VANGUARD
ou la Servitude Volontaire de l'Épargnant Moderne
Anatomie d'un pouvoir invisible
« C'est le peuple qui s'asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix d'être serf ou d'être libre, abandonne sa liberté et prend le joug. »
— Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1576
Ouverture
Valley Forge, Pennsylvanie. Un campus de bureaux anonymes, à quarante kilomètres de Philadelphie. Pas de tour de verre, pas de logo géant, pas de fontaine monumentale. Juste des bâtiments bas, fonctionnels, perdus dans la verdure du comté de Chester. Le nom évoque la guerre d'Indépendance — c'est ici que Washington et ses troupes ont passé l'hiver 1777, affamés, décimés par le typhus, mais libres.
Deux siècles et demi plus tard, Valley Forge abrite un autre quartier général. Celui de Vanguard.
C'est ici que se décide, chaque jour, comment voter aux assemblées générales d'Apple, de Pfizer, de JPMorgan, de TotalEnergies. C'est ici qu'une équipe de gouvernance d'entreprise — quelques dizaines de personnes — exerce les droits de vote de cinquante millions d'épargnants dispersés sur tous les continents. C'est ici que le pouvoir économique le plus concentré de l'histoire humaine s'administre dans l'indifférence générale.
Personne ne manifeste devant ces bâtiments. Personne ne les connaît.
C'est précisément le problème.
Prologue : Deux Empires, Deux Masques
En France, nous connaissons Vincent Bolloré. Nous le voyons. Nous le dénonçons. Son empire médiatique s'étale au grand jour : CNews, première chaîne d'information continue du pays depuis douze mois consécutifs ; Canal+ ; Europe 1 ; le Journal du Dimanche ; Paris Match ; Prisma Media ; Hachette. L'homme ne se cache pas. Il impose, licencie, oriente. Ses adversaires crient à la « bollorisation », à la « fascisation des esprits ». Le pouvoir, ici, a un visage, un nom, une adresse.
De l'autre côté de l'Atlantique, personne ne manifeste contre Vanguard.
Pourtant, cette entité gère dix mille milliards de dollars. Elle figure parmi les trois premiers actionnaires de 88 % des entreprises du S&P 500. Elle possède des participations significatives dans Apple, Microsoft, Google, Amazon, Meta, Pfizer, JPMorgan, Goldman Sachs — et dans BlackRock elle-même, son supposé concurrent. Vanguard ne contrôle pas quelques chaînes de télévision. Vanguard détient une fraction de tout.
Mais personne ne crie. Personne ne manifeste. Personne n'organise de « journées d'action pour désarmer l'empire Vanguard ».
Pourquoi ?
Parce que le pouvoir de Bolloré est visible. Celui de Vanguard est invisible. Bolloré s'impose par la brutalité éditoriale, les licenciements spectaculaires, l'orientation idéologique assumée. Vanguard s'impose par le service rendu, la réduction des frais, la promesse d'une retraite paisible. L'un concentre le pouvoir par la force. L'autre le concentre par le consentement.
Et c'est exactement ce que La Boétie avait compris, il y a cinq siècles : la tyrannie la plus efficace n'est pas celle qui s'impose par les armes, mais celle que le peuple « pourchasse » lui-même.
I. L'Architecture du Colosse
Les chiffres, d'abord. Car les chiffres ne mentent pas — ils révèlent ce que les discours dissimulent.
Au 31 décembre 2024, Vanguard gère 10 100 milliards de dollars d'actifs. Pour saisir cette magnitude : c'est davantage que le PIB cumulé de l'Allemagne et de la France — et plus que le PIB de n'importe quel pays du monde à l'exception des États-Unis et de la Chine. C'est trois fois le budget annuel du gouvernement fédéral américain.
Plus de 50 millions d'investisseurs à travers le monde. 28 % de l'ensemble des actifs de l'industrie américaine des fonds d'investissement. Près de la moitié de tous les actifs passifs aux États-Unis. Vanguard, BlackRock et State Street contrôlent ensemble environ 50 % de tous les fonds américains.
