La doctrine Monroe — Autopsie d'un permis de tuer
Le 3 janvier 2026, les États-Unis ont bombardé Caracas et capturé le président vénézuélien Nicolas Maduro. « Il faisait noir — et la mort était partout », a déclaré Donald Trump. Cette opération n'est pas un accident. Elle est l'application, deux siècles plus tard, d'une doctrine formulée en 1823 : l'Amérique latine appartient aux États-Unis. Retour sur le plus vieux permis de tuer encore en vigueur.
La nuit de Caracas
3 janvier 2026. 2 heures du matin, heure locale.
Des explosions secouent la capitale vénézuélienne. Sept détonations en moins de trente minutes. Des avions volent à basse altitude au-dessus de la ville plongée dans le noir. Les habitants se précipitent dans les rues.
À l'aube, Donald Trump annonce sur Truth Social que les forces américaines ont capturé et exfiltré le président Nicolas Maduro ainsi que son épouse. L'opération s'appelle « Absolute Resolve ». Elle a mobilisé 150 avions et deux unités de la Delta Force.
Lors de sa conférence de presse, Trump décrit la scène : « Les lumières de Caracas avaient été éteintes grâce à une certaine expertise dont nous disposons. Il faisait noir — et la mort était partout. »
Puis il ajoute : « L'Amérique dirigera le Venezuela jusqu'à ce qu'une transition en bonne et due forme ait lieu. »
Un président étranger enlevé par l'armée américaine. Un pays souverain placé sous tutelle de Washington. Aucune autorisation du Congrès. Aucun mandat international.
Pour comprendre comment cela est possible, il faut remonter deux siècles en arrière. À un discours prononcé devant le Congrès américain le 2 décembre 1823.
La promesse de Monroe
James Monroe est le cinquième président des États-Unis. En 1823, son pays est une jeune république de dix millions d'habitants, coincée entre l'Atlantique et les Appalaches. L'Europe domine le monde. La Sainte-Alliance — Russie, Autriche, Prusse — menace de restaurer les monarchies dans les anciennes colonies espagnoles d'Amérique latine, fraîchement indépendantes.
Le 2 décembre 1823, Monroe adresse son septième message annuel au Congrès. Quelques paragraphes, noyés dans un discours fleuve sur le budget et les routes, vont fixer pour deux siècles la politique étrangère américaine.
Le texte affirme trois principes.
Premier principe : le continent américain n'est plus ouvert à la colonisation européenne.
Deuxième principe : toute intervention des puissances européennes dans les affaires des Amériques sera considérée comme une menace pour la sécurité des États-Unis.
Troisième principe : en contrepartie, les États-Unis n'interviendront pas dans les affaires européennes.
La formule qui résume cette doctrine : « L'Amérique aux Américains. »
Voici les mots exacts de Monroe, tels qu'il les a prononcés devant le Congrès :
« The American continents, by the free and independent condition which they have assumed and maintain, are henceforth not to be considered as subjects for future colonization by any European powers. »
« Les continents américains, par la condition libre et indépendante qu'ils ont assumée et maintiennent, ne doivent désormais plus être considérés comme sujets à une future colonisation par aucune puissance européenne. »
En apparence, c'est un geste défensif. Une mise en garde adressée aux empires européens. Un bouclier tendu aux jeunes républiques du Sud.
En réalité, c'est un acte de propriété. Monroe ne dit pas : l'Amérique latine est libre. Il dit : l'Amérique latine est à nous.
La nuance mettra quelques décennies à se révéler.
L'expansion
Entre 1823 et 1898, les États-Unis appliquent la doctrine Monroe — contre leurs voisins.
1845 : annexion du Texas.
1846-1848 : guerre contre le Mexique. Les États-Unis s'emparent de la moitié du territoire mexicain. La Californie, le Nevada, l'Utah, l'Arizona, le Nouveau-Mexique, une partie du Colorado. Deux millions de kilomètres carrés. Plus de 13 000 soldats américains morts — dont 88 % de maladie. Les pertes mexicaines, civiles et militaires, n'ont jamais été comptabilisées.
