un à l'autre, mais déja, la connivence muette s'installe avec le voisin, avec ceux qui sont devant.

 

7.17

- Bonjour monsieur, excusez-moi, c'est par ici ?

- Non madame, vous, c'est la file d'à côté, celle où il n'y a personne. Mais vous êtes bien en avance, vous auriez pu rester sous la couette, votre file est rarement pleine.

 

7.18

Il va faire beau aujourd'hui, bonne nouvelle...

 

7.19

Pas un nuage à l'horizon, c'est chouette

 

7.20

Et le soleil brille...

 

7.25

Tiens, il va faire beau aujourd'hui, bonne nouvelle...

 

7.32

Tiens, il va faire beau aujourd'hui, bo... SILENCE !!!!

 

7.33

Un comique nous lance, de sa voiture, "allez les gars, bonne chance !" . La file d'attente grandit, elle doit faire une bonne trentaine de mètres maintenant, et, déja, quelques-uns tentent de gagner des places en passant entre les gens, l'air affairé ou soucieux de retrouver quelqu'un devant. Les premiers passent, les autres sont interpelés par ceux qui poireautent depuis plus longtemps :

- Vous allez où comme ça ?

- Ben je vais devant !

- Ah, ben allez-y ne vous gênez pas, c'est pas comme si les gens ici n'attendent pas !

- Mais il y a plein d'espace, devant

- Et alors ? on est pas obligés de se coller les uns aux autres pour faire la queue ! Ce n'est pas pour ça qu'on rentrera plus vite !

 

7.42

Einstein avait raison, la relativité du temps, c'est pas des cracks, parfois, 9 minutes semblent des heures....

 

7.50

Mal au dos, mal aux pieds.. Au moins, à voir comment tout le monde se dandine de gauche à droite en se frottant le dos, je me dis que je ne suis pas le seul.

 

7.52

Tiens, le môme de la poussette se rebelle. Il prend ses cliques, ses claques et se carapate en douce vers l'avant. Bien tenté, mais on ne le laissera pas doubler tout le monde, faut pas pousser non plus ! De rage, il va piquer le bouquin d'une jeune femme encore assise et l'embarque jusqu'à la poussette. Dans ce méli-mélo de langues (j'ai entendu des langues slaves et des langues asiatiques entre-temps), il y en a une qui est universelle : tout le monde se marre en voyant les péripéties du petit. En tout cas, ca fait retomber la tension. Si je suis plutôt confiant, d'autres ont peut-être des raisons de s'inquiéter un peu.

 

7.53

La file a bien augmenté maintenant, elle doit faire une bonne soixantaine de mètres de long. Les passants, les automobilistes, les policiers qui passent régulièrement, tous nous dévisagent comme des animaux. En vérité, c'est comme cela que l'on se sent. Faire la queue, serrés entre des barrières métalliques mobiles, ça a le charme des troupeaux que l'on mène à l'abattoir. Aux grands maux les grands remèdes, à Marseille, ils avaient carrément installé des barrières fixes en zig-zag pour canaliser le flux. Il faut croire qu'humilier un peu le quidam, ça le rend plus souple et moins revendicateur quand les choses sérieuses commencent.

 

7.59

J'ai toujours mal au dos, et je suis toujours pas le seul. Plus moyen de s'assoir par terre, la pression diffuse de la foule derrière oppresse un peu plus à chaque instant.

 

8.07

Tiens, un petit nouveau... Il a pas l'habitude encore. Il appelle sa copine, lui disant qu'elle peut venir vers 9.30, il y a une quarantaine de personnes devant, donc il y a le temps, et qu'il n'est même pas sûr qu'ils passent ce matin. Je lui explique quand même qu'il vaudrait mieux qu'elle vienne avant, il y a plusieurs guichets et ils auront leur place ce matin. Ca fait sourire les autres. C'est toujours marrant, les nouveaux.

 

8.20

Je ne vois plus la fin de la file, tant elle s'est allongée. Il y a une bonne centaine de mètres de queue, c'est impressionnant. Les regards des passants sont au mieux surpris, au pire dédaigneux.

 

8.21

Les "deuxièmes parties de couple", entendez ceux qui ne se sont pas levé aux aurores pour faire la queue, commencent à arriver, expliquant vite et fort qu'ils sont avec untel là-bas qui fait déja la queue, et que surtout ils n'essaient pas de frauder...

 

8.29

Ca y est, on est franchement copains avec les voisins. On taille des bavettes de tous les côtés, on se sourit, on se parle. Par groupes communautaires, ou pas, d'ailleurs, tout le monde en a marre d'attendre dans l'enclos à bétail.