Mais ces statistiques ne capturent qu'une fraction de la réalité. Car Vanguard n'est pas simplement un gestionnaire d'actifs. Vanguard est actionnaire.
Premier actionnaire de Pfizer avec 8,05 % du capital. De Johnson & Johnson avec 8,79 %. D'Apple avec 7,01 %. De Microsoft avec 7,91 %. De Google avec 7,35 %. De Meta avec 6,72 %. De Netflix avec 7,55 %. De JPMorgan Chase avec 7,51 %. De Goldman Sachs avec 5,73 %. Et — détail savoureux — de BlackRock elle-même, avec environ 8,3 % des actions.
Une étude de la Harvard Business Review l'a établi : Vanguard, BlackRock ou State Street figurent parmi les trois premiers actionnaires de 88 % des entreprises du S&P 500. Dans 84 % des cas, l'un de ces géants occupe la première place.
Le plus grand fonds de Vanguard, le Total Stock Market ETF, détient à lui seul 1 500 milliards de dollars d'actifs. Un seul fonds. Quinze cents milliards.
II. Le Masque Mutualiste
La structure juridique de Vanguard constitue un chef-d'œuvre d'ingénierie institutionnelle. Les fonds Vanguard détiennent Vanguard. Les investisseurs des fonds sont donc, techniquement, « propriétaires » de la société de gestion. Cette circularité crée l'illusion d'une démocratie actionnariale.
John Bogle, le fondateur décédé en janvier 2019, avait conçu cette architecture avec une intention déclarée : éliminer le conflit d'intérêts entre la société de gestion et ses clients. « Nous sommes détenus par les actionnaires », répétait-il. « Notre mission est de les servir, pas un propriétaire externe. » Il mourut modeste, avec 80 millions de dollars — une fraction de ce qu'il aurait possédé s'il avait structuré Vanguard comme une entreprise à but lucratif classique.
L'intention était peut-être sincère. Le résultat est tout autre.
Car cette structure « mutualiste » n'abolit pas le pouvoir — elle le rend invisible. Les 50 millions d'investisseurs de Vanguard ne siègent pas au conseil d'administration. Ils ne votent pas sur les orientations stratégiques. Ils ne décident pas comment leurs droits de vote seront exercés dans les assemblées générales des entreprises détenues. Ils délèguent. Et cette délégation massive concentre un pouvoir de vote considérable entre les mains d'une équipe de gouvernance d'entreprise basée à Valley Forge, Pennsylvanie.
William McNabb, ancien président de Vanguard, l'avouait en 2015 : « Dans le passé, certains ont supposé à tort que notre style de gestion principalement passif suggérait une attitude passive concernant la gouvernance d'entreprise. Rien ne saurait être plus éloigné de la vérité. »
Cette phrase contient tout l'aveu nécessaire.
III. Le Piège du Consentement
En 1548, un jeune homme de dix-huit ans rédigeait à Sarlat un texte qui allait traverser les siècles. Étienne de La Boétie posait une question dérangeante : comment peut-il se faire que « tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n'a de puissance que celle qu'ils lui donnent » ?
La réponse de La Boétie demeure d'une actualité troublante : le tyran ne prend pas la liberté — c'est le peuple qui la lui donne. « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. » La servitude n'est pas imposée par la force ; elle est consentie, recherchée, « pourchassée » même.
La première cause de cette servitude, selon La Boétie, est l'habitude. « La première raison pour laquelle les hommes servent volontiers, c'est qu'ils naissent serfs et sont nourris comme tels. » On ne regrette jamais ce que l'on n'a jamais connu.
Appliquons ce cadre à Vanguard.
L'épargnant moderne naît dans un monde où l'indexation est la norme. Les conseillers financiers la recommandent. Les études académiques la valident. Les frais bas la légitiment. Personne ne se souvient d'une époque où l'épargne n'était pas automatiquement canalisée vers trois gestionnaires géants. L'habitude a effacé jusqu'au souvenir de l'alternative.