1898 : guerre contre l'Espagne. En quelques mois, les États-Unis prennent Cuba, Porto Rico, Guam et les Philippines. L'empire espagnol s'effondre. L'empire américain commence.
La doctrine Monroe n'a jamais protégé l'Amérique latine. Elle a protégé le droit des États-Unis à la dominer seuls.
Mais il manque encore un élément. La doctrine de Monroe interdisait l'intervention européenne. Elle n'autorisait pas explicitement l'intervention américaine.
Ce verrou va sauter en 1904.
Le corollaire Roosevelt
Theodore Roosevelt est un personnage. Chasseur de gros gibier, colonel de cavalerie, prix Nobel de la paix. Et théoricien de l'impérialisme américain.
Sa devise : « Parle doucement et porte un gros bâton. » En anglais : Speak softly and carry a big stick.
Le 6 décembre 1904, Roosevelt s'adresse au Congrès. Il propose une « interprétation » de la doctrine Monroe. Cette interprétation va transformer un bouclier défensif en arme offensive.
Voici le passage central :
« L'injustice chronique ou l'impuissance qui résulte d'un relâchement général des règles de la société civilisée peut exiger, en fin de compte, en Amérique ou ailleurs, l'intervention d'une nation civilisée. Et dans l'hémisphère occidental, l'adhésion des États-Unis à la doctrine de Monroe peut forcer les États-Unis, même à contrecœur, à exercer un pouvoir de police international. »
Traduction : si un pays d'Amérique latine ne se comporte pas correctement — selon les critères américains —, les États-Unis ont le droit d'intervenir.
Monroe disait : les Européens ne peuvent pas intervenir chez vous.
Roosevelt dit : nous, si.
Ce corollaire va justifier, au cours du siècle suivant, plus de cinquante interventions militaires américaines en Amérique latine.
Les guerres de la banane
Entre 1898 et 1935, les États-Unis interviennent militairement dans presque tous les pays d'Amérique centrale et des Caraïbes. Les historiens appellent cette période les « Banana Wars » — les guerres de la banane.
Cuba : occupation militaire de 1898 à 1902, puis de 1906 à 1909. L'amendement Platt impose à Cuba d'accepter toute intervention américaine future. Guantánamo devient une base navale permanente.
Nicaragua : occupation de 1912 à 1925, puis de 1926 à 1933.
Haïti : occupation de 1915 à 1934. Dix-neuf ans.
République dominicaine : occupation de 1916 à 1924.
Panama : le pays lui-même est une création américaine. En 1903, les États-Unis soutiennent la sécession du Panama depuis la Colombie pour construire leur canal. Des navires de guerre américains empêchent la Colombie de reprendre son territoire.
Le général Smedley Butler, deux fois décoré de la Medal of Honor, résume sa carrière dans une confession célèbre :
« J'ai passé trente-trois ans dans les Marines. Et pendant la plus grande partie de ce temps, j'ai été un homme de main de première classe pour le grand capital, pour Wall Street et les banquiers. J'ai aidé à faire du Mexique un endroit sûr pour les intérêts pétroliers américains en 1914. J'ai aidé à faire d'Haïti et de Cuba des endroits convenables pour que les gars de la National City Bank puissent y collecter leurs revenus. J'ai aidé au viol d'une demi-douzaine de républiques d'Amérique centrale au profit de Wall Street. »
Butler a écrit ces lignes en 1935. Il les intitule : « La guerre est un racket. »
La United Fruit Company
Parmi les entreprises qui ont bénéficié des interventions américaines, une se distingue. La United Fruit Company.
Fondée en 1899, basée à Boston, la United Fruit contrôle la production et l'exportation de bananes dans toute l'Amérique centrale. Au Guatemala, elle possède 42 % des terres arables du pays. Elle contrôle également le réseau ferroviaire, le système téléphonique et télégraphique, et le principal port.
La United Fruit ne paie pas d'impôts. Elle ne cultive qu'une fraction de ses terres — le reste est laissé en friche pour empêcher toute concurrence.
Le Guatemala est ce qu'on appelle une « république bananière ». L'expression n'est pas une métaphore. C'est une description littérale.
