L'Europe s'est-elle sabordée ?
Sanctions contre la Russie : anatomie d'un choix
Dans l'article précédent, nous posions la question : le droit international est-il mort ? L'Europe « prend acte » du Venezuela. Elle « examine » les mandats de la CPI. Elle « condamne » — puis s'aligne. Mais cette paralysie diplomatique n'est pas apparue ex nihilo. Elle est le symptôme d'un affaiblissement plus profond — économique, stratégique, politique — dont les racines plongent dans une décision prise en février 2022 : la guerre économique contre la Russie. Trente-six mois plus tard, le bilan mérite examen. Les sanctions devaient mettre Moscou « à genoux ». Qui, aujourd'hui, vacille ?
1. La promesse
Le 1er mars 2022, cinq jours après l'invasion de l'Ukraine, Bruno Le Maire prend la parole sur France Info. Le ton est martial : « Nous allons provoquer l'effondrement de l'économie russe. »
Sur BFM TV, il précise : « Nous allons livrer une guerre économique et financière totale à la Russie. » Et cette formule qui fera date : « Nous allons mettre l'économie russe à genoux. »
L'arsenal déployé est sans précédent. Exclusion de banques russes du système SWIFT. Gel de 300 milliards d'euros d'avoirs de la Banque centrale russe. Embargo progressif sur le pétrole et le charbon. Plafonnement du prix du baril à 60 dollars. Gel des avoirs de plus de 1 500 personnes et entités. Retrait massif des entreprises occidentales.
« Le rapport de force économique et financier est totalement en faveur de l'Union européenne, qui est en train de découvrir sa puissance économique », affirme le ministre.
Les premières semaines semblent lui donner raison. Le rouble s'effondre de 30 %. Le marché boursier russe ferme. La Banque centrale russe relève son taux directeur à 20 %. Les prévisions du FMI et de la Banque mondiale annoncent une récession de 10 à 15 %.
L'effondrement est imminent. C'est une question de mois.
2. Le bilan russe : une économie qui refuse de s'effondrer
Au terme de ces trois années, les chiffres racontent une autre histoire.
2022 : le PIB russe recule de 2,1 %. Une récession, certes — mais loin de l'écroulement annoncé. La Banque mondiale prévoyait -11 %. Le gouvernement allemand évoquait -15 %.
2023 : la croissance rebondit à 3,6 %, puis est révisée à 4,1 %. Le FMI, qui prédisait encore une récession début 2023, révise ses chiffres à la hausse.
2024 : nouvelle croissance de 4,1 %. Le PIB atteint 200 000 milliards de roubles, un record historique. L'industrie manufacturière progresse de 8,5 %.
2025 : ralentissement prévu autour de 1 à 1,6 %. L'économie de guerre s'essouffle, l'inflation mord, les taux d'intérêt culminent à 21 %. Mais l'effondrement n'a pas eu lieu.
Comment l'expliquer ?
La réorientation commerciale. En quelques mois, Moscou s'est tourné vers l'Asie. La Chine est devenue le premier partenaire commercial de la Russie. L'Inde absorbe des volumes massifs de pétrole russe. La Turquie et les Émirats arabes unis servent de plateformes de contournement. Le yuan s'est substitué au dollar et à l'euro dans le commerce extérieur russe.
L'économie de guerre. Les dépenses militaires ont augmenté de 90 % depuis 2021, atteignant environ 140 milliards de dollars en 2024, soit plus de 7 % du PIB. L'industrie de l'armement tourne à plein régime. Entre 35 % et 50 % de la croissance s'explique par la production liée à la guerre.
La flotte fantôme. Des centaines de pétroliers vieillissants, immatriculés sous pavillons de complaisance, transportent le brut russe en contournant les sanctions. Le plafonnement du prix à 60 dollars reste largement théorique.
La substitution des importations. McDonald's est devenu « Vkusno i tochka ». IKEA a cédé la place à des fabricants locaux. Les marques occidentales ont été remplacées par des équivalents russes ou asiatiques.
Les fragilités existent : inflation à deux chiffres, pénurie de main-d'œuvre, fuite des cerveaux (un million de cadres qualifiés auraient quitté le pays), dépendance croissante à la Chine. Mais l'économie russe n'est pas « à genoux ». Elle est debout, en surchauffe, orientée vers la guerre — et résiliente.