La seconde cause de la servitude volontaire, selon La Boétie, est le divertissement — les « appâts de la servitude ». Le tyran maintient son pouvoir en procurant au peuple des plaisirs éphémères qui le détournent de ses préoccupations politiques.
Vanguard offre mieux que du divertissement. Vanguard offre des frais bas. La promesse d'une retraite confortable. La tranquillité d'esprit. Le sentiment de « bien investir », rationnellement, scientifiquement. L'épargnant ne délègue pas son pouvoir sous la contrainte — il le délègue avec gratitude.
C'est là que réside le génie de la construction : la servitude économique contemporaine ne ressemble pas à une chaîne. Elle ressemble à un service.
C'est ce que j'appelle, dans le cadre des Mécaniques, la Règle 7 : le pouvoir le plus absolu est celui qui se fait désirer. Le tyran classique impose sa volonté par la menace. Le système Vanguard fait mieux : il rend sa propre expansion souhaitable. Chaque épargnant rationnel, optimisant ses frais, renforce volontairement la concentration qu'il subit. La victime devient l'artisan de sa propre sujétion — et elle en redemande.
IV. Le Mécanisme du « Common Ownership »
Le concept de « common ownership » — propriété commune — désigne une réalité que les économistes commencent à peine à mesurer. Lorsqu'un même actionnaire détient des participations significatives dans plusieurs entreprises concurrentes d'un même secteur, les incitations économiques se transforment.
Prenons l'exemple du transport aérien américain. Vanguard figure parmi les premiers actionnaires d'American Airlines, de Delta et d'United. L'étude fondatrice d'Azar, Schmalz et Tecu, publiée en 2018 dans The Journal of Finance, a démontré que cette structure de propriété croisée impliquait une concentration de marché dix fois supérieure au seuil présumé anticoncurrentiel par les autorités antitrust. Les auteurs ont établi une corrélation robuste entre les variations de propriété commune et l'augmentation des prix des billets — de l'ordre de 3 à 7 % selon les routes. Une autre étude a documenté le même phénomène dans le secteur bancaire : frais plus élevés, taux d'intérêt sur l'épargne plus bas.¹
Le mécanisme est subtil. Vanguard n'a pas besoin d'émettre des directives explicites. Sa simple présence au capital de tous les concurrents modifie la fonction d'utilité des dirigeants. Pourquoi se livrer une guerre des prix destructrice si votre principal actionnaire détient également vos rivaux ? L'intérêt commun devient la préservation des marges du secteur, pas la conquête de parts de marché.
Fiona Scott Morton, professeure d'économie à Yale et ancienne économiste en chef de la division antitrust du Département de la Justice américain, a co-rédigé en 2018 un article dans le Yale Law Journal appelant à l'application des lois antitrust au horizontal shareholding.² Le problème, selon elle, est que les lois existantes n'ont pas été conçues pour cette forme de concentration — silencieuse, diffuse, structurelle. Les trusts du XIXe siècle — Standard Oil, U.S. Steel — semblent artisanaux en comparaison. Ils concentraient la propriété d'entreprises au sein d'un même secteur. Vanguard concentre la propriété de tous les secteurs à la fois.
V. L'Affaire du Charbon
Le 1er août 2025, un juge fédéral du Texas a refusé de rejeter une plainte antitrust déposée par douze États républicains contre Vanguard, BlackRock et State Street. L'accusation : avoir conspiré pour réduire la production de charbon américain et augmenter les prix de l'énergie.
Les États allèguent que ces gestionnaires d'actifs, détenant collectivement entre 24 % et 34 % des sept plus grandes compagnies charbonnières américaines, ont utilisé leur influence d'actionnaires pour pousser ces entreprises à réduire leur production au nom d'objectifs climatiques « Net Zero ».