 

8.40

Les rangs se resserrent, on sait tous la guerre que ça va être pour se ruer à l'intérieur, entre ceux qui poussent, ceux qui tentent de contourner, et ceux qui, en guise de sprint final tentent de se faufiler au coeur, la lutte sera rude pour les tickets

 

8.43

J'ai mal au dos, mais je n'ai plus le temps d'y penser. Ma fleur arrive, comme une fleur, pour me soutenir moralement. Moi aussi je t'aime, mais surveille les deux là-derrière, ils utilisent la technique dite du "petit pas", celle qui consiste, dans la file, à grapiller centimètre par centimètre l'espace de celui qui est devant, mais un peu décalé sur le côté. C'est une technique qui demande de la patience et de la persévérance, on ne peut l'appliquer que dans les premiers mètres de la queue, derrière, on est trop loin pour que ça serve à quelque chose.

 

8.50

Les grilles s'ouvrent sur deux CRS balèzes, ça décourage les mouvements de foule anticipés. L'heure c'est l'heure

 

8.59

On s'agite, on se frôle, on se touche, on écrase des doigts de pieds - tiens, encore un nouveau, il est en tongs, lui - mais rien ne se passe. La tension est extrême, le coup d'envoi du rush va être donné dans quelques secondes.

 

9.00

Enfin, on peut entrer. La cohue est indescriptible, il faut un ticket rapidement, pour pouvoir rentrer chez soi au plus vite. Toute la tension accumulée pendant deux heures se relâche instantanément alors que tout le monde est concentré sur "l'objectif ticket". Bousculade, la poussette est prise dans la tourmente, le pauvre petit s'accroche comme il peut, et se met à brailler, tout ce monde, ça étouffe.

Enfin, ça y est, nous l'avons !

 

 

Oui, nous l'avons ce foutu ticket rose. C'est un collector, il est numéroté. Numéro 269. Pas trop mal, le décompte commence à 238, aujourd'hui. Dehors, la bousculade continue, et il faudra finalement que les CRS rappellent tout le monde à l'ordre pour que ça se calme.

 

Et voila, pour la troisième fois en 6 mois, j'ai eu l'impression de n'être qu'un animal, soumis au bon vouloir de ceux qui choisissent, au cas par cas, qui aura des papiers et qui n'en aura pas. J'étais confiant, disais-je, parce je suis Français, et mon épouse, Brésilienne, se voit logiquement attribuer une carte de séjour. Enfin, logiquement :

Cela fait 8 mois que nous habitons Lyon, et nous avons, dès notre déménagement, fait le nécessaire auprès de la préfecture pour nous mettre en règle.

C'est la quatrième fois aujourd'hui, en 8 mois, que nous sommes obligés d'aller à la Préfecture pour que l'on nous confirme que le dossier a été transféré de Marseille à Lyon. Il a fallu revenir tous les trois mois, puisque le reçu qu'on nous donnait courait seulement pour trois mois à chaque fois.

Aujourd'hui, enfin, nous avons eu cette confirmation de transfert. Parfait, nous sommes donc tranquilles pendant un an.

 

Ah non ?

Ah, la carte de séjour existe depuis janvier, et est valable un an.

 

Donc nous revenons en janvier pour le renouvellement.

 

Ah non ?

Ah, il faut revenir en décembre pour remplir quelques papiers avant de revenir en janvier pour récupérer la carte de séjour.

 

Venir en janvier, je l'ai fait, c'est génial. Il pleut, et le vent du Rhône est glacé. Les deux heures d'attente, alors, ressemblent à deux heures de torture. Et là, il n'y a personne qui se préoccupe du bien-fondé des files d'attentes extérieures.

 

Elle est belle la France, non ? Ca donne envie d'y venir, en tout cas. A l'heure de l'internet et de la communication instantanée, 8 mois pour transmettre un dossier de Marseille à Lyon, ça relève du gag. Quant à la façon d'être parqués devant la préfecture, c'est juste lamentable. Mais bon, il parait que ce sont les immigrés les causes de nos malheurs. Pourquoi alors les traiter avec un peu de dignité ?

 

 

En revenant, un peu soulagé quand même, à ma voiture, je constate l'ultime infamie : quand vous faites la queue pendant deux heures, puis que vous attendez votre tour à l'intérieur, le ticket de l'horodateur lui est dépassé. Et les policiers, eux, se fichent comme d'une guigne que vous soyez à la poursuite d'un autre ticket. L'heure c'est l'heure, et si vous dépassez l'heure, votre carte de séjour à mi-temps vous coûte la bagatelle supplémentaire de 11 euros...

 

Il y a des jours comme ça...

 

 

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