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Billet de blog 6 janvier 2026

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Quand soigner devient un rapport de force

Depuis le 5 janvier, plus de cent mille médecins libéraux sont en grève. Derrière le conflit sur les honoraires se joue une mutation plus profonde : la transformation des professionnels de santé en prestataires contraints, dont le consentement est obtenu par épuisement. Anatomie d'un rapport de force.

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Quand soigner devient un rapport de force

La grève des médecins libéraux révèle une mutation profonde du contrat social français


La France découvre ce qu'elle refuse de voir depuis vingt ans : son système de santé ne tient que par le consentement de ceux qu'il maltraite. Et ce consentement vient de se fissurer.

Depuis hier, 5 janvier 2026, plus de cent mille médecins libéraux ont fermé leurs cabinets. Pour dix jours. Dans les cliniques privées, 80 % des blocs opératoires sont à l'arrêt. Les patients sont redirigés vers l'hôpital public — celui-là même qu'on a méthodiquement vidé de ses moyens depuis deux décennies.

Cette grève est présentée comme un conflit corporatiste. Elle est autre chose. Elle marque un point de bascule dans la relation entre l'État et ceux qui font fonctionner les services essentiels. Une question politique que la France évite depuis trop longtemps : peut-on indéfiniment dégrader les conditions d'exercice des professionnels tout en exigeant qu'ils maintiennent la qualité du service ?


L'article 24 : la fin d'un demi-siècle de négociation

Au cœur de la colère, l'article 24 du projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026. Ce texte donne au directeur de l'Assurance maladie le pouvoir de fixer seul les tarifs des actes médicaux en cas de « rentabilité jugée excessive ».

Derrière la technicité budgétaire, une rupture historique. Depuis 1971, les tarifs médicaux étaient négociés entre les syndicats de médecins et l'Assurance maladie. Cinquante-trois ans de dialogue conventionnel balayés par un article de loi.

La négociation suppose que deux parties se reconnaissent mutuellement comme légitimes. L'imposition unilatérale signifie qu'une partie a décidé que l'autre n'avait plus voix au chapitre. Ce n'est pas un changement de méthode. C'est un changement de statut : du partenaire au prestataire.

Le sociologue Frédéric Pierru, spécialiste des politiques de santé au CNRS, analyse depuis des années cette mutation. Ce qu'il nomme la « mise en gestion » du système de santé — la subordination progressive de la logique médicale à la logique budgétaire — trouve ici son aboutissement juridique. L'article 24 n'est pas un accident. Il est l'achèvement d'un processus.

Application de la Règle 7 : celui qui fixe unilatéralement les termes de l'échange a déjà gagné la négociation.


Le DMP : généalogie d'un instrument de contrôle

Le Dossier Médical Partagé existe depuis 2004. Son principe : un carnet de santé numérique accessible à tous les professionnels pour améliorer la coordination des soins. Après plusieurs échecs et relances, le voici transformé en obligation sanctionnée.

Le PLFSS 2026 prévoyait des amendes jusqu'à 2 500 euros par manquement pour les médecins n'alimentant pas « correctement » le DMP. Plafond annuel : 10 000 euros. Pour les établissements : 25 000 euros par manquement, 100 000 euros de plafond.

Le 30 décembre, le Conseil constitutionnel a censuré cette disposition — cavalier législatif sans rapport direct avec le financement de la Sécurité sociale. La ministre Stéphanie Rist s'est empressée d'annoncer que l'amende « n'était plus à l'ordre du jour ». Formulation prudente : ce qui disparaît d'un texte réapparaît dans un autre. Les syndicats ne s'y trompent pas.

La mécanique mérite qu'on s'y arrête. Première étape : présenter un outil comme bénéfique pour tous. Deuxième étape : le rendre obligatoire au nom de l'intérêt général. Troisième étape : sanctionner ceux qui ne l'utilisent pas « correctement » — la définition du correct restant entre les mains de celui qui sanctionne.

Patricia Lefébure, présidente de la Fédération des médecins de France : « Le DMP, en l'état, est peu ergonomique et d'une utilité limitée. On ne retrouve rien dessus. » L'obligation d'alimenter un outil dysfonctionnel, sous peine d'amende, n'améliore pas le soin. Elle transforme un instrument d'aide en instrument de surveillance.

Cadre : Mécaniques du Pouvoir, Règle 12.


L'ONDAM : arithmétique d'un rationnement invisible

Une donnée budgétaire passe inaperçue dans le fracas médiatique. Le PLFSS 2026 initial prévoyait un sous-ONDAM de ville à +0,9 % — qualifié d'« historiquement bas » par MG France. Après les débats parlementaires, l'ONDAM global a été relevé à +3,1 %, avec +3,3 % pour les établissements de santé. Mais le différentiel initial entre ville et hôpital a cristallisé la colère.

Contexte : l'inflation cumulée 2022-2024 atteint 12,1 % selon l'INSEE (+5,2 % en 2022, +4,9 % en 2023, +2,0 % en 2024). Les charges des cabinets — loyers, salaires des assistants, matériel — ont suivi. Toute augmentation inférieure à ce rattrapage constitue une contraction réelle des moyens.