Le procureur général du Texas, Ken Paxton, a qualifié la décision de « victoire majeure » : « BlackRock, State Street et Vanguard — trois des plus puissantes corporations financières du monde — ont créé un cartel d'investissement pour contrôler illégalement les marchés nationaux de l'énergie et soutirer davantage d'argent aux travailleurs américains. »
En mai 2025, le Département de la Justice et la Federal Trade Commission ont déposé une « déclaration d'intérêt » soutenant les plaignants. Le message était limpide : les investisseurs passifs ne sont pas au-dessus des lois antitrust. La passivité proclamée ne protège pas de la responsabilité pour les effets anticoncurrentiels.
L'ironie ne manque pas de sel. Vanguard avait quitté l'initiative Net Zero Asset Managers dès 2022, sentant le vent tourner. BlackRock a suivi début 2025. Le retrait stratégique ne suffira peut-être pas.
BlackRock a qualifié l'affaire d'« absurde » — l'idée que des compagnies charbonnières auraient « conspiré avec leurs actionnaires pour réduire la production de charbon ». L'argument est habile. Il présuppose que l'influence actionnariale ne peut s'exercer que par la conspiration explicite. Il ignore que la simple convergence d'intérêts suffit.
VI. Et Nous, Français ?
Le lecteur français pourrait se croire à l'abri. Vanguard, après tout, c'est l'Amérique. Valley Forge, Pennsylvanie. Les retraites 401(k). Un autre monde.
C'est une illusion. Et pour le comprendre, suivons le parcours d'un euro.
Sophie, 42 ans, cadre à Lyon, possède une assurance-vie chez un assureur en ligne. Comme des millions de Français, elle a opté pour une gestion « dynamique » avec 60 % en unités de compte. Son conseiller lui a recommandé un ETF MSCI World — le placement « de bon père de famille » pour qui veut s'exposer aux marchés mondiaux sans se compliquer la vie. Frais de gestion : 0,20 % par an. Imbattable.
Cet ETF est émis par Amundi, géant français de la gestion d'actifs. Mais que contient-il ? 1 500 entreprises des pays développés : Apple, Microsoft, Nestlé, LVMH, Toyota. Et qui détient déjà des participations massives dans chacune de ces entreprises ? Vanguard, BlackRock, State Street. Sophie n'investit pas dans Vanguard, mais elle investit à côté de Vanguard, dans les mêmes titres, renforçant les mêmes dynamiques de propriété commune.
Pire encore : lorsque l'assemblée générale d'Apple se réunit à Cupertino, qui vote les actions détenues par l'ETF de Sophie ? Pas Sophie. Pas même Amundi dans la plupart des cas. Les droits de vote sont souvent exercés par des prestataires spécialisés, selon des politiques standardisées. La chaîne de délégation s'étire sur des milliers de kilomètres et plusieurs niveaux d'intermédiation. Le pouvoir de Sophie — infime, certes, mais réel — se dissout dans la tuyauterie financière mondiale.
Les chiffres français sont vertigineux.
L'assurance-vie représente le premier placement des Français : plus de 2 000 milliards d'euros d'encours début 2025, soit 32,4 % du patrimoine financier des ménages. Les unités de compte — supports exposés aux marchés — pèsent désormais 585 milliards d'euros, soit 28 % du total. En 2024, la collecte nette sur les UC a atteint 34,4 milliards d'euros — un flux annuel supérieur au PIB du Luxembourg.³
Les gestionnaires d'actifs contrôlent 25 % de l'actionnariat identifié du CAC 40 en 2023, contre 21 % en 2012 — une progression de 4 points en une décennie. Les trois géants américains — Vanguard, BlackRock et Capital Group — possèdent chacun entre 2 % et 2,4 % de l'indice parisien. Vanguard dépasse même BlackRock sur le SBF 120 : 2,3 % contre 2,1 %. Détail révélateur : ces deux gestionnaires sont présents au capital de l'intégralité des quarante groupes du CAC 40.⁴
Traduisons ces pourcentages en euros. La capitalisation totale du CAC 40 avoisine 2 500 milliards d'euros. Vanguard, avec ses 2,3 %, détient donc environ 57 milliards d'euros d'actions d'entreprises françaises — davantage que le budget annuel du ministère des Armées. BlackRock pèse sensiblement le même montant. À eux deux, plus de 110 milliards d'euros de participations dans les fleurons de l'économie française. Et personne, en France, ne sait qui ils sont.
En face, une seule famille fait mieux que les trois géants américains réunis : la famille Arnault, avec 7,3 % de l'indice via LVMH. La concentration française est visible, nommée, combattue dans les médias. La concentration américaine est diffuse, anonyme, ignorée.
La servitude financière moderne ne connaît pas de passeport.
VII. Bolloré, ou le Miroir Inversé
Revenons à Vincent Bolloré. En avril 2025, Forbes le classait 260e fortune mondiale et 11e française avec 10,3 milliards de dollars. Son empire médiatique fait l'objet d'une surveillance constante : CNews, Canal+, Europe 1, le JDD, Paris Match, Prisma Media, Hachette. En janvier 2025, une centaine d'organisations antifascistes ont organisé des journées d'action pour « désarmer l'empire Bolloré ».
La comparaison avec Vanguard est instructive.
Bolloré pèse 10 milliards de dollars. Vanguard gère 10 000 milliards — mille fois plus. Bolloré contrôle quelques dizaines de médias en France. Vanguard est actionnaire de plusieurs milliers d'entreprises sur tous les continents. Bolloré emploie des méthodes brutales : licenciements spectaculaires, changements de ligne éditoriale, procédures-bâillons contre les critiques. Vanguard n'a besoin d'aucune brutalité : la structure suffit.
Mais la différence la plus profonde est ailleurs.
Bolloré assume. Il revendique une vision, une orientation, un projet. Ses adversaires peuvent l'identifier, le nommer, le combattre. Il existe un « système Bolloré » que l'on peut dénoncer, analyser, éventuellement démanteler. Le pouvoir est visible.
Vanguard nie. La firme se présente comme un simple intermédiaire, un canal neutre entre les épargnants et les marchés. « Nous ne possédons pas vraiment les entreprises », explique-t-elle. « Nous agissons comme un intermédiaire entre nos investisseurs et les entreprises dans lesquelles ils investissent. » Le pouvoir se dissout dans la technique. Il devient imperceptible.
Bolloré et Vanguard représentent deux modalités du même phénomène : la concentration du pouvoir économique au XXIe siècle. Le premier incarne le pouvoir spectaculaire — celui qui se montre, qui assume, qui provoque. Le second incarne le pouvoir infrastructurel — celui qui se fond dans le décor, qui se confond avec le fonctionnement normal des choses.
Le second est infiniment plus dangereux. Car on ne combat pas ce qu'on ne voit pas.
VIII. Le Prophète et Sa Créature
John Bogle naquit en 1929, l'année du krach — une cicatrice qui forgea sa conviction : les frais élevés dépouillent les petits investisseurs. Licencié de Wellington Management en 1974 après une fusion désastreuse, il fonda Vanguard. En 1976, il lança le premier fonds indiciel accessible aux particuliers. On le qualifia de « folie de Bogle ». Pourquoi se contenter de répliquer le marché quand des gestionnaires brillants promettaient de le battre ?
Bogle avait raison. Sur le long terme, la majorité des gestionnaires actifs sous-performent les indices, une fois leurs frais déduits. Le fonds indiciel, avec ses coûts dérisoires, s'imposa comme la solution rationnelle. Le prix Nobel Paul Samuelson compara l'invention de Bogle à celle de la roue ou de l'alphabet.
Mais dans ses dernières années, le prophète s'inquiéta de ce qu'il avait créé.
« Si l'indexation continue de croître », écrivit-il, « les trois plus grands gestionnaires d'indices pourraient détenir 30 % ou plus de chaque entreprise américaine — domination effective par une poignée d'institutions géantes. » Il appelait l'industrie des fonds « le poster-boy de l'un des chapitres les plus funestes de l'histoire moderne du capitalisme ». Il dénonçait le conflit d'intérêts structurel des sociétés de gestion cotées en bourse.