3. Le bilan européen : le prix de la vertu
De l'autre côté, l'Europe découvre que les sanctions ont un coût. Et que ce coût n'est pas équitablement réparti.
Certains observateurs soulignent les bénéfices : fin de la dépendance au gaz russe, accélération de la transition énergétique, démonstration d'unité face à l'agression. Mais ces gains stratégiques de long terme se paient au prix fort dans l'immédiat.
L'explosion des prix de l'énergie. En août 2022, le gaz naturel atteint 342 euros le mégawattheure sur le marché TTF, contre 20 euros début 2021. L'électricité suit. L'inflation dans la zone euro atteint 8,1 % en mai 2022, puis 8,4 % sur l'année — des niveaux jamais vus depuis la création de l'indicateur en 1997.
L'Allemagne, cas d'école. Avant 2022, l'Allemagne importait 55 % de son gaz de Russie. Ce gaz à bas coût était le carburant du modèle industriel allemand : énergie accessible, production de haute valeur ajoutée, exportation vers le monde entier.
Ce modèle s'est désintégré en dix-huit mois.
La consommation énergétique allemande a atteint en 2023 un niveau historiquement bas — non par sobriété choisie, mais par contraction industrielle. La production dans la chimie et la pharmacie a chuté de 16 % par rapport à son niveau pré-Covid. L'Allemagne a glissé en récession technique au premier trimestre 2023.
« La perte du gaz naturel russe bon marché a douloureusement endommagé le modèle économique de l'Allemagne », reconnaît Christian Kullmann, PDG du groupe chimique Evonik.
La désindustrialisation. BASF, premier groupe chimique mondial et plus gros consommateur de gaz d'Allemagne (47 térawattheures par an), est devenu le symbole de cette crise. Son PDG, Martin Brudermüller, l'a dit clairement : « Nous pensons qu'à long terme, les prix de l'énergie seront environ trois fois plus élevés en Europe qu'aux États-Unis, ne serait-ce qu'en raison des coûts plus élevés du GNL. »
BASF a délocalisé sa production d'ammoniac. D'autres ont suivi. Selon l'association des industriels chimiques allemands (VCI), 13 % des activités du secteur ont été délocalisées aux États-Unis dès octobre 2022.
L'aciérie ArcelorMittal de Hambourg a mis à l'arrêt une de ses deux cheminées. 530 salariés en chômage partiel. « Avec les prix de l'énergie que nous anticipons, on peut se demander si l'usine pourra fonctionner l'année prochaine », s'inquiétait son directeur de production dès 2022.
En France, Aluminium Dunkerque — plus grande fonderie d'aluminium d'Europe — a réduit sa production de 22 % fin 2022. Duralex, fleuron du verre français, a été placé en redressement judiciaire en avril 2024. Les PME de la chimie et de la métallurgie ferment dans l'indifférence.
Meyer Burger, dernier grand producteur de panneaux solaires d'Allemagne, a annoncé en février 2024 sa délocalisation aux États-Unis. Le gouvernement allemand n'avait pas répondu à ses demandes de subventions.
4. Nord Stream : le trou noir
Le 26 septembre 2022, quatre explosions sous-marines éventrent les gazoducs Nord Stream 1 et 2 en mer Baltique. Entre 445 000 et 485 000 tonnes de méthane s'échappent — l'équivalent des émissions de 8 millions de voitures pendant un an, selon l'ONU.
C'est, selon plusieurs analystes, « l'attaque la plus importante contre les infrastructures européennes depuis la Seconde Guerre mondiale ».
Trois enquêtes sont ouvertes : Allemagne, Suède, Danemark.
En février 2024, la Suède et le Danemark ferment leurs dossiers. Motif : « pas de juridiction ». Traduction : le sabotage n'était pas dirigé contre leurs intérêts.
Seule l'Allemagne poursuit. En juin 2024, un mandat d'arrêt européen est émis contre un plongeur ukrainien, Volodymyr Z. Selon le Wall Street Journal et Der Spiegel, l'opération aurait été coordonnée par un commando ukrainien, avec l'approbation initiale du président Zelensky — avant que la CIA ne l'en dissuade. Le général Zaloujny aurait poursuivi l'opération malgré tout.
Un suspect arrêté en Pologne a été libéré. Le tribunal polonais a jugé l'acte « justifié, rationnel et juste ».