En 1944, une révolution renverse le dictateur Jorge Ubico, allié de la United Fruit. Le Guatemala organise ses premières élections libres. Juan José Arévalo est élu président. Il construit six mille écoles, développe la santé publique, autorise les syndicats.
En 1951, Jacobo Árbenz lui succède, également élu démocratiquement. Árbenz veut transformer le Guatemala « d'un pays arriéré avec une économie féodale en un État capitaliste moderne ». Il lance une réforme agraire. La loi prévoit l'expropriation des terres non cultivées, avec indemnisation des propriétaires sur la base de la valeur fiscale déclarée.
La United Fruit possède 600 000 hectares. La plupart sont en friche. La réforme agraire menace directement ses intérêts.
La compagnie déclare ses terres à une valeur fiscale dérisoire — pour payer moins d'impôts. Le gouvernement guatémaltèque propose de les racheter à ce prix. La United Fruit exige 25 millions de dollars. Le gouvernement en offre 1,2 million.
La United Fruit fait appel à Washington.
L'opération PBSUCCESS
La United Fruit Company n'est pas n'importe quelle entreprise. Elle a des amis.
John Foster Dulles, secrétaire d'État du président Eisenhower, a été l'avocat de la United Fruit.
Allen Dulles, directeur de la CIA, a siégé au conseil d'administration de la United Fruit.
Le sénateur Henry Cabot Lodge Jr., ambassadeur des États-Unis à l'ONU, est actionnaire de la United Fruit.
En 1953, la CIA reçoit l'ordre de renverser le gouvernement guatémaltèque. L'opération s'appelle PBSUCCESS.
Le budget : entre 5 et 7 millions de dollars. Plus de 100 agents CIA sont mobilisés. Des camps d'entraînement sont installés au Nicaragua et au Honduras. La CIA recrute un colonel guatémaltèque exilé, Carlos Castillo Armas, pour diriger l'invasion.
L'agence rédige des listes de personnalités à assassiner. Ce sont les premiers manuels d'assassinat de la CIA. Ils seront réutilisés dans les opérations suivantes.
Le 18 juin 1954, Castillo Armas franchit la frontière avec 150 hommes. L'armée guatémaltèque, bien supérieure en nombre, pourrait écraser cette force dérisoire. Mais la CIA a saboté le moral des troupes. Des avions américains bombardent des cibles symboliques. Une radio clandestine diffuse de fausses informations sur l'avancée des rebelles.
Le 27 juin 1954, Jacobo Árbenz démissionne. Il s'exile au Mexique, puis à Cuba, en France, en Suisse. Il mourra en 1971, alcoolique et ruiné.
Castillo Armas prend le pouvoir. Il annule la réforme agraire. Il rend leurs terres à la United Fruit. Il interdit les syndicats. Il fait exécuter des milliers de partisans d'Árbenz.
Le Guatemala bascule dans une guerre civile qui durera quarante ans. Bilan : 200 000 morts. Une commission de vérité de l'ONU qualifiera certains massacres de « génocide ».
Le secrétaire d'État John Foster Dulles félicite publiquement le peuple guatémaltèque pour sa « victoire ». Il ne mentionne pas la United Fruit. Il ne mentionne pas la CIA.
Les documents seront déclassifiés en 1997. Quarante-trois ans après les faits.
L'internationale des escadrons de la mort
Le Guatemala de 1954 établit un modèle. Pendant les trente années suivantes, la CIA va le répliquer dans tout le continent.
1961 : tentative d'invasion de Cuba à la Baie des Cochons. Échec.
1964 : coup d'État au Brésil. Succès. Vingt et un ans de dictature militaire.
1973 : coup d'État au Chili. Le président Salvador Allende, démocratiquement élu, est renversé. Le général Augusto Pinochet prend le pouvoir. Henry Kissinger, secrétaire d'État de Nixon, lui envoie un message : « Nous voulons vous aider. Nous sommes favorables à ce que vous faites. »
3 000 personnes sont exécutées. 40 000 sont torturées. 200 000 s'exilent.
1976 : coup d'État en Argentine. La junte militaire lance ce qu'elle appelle la « guerre sale ». 30 000 personnes disparaissent. Kissinger encourage les généraux argentins à « terminer rapidement » — selon des documents déclassifiés en 2003.
Ces dictatures ne travaillent pas seules. En novembre 1975, à l'initiative du chef des services secrets chiliens Manuel Contreras, elles créent un réseau de coordination : l'Opération Condor.
Six pays participent : Argentine, Chili, Uruguay, Paraguay, Bolivie, Brésil.
L'objectif : traquer et éliminer les opposants politiques au-delà des frontières. Un Argentin réfugié au Chili peut être enlevé par des agents chiliens et remis aux Argentins. Un Uruguayen exilé au Brésil peut être assassiné par une équipe mixte.
Les méthodes : torture systématique, exécutions sommaires, « vols de la mort » — les prisonniers sont jetés vivants depuis des avions au-dessus de l'océan.
Le bilan de l'Opération Condor, selon les archives découvertes au Paraguay en 1992 : 50 000 morts, 30 000 disparus, 400 000 prisonniers.
Et les États-Unis ?
Les documents déclassifiés établissent que la CIA connaissait l'existence de Condor dès 1976. Un câble du New York Times de 2001 révèle que la CIA a joué « un rôle clé dans la mise en place des liens informatiques » entre les services de renseignement des six pays.
Patricia Derian, secrétaire d'État adjointe aux droits de l'homme sous Carter, témoignera : « Cela me rendait malade de savoir que d'un geste impérial de la main, un Américain pouvait condamner des gens à mort. »
L'Américain en question s'appelait Henry Kissinger.
La leçon
Entre 1823 et 1989, la doctrine Monroe a justifié plus de cinquante interventions militaires américaines en Amérique latine. Invasions, occupations, coups d'État, assassinats ciblés, soutien aux dictatures.
Le bilan humain dépasse 800 000 morts.
La logique n'a jamais changé. Monroe la formulait en termes défensifs : empêcher les Européens d'intervenir. Roosevelt l'a reformulée en termes offensifs : le droit d'intervenir nous-mêmes. Mais le présupposé reste identique : l'Amérique latine est une zone d'influence américaine. Une arrière-cour. Un pré carré.
Les justifications ont varié selon les époques. Au XIXe siècle, on invoquait la « destinée manifeste » — le droit divin des États-Unis à s'étendre. Au XXe siècle, on invoquait la lutte contre le communisme. Au XXIe siècle, on invoque la lutte contre le narcotrafic.
Les moyens ont évolué. Les Marines ont cédé la place à la CIA, puis aux drones, puis aux forces spéciales.
Mais la doctrine reste.
Le 2 décembre 2025, pour le 202e anniversaire du discours de Monroe, Donald Trump a proclamé un « Trump Corollary » — un corollaire Trump à la doctrine Monroe.
Un mois plus tard, ses forces capturaient le président du Venezuela.
« Il faisait noir — et la mort était partout. »
Monroe serait fier.
Cet article est la première partie d'une série. La seconde partie, « Venezuela — Le dernier laboratoire Monroe », retracera l'histoire des relations entre les États-Unis et le Venezuela de 1998 à 2026. Pourquoi ce pays ? Parce qu'il possède les plus grandes réserves de pétrole de la planète.
Cet article s'appuie sur le cadre Mécaniques — un système d'analyse des dynamiques de manipulation et de pouvoir.
Application : Règles 1, 3, 5
Sources principales :
- Archives nationales des États-Unis, « Monroe Doctrine (1823) »
- Discours de Theodore Roosevelt au Congrès, 6 décembre 1904
- CIA, documents déclassifiés sur l'opération PBSUCCESS (1997)
- National Security Archive, George Washington University
- Commission for Historical Clarification (Guatemala), « Guatemala: Memory of Silence », 1999
- Documents déclassifiés sur l'Opération Condor (Clinton, 1999 ; Obama, 2016)
- Fondation Jean-Jaurès, « Cinquante ans après le coup d'État militaire de 1973 au Chili », 2023
- Maison Blanche, « Presidential Message on the Anniversary of the Monroe Doctrine », 2 décembre 2025
- France Info, Le Monde, AFP, couverture de l'opération Venezuela, 3-4 janvier 2026