On ne l'écouta guère. Nous y sommes.
IX. La Mécanique Parfaite
À quoi ressemble un pouvoir que personne ne voit ?
Il ne se manifeste pas sur les plateaux télévisés. Pas de dirigeant charismatique, pas de déclaration fracassante, pas de lobbying agressif revendiqué. Vanguard cultive l'ennui bureaucratique, la technicité financière incompréhensible au profane. Le camouflage parfait — l'invisibilité structurelle.
Il ne se prend pas — on le lui confie. Cinquante millions d'investisseurs délèguent volontairement leurs droits de vote. Chaque dollar investi renforce le système. La concentration de pouvoir résulte d'un agrégat de décisions individuelles rationnelles. Personne ne peut être blâmé. C'est la légitimité acquise.
L'accumulation devient service rendu. Plus Vanguard grossit, plus les économies d'échelle se réalisent, plus les frais baissent, plus les investisseurs affluent, plus Vanguard grossit. La boucle de rétroaction est parfaite. L'intérêt de l'épargnant et l'expansion du système coïncident — du moins à court terme. C'est l'inversion vertueuse.
Il proclame sa neutralité. L'investissement indiciel se présente comme « passif ». On ne fait que répliquer le marché. Aucun choix idéologique. Aucune orientation politique. Cette passivité proclamée masque un activisme structurel : en détenant tout, on influence tout. Le vote « neutre » est encore un vote.
Et surtout, il semble irréversible. Qui peut s'opposer à des frais bas ? Qui peut contester la logique de l'indexation validée par des décennies de recherche académique ? Qui osera démanteler une structure « détenue par ses clients » ?
Le piège du consentement se referme sur lui-même.
Épilogue : L'Avant-Garde a Déjà Gagné
La Boétie concluait son Discours par un appel à la prise de conscience : « Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres. » La liberté ne dépend pas d'un miracle extérieur, mais d'un geste volontaire.
Mais comment cesser de « servir » un système dont on dépend pour sa retraite ? Comment retirer son épargne de Vanguard quand les alternatives — BlackRock, State Street, Fidelity — participent de la même concentration ? Comment échapper à l'indexation quand la gestion active coûte plus cher et performe moins bien ?
C'est là que réside la différence fondamentale entre la tyrannie politique analysée par La Boétie et la domination économique contemporaine. Le tyran du XVIe siècle pouvait être renversé par le simple refus d'obéir. Le système financier du XXIe siècle ne peut être renversé sans se renverser soi-même.
Pourtant, des fissures apparaissent.
Les procès antitrust en cours — au Texas, mais aussi les enquêtes du Congrès — posent pour la première fois la question de la responsabilité des « investisseurs passifs ». Vanguard a lancé en 2023 un programme pilote, « Investor Choice », permettant aux épargnants de choisir comment leurs votes seront exercés. L'initiative reste marginale — moins de 1 000 milliards sur 10 000 sont concernés — mais elle reconnaît implicitement le problème.
Des alternatives existent. Certains fonds indiciels émergents proposent des structures de gouvernance différentes — droits de vote restitués aux investisseurs, transparence sur les politiques de vote, indexation sectorielle évitant la propriété croisée de concurrents. Ces solutions restent marginales, mais elles prouvent que l'indexation n'implique pas mécaniquement la concentration du pouvoir. Le système Vanguard n'est pas une fatalité technique — c'est un choix institutionnel. Et les choix peuvent être défaits.
La lucidité est le premier acte de résistance. Comprendre que les frais bas ont un prix caché. Voir la chaîne de délégation qui relie notre assurance-vie à Valley Forge. Nommer le mécanisme. C'est peu, mais c'est déjà refuser l'aveuglement confortable.
Concrètement : demander à son assureur comment les droits de vote de son épargne sont exercés. Exiger la transