Blindness, Fernando Meirelles nous donne à voir un monde sans visions

Cela faisait longtemps qu'un film ne m'avait pas touché comme ça. Depuis Dancer in the Dark en fait, même si les deux films n'ont rien à voir.

 

Ici, l'histoire est simple. Un mystérieux virus qui rend aveugle se propage. Totalement prises de court, les autorités parquent les malades dans un sanatorium désaffecté, où ils doivent réapprendre à vivre, avec leur handicap. Tous sont aveuglés par une intense lumière, sauf Julianne Moore qui elle n'a pas été atteinte. Peu à peu, la vie s'organise...

 

Et c'est précisément là que s'exprime le talent de Fernando Meirelles (réalisateur, entre autres, de La cité de Dieu et de The constant Gardener). Il nous plonge dans un monde en négatif, où l'aveuglement sombre et sans lumière cède le pas à un "aveuglement blanc", où notre monde de transport et de communication s'écroule, plus personne ne pouvant conduire ou piloter. Un monde, enfin, où les masques tombent, où l'on ne paraît plus.

 

Ce que donne à voir Meirelles, c'est un monde différent. Dans le nôtre, l'humanité est associée avant tout à un ensemble de vertus, à une forme de civilisation, à des valeurs positives -on fait preuve d'humanité. Au révélateur négatif de Meirelles, elle sombre peu à peu, régresse, s'avilit. Lorsque personne ne peut voir ce que vous faîtes, vous faîtes des choses sans gêne, sans tabou, au point d'abandonner tout sens moral. Cela commence par les détritus jetés simplement par terre, puis par la nudité exposée, puis par les besoins naturels dont on se soulage n'importe où... Cette humanité-là s'enfonce dans la fange et la déchéance.

 

Sans le "média" de la vision, l'être humain perd ses repères, mais aussi ses limites. La découverte du visage de l'autre nous aliene. Dès lors qu'on ne peut plus voir la différence constitutive d'altérité, l'autre ne nous limite plus par son regard. Plus encore, on ne reconnaît plus à l'autre sa qualité d'être humain. Et à ce stade, il est difficile de ne pas faire l'analogie historique que la situation décrite inspire.

Et si cela met dans un premier temps chaque être sur un pied d'égalité, puisque la cécité gomme les différences, puisque le regard de l'autre ne l'atteint plus (ainsi, plus de prostituée, de noir, de pauvre...), les plus forts, - entendez ceux qui ont le plus développé cette humanité négative -, prennent rapidement le dessus sur les plus faibles, au-delà même de ce que l'on pense pouvoir endurer.

 

A partir de là, le film explore énormément de sujets, de notion liées à l'alterité de l'autre et aux rapports entre ces êtres humains "diminués". Mais sans pour autant partir dans tous les sens. On touche, à chaque fois, en un plan, une scène, à l'essentiel, au questionnement intime. On glisse avec eux vers le néant, en apnée, et une fois qu'on touche le fond, avec la même résignation que les personnages, enfin, on commence à remonter vers... la lumière... Et l'ensemble des plans de lecture, des notions abordées font que l'on se rend compte à quel point la vue, l'ombre et la lumière sont importants dans notre société. D'un point de vue pragmatique, bien sûr, comme pour les déplacements par exemple (quel monde serait un monde sans voiture, sans avions, sans trains... On retrouve le principe de régression, de repli sur soi-même), mais aussi sur le plan "théorique" - Saint-Thomas : "je ne crois que ce que je vois" - ou mythologique : Lucifer, Lux Ferris, est littéralement le "porteur de lumière", qui déchoît et sombre dans les ténèbres...

 

L'immense force du film tient dans le fait que Meirelles arrive à nous faire mettre à la place de ces personnages, on "voit par leurs yeux", on ressent réellement, la détresse, la résignation, la colère bouillonnante, jusqu'aux rires, gênés parfois, libérateurs, souvent, et joyeusement vengeurs, comme une immense bouffée d'oxygène. On comprend réellement ce qu'ils ressentent, et c'est vraiment très prenant, d'autant plus lorsque l'on fait la fameuse analogie historique...

La réflexion de mise en scène, par des écrans de lumière, ou des écrans noirs, ce flou maintenu tout au long du film, ces zones d'ombre et de lumière qui nous mettent mal à l'aise parce qu'elle nous mettent à la place des personnages, nous met dans l'ambiance, et nous permet de toucher du doigt cette humanité, ni blanche, ni noire, toute en nuance, qui nous interpelle bien que nous en fassions partie... Paroxysme de ce sentiment à la fin du film, où Meirelles nous prend véritablement en otage de son silence de narrateur, nous offrant la première réaction, avant de l'exprimer à son tour, pour que l'on se rende compte, un peu honteusement, que nous faisons partie de cette humanité...

 

 

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Je tiens à préciser que c'est un film assez cru, avec des scènes qui peuvent être choquantes (une spectatrice a quitté la salle à ce moment-là), et qui ne convient sans doute pas à tous les publics. Mais je pense sincèrement qu'il faut dépasser ces aspects-là, pour trouver ce que cherche à montrer Meirelles, ce qui est exprimé au-delà des images qui nous aveuglent...

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