Aujourd'hui, aucun responsable n'a été officiellement désigné. Aucune conséquence diplomatique. Les gazoducs qui alimentaient l'Europe en gaz russe accessible ont été détruits, et l'Europe ne demande pas de comptes.
La Russie réclame une enquête internationale. Les États-Unis et leurs alliés bloquent chaque résolution au Conseil de sécurité.
Qui a saboté Nord Stream ? La question reste sans réponse officielle. Qui en profite, en revanche, est parfaitement identifiable.
5. Les gagnants : suivez le gaz
La destruction de Nord Stream a ouvert un boulevard aux exportateurs américains de GNL.
Avant 2022, les États-Unis exportaient environ 100 milliards de mètres cubes de gaz naturel liquéfié par an. En 2024, ce chiffre dépasse 130 milliards. L'Europe absorbe plus de 40 % de ces exportations.
Le prix ? Le GNL américain coûte structurellement plus cher que le gaz russe acheminé par pipeline. Les coûts de liquéfaction, de transport et de regazéification s'ajoutent au prix de base. L'Europe paie désormais son énergie deux à trois fois plus cher qu'avant la guerre.
Ce différentiel de coût n'est pas temporaire. Il est structurel.
Les États-Unis ont également adopté l'Inflation Reduction Act (IRA) — un plan de 369 milliards de dollars de subventions pour les industries vertes. Les entreprises européennes, confrontées à des prix de l'énergie élevés et à l'absence de subventions équivalentes, délocalisent massivement outre-Atlantique.
Le commissaire européen Thierry Breton a qualifié l'IRA de « menace pour la compétitivité européenne ». La Commission européenne a protesté. Puis l'Europe s'est adaptée — en perdant ses usines.
6. Les dissidences européennes
L'unité européenne face à la Russie est un mythe soigneusement entretenu. En réalité, les failles sont profondes.
La Hongrie a refusé de couper ses liens énergétiques avec Moscou — Viktor Orbán négocie directement avec Poutine et bloque régulièrement les paquets de sanctions au Conseil européen. La Slovaquie, depuis l'élection de Robert Fico en octobre 2023, a rejoint le camp des sceptiques — Fico qualifie l'aide militaire à l'Ukraine de « prolongation inutile du conflit ». L'Autriche reste dépendante à 80 % du gaz russe, malgré les promesses de diversification. La Grèce continue d'affrêter des navires qui transportent du pétrole russe vers des pays tiers.
Ces dissidences ne sont pas marginales. Elles révèlent que les sanctions ont un coût que tous les Européens ne sont pas prêts à payer — et que l'« unité occidentale » est une fiction politique plus qu'une réalité économique.
7. Les affaires continuent
Plus embarrassant que les dissidences : le commerce lui-même.
Malgré quatorze paquets de sanctions, l'Union européenne reste le troisième partenaire commercial de la Russie. En 2024, selon l'Institut économique allemand (IW), le chiffre d'affaires total s'élève à 67,5 milliards d'euros. L'Allemagne a acheté pour 9,5 milliards d'euros de produits russes. La France et les Pays-Bas : 6 milliards chacun. La Hongrie a augmenté ses importations de 31 %.
Le GNL russe. Le gaz acheminé par gazoduc a été coupé. Mais le gaz naturel liquéfié, lui, n'est pas sanctionné. Et les importations européennes de GNL russe ont augmenté de 9 % en 2024.
La France est le premier importateur européen de GNL russe. Selon l'Institute for Energy Economics and Financial Analysis (IEEFA), les importations françaises ont bondi de 81 % entre 2023 et 2024, pour un montant de 2,68 milliards d'euros versés à Moscou. Le terminal de Dunkerque assure à lui seul 27 % des importations européennes de GNL russe.
L'uranium. Sept États membres ont acheté pour plus de 700 millions d'euros d'uranium russe en 2024. La France et la Finlande dépendent fortement de ces approvisionnements pour leurs centrales nucléaires.
Les produits de la mer. L'Union européenne a acheté pour 709 millions d'euros de poissons et fruits de mer russes en 2024. Principaux importateurs : Allemagne, Pays-Bas, Pologne, France.
Le contournement. La Turquie a multiplié par quatre ses importations de produits pétroliers russes entre 2020 et 2024, puis en réexporte 60 % vers l'Union européenne. L'Inde joue le même rôle : elle importe le brut russe à bas prix, le raffine, et revend les produits finis aux Européens. En 2024, les exportations combinées de produits pétroliers indiens et turcs vers l'Union européenne atteignent 27 milliards d'euros — majoritairement d'origine russe.
Les banques. Selon le Financial Times, les sept principales banques européennes installées en Russie — Raiffeisen, UniCredit, ING, Commerzbank, Deutsche Bank, Intesa Sanpaolo, OTP — ont réalisé 3 milliards d'euros de profits en Russie en 2023.
Au total, l'Union européenne a dépensé environ 23 milliards d'euros pour les combustibles fossiles russes en 2024 — soit davantage que le soutien militaire apporté à l'Ukraine la même année.
L'interdiction du GNL russe est prévue pour 2027. D'ici là, les affaires continuent.
8. Deux lectures possibles
Première lecture : les sanctions fonctionnent.
Elles ont privé la Russie de technologies occidentales, contraint son industrie à des substitutions coûteuses, accéléré la fuite des cerveaux, limité ses revenus pétroliers. L'économie de guerre n'est pas soutenable à long terme. Le coût pour l'Europe est réel mais temporaire ; le coût pour la Russie sera structurel. Le commerce résiduel démontre que les sanctions sont ciblées, pas aveugles.
Seconde lecture : les sanctions ont échoué.
Elles devaient provoquer l'effondrement de l'économie russe. Aujourd'hui, la Russie affiche une croissance supérieure à celle de l'Allemagne. L'Europe a subi une désindustrialisation accélérée, une inflation record, une dépendance énergétique transférée vers les États-Unis. Les gazoducs qui l'approvisionnaient ont été détruits sans que personne ne soit tenu responsable. Et elle continue de financer la guerre qu'elle prétend combattre.
Les deux lectures s'appuient sur des faits. La différence réside dans le choix de l'horizon temporel et dans la définition du succès.
9. La question interdite
Une troisième lecture existe, mais elle est rarement formulée dans le débat public européen.
Les sanctions contre la Russie ont-elles servi les intérêts européens — ou les intérêts américains ?
L'Europe a perdu son accès au gaz russe à bas coût. Les États-Unis sont devenus son premier fournisseur de GNL.
L'industrie européenne se délocalise. Les États-Unis l'accueillent avec des subventions massives.
Les gazoducs Nord Stream ont été sabotés. L'Europe ne demande pas de comptes.
L'Europe finance une guerre par procuration sur son propre continent, avec des conséquences économiques qu'elle supporte seule.
Ces observations ne présument pas d'une intention. Elles constatent des résultats.
Comme le notait un ancien ambassadeur de France en Russie : la Russie est « parvenue à trouver des marchés de substitution » grâce à « toute une préparation diplomatique ». L'Europe, elle, improvise.
Conclusion
Le 1er mars 2022, Bruno Le Maire annonçait une « guerre économique totale ».
La Russie n'est pas « à genoux ». Elle est debout, en surchauffe, militarisée.
L'Europe a payé le prix de ses principes. Les États-Unis ont capté les bénéfices.
Ce constat ne dit pas que les sanctions étaient injustifiées. L'agression russe appelait une réponse. Mais cette réponse a eu des conséquences — et ces conséquences n'ont pas été équitablement réparties.
Une question demeure : l'Europe a-t-elle mené sa propre guerre économique — ou celle d'un autre ?
À suivre — L'affaiblissement européen n'est pas un accident. Il est le fruit de décisions prises depuis des décennies. Du Traité de Rome au Mercosur, de la « préférence communautaire » au libre-échange dogmatique : comment l'Union européenne a-t-elle trahi ses propres promesses ? Dans le prochain article : L'Union européenne a-t-elle trahi ses fondateurs ?
Jerem Maniaco
Auteur — Analyste des mécaniques de pouvoir
jeremmaniaco.com
Sources : Bruno Le Maire (France Info/BFM TV, mars 2022) • FMI, Banque mondiale, OCDE • Eurostat • Bundesnetzagentur • BASF • VCI • EIA • Wall Street Journal, Der Spiegel • Ifri • Le Grand Continent • Institut économique allemand (IW) • IEEFA • CREA • Financial Times • Euractiv • Commission européenne