Selon l'OCDE, la France compte 3,4 médecins pour 1 000 habitants — moins que l'Autriche (5,5), la Norvège (5,2), l'Allemagne ou l'Espagne (4,5). La DREES documente l'extension des déserts médicaux : 6,7 millions de Français n'avaient pas de médecin traitant en janvier 2024. Le numerus clausus, assoupli tardivement, ne produira ses effets qu'à l'horizon 2035-2040.

Dans ce contexte, rationner les moyens de la médecine de ville relève soit de l'aveuglement, soit du choix politique assumé. Le gouvernement a finalement relevé l'ONDAM après la mobilisation — mais le signal initial a été reçu. On parle d'« efficience », de « maîtrise des dépenses », d'« optimisation ». Jamais de rationnement. Le mot révélerait ce que le système s'efforce de masquer : que des choix sont faits, que certains soins seront moins accessibles, et que ces arbitrages échappent au débat démocratique.


La rhétorique de l'otage : inversion des responsabilités

Depuis hier, la formule est partout : les médecins « prennent les patients en otage ». Construction rhétorique imparable. Le gréviste devient agresseur, le gouvernement protecteur des victimes, toute contestation passe pour du corporatisme.

Cette rhétorique repose sur une inversion causale. Elle pose la grève comme origine du problème. Elle ne demande jamais : comment en sommes-nous arrivés là ?

Pourquoi 130 000 praticiens peuvent-ils, en fermant leurs portes, paralyser l'accès aux soins de millions de personnes ? Parce que l'État a construit cette dépendance. La médecine libérale encouragée pendant des décennies, l'hôpital public soumis à la tarification à l'activité, aux restrictions, aux fermetures de lits. On a demandé au public de faire plus avec moins. Quand il n'a plus pu absorber la demande, on s'est tourné vers les libéraux — tout en dégradant leurs conditions d'exercice.

Aujourd'hui, quand ces libéraux refusent, on crie à la prise d'otage. Mais qui a organisé l'impossibilité d'une alternative ? Les médecins grévistes ne prennent personne en otage. Ils révèlent que le système repose sur leur consentement à des conditions intenables.

La grève n'est pas le problème. Elle est le miroir.


Communication de crise : l'écoute comme technique de gouvernement

Le 31 décembre, la ministre de la Santé publiait une lettre ouverte aux médecins. « Je suis la ministre de tous les médecins. » « Aucune réforme durable ne se fera sans vous, ni contre vous. »

L'adjectif « durable » ouvre une brèche par laquelle passent toutes les réformes « transitoires » ou « expérimentales » — qu'on pérennise une fois la résistance épuisée. Reconnaître l'interlocuteur, promettre le dialogue, ne rien concéder de substantiel. Gagner du temps. Attendre que la grève s'essouffle, que les médecins reprennent le travail par lassitude ou par scrupule envers leurs patients.

Cette technique a un nom dans la littérature managériale : la consultation neutralisante. On consulte pour désamorcer, pas pour modifier. Le processus compte plus que le résultat — car le résultat est décidé d'avance.


Le modèle du prestataire contraint

Cette grève dépasse la question des honoraires. Elle pose une question politique : quel statut pour ceux qui font fonctionner les services essentiels ?

Le modèle qui se dessine est celui du prestataire contraint. Un professionnel formellement indépendant mais dont les conditions d'exercice sont fixées unilatéralement, l'activité surveillée numériquement, la contestation neutralisée par la menace de réquisition, le consentement obtenu par épuisement plutôt que par adhésion.

Ce modèle ne concerne pas que les médecins. Il s'étend aux enseignants soumis aux évaluations standardisées, aux magistrats dont on conteste l'indépendance, aux chercheurs sommés de produire des résultats quantifiables, aux journalistes précarisés. À chaque fois, la même séquence : autonomie formelle maintenue, contrôle réel renforcé, moyens réduits, contestation délégitimée.

Les médecins qui ont fermé leurs cabinets hier ne défendent pas seulement leurs revenus. Ils défendent une conception du soin comme acte de jugement professionnel. Ils refusent de devenir des opérateurs exécutant des protocoles administratifs.

Application des Règles 7 et 23.


Ce qui se joue au-delà des cabinets

Qu'ils gagnent ou qu'ils perdent, ce qui se joue dépasse les médecins. C'est la question de savoir si, dans la France de 2026, il reste une place pour des professionnels qui ne soient pas des exécutants. Si l'expertise peut encore constituer un contre-pouvoir face à la rationalité gestionnaire. Si le consentement de ceux qui font peut encore peser face à la décision de ceux qui gèrent.

La réponse à ces questions ne viendra pas de cette grève. Elle viendra de ce que la société française décidera d'en faire. De ce qu'elle acceptera ou refusera. De ce qu'elle verra ou continuera d'ignorer.

Pour l'instant, les cabinets sont fermés. Les patients cherchent des alternatives. Le gouvernement parle de responsabilité. Les syndicats parlent de résistance. Et le système continue de se fissurer — lentement, méthodiquement, invisiblement.

Jusqu'à la prochaine fois.


Jerem Maniaco Analyste des mécaniques de pouvoir jeremmaniaco.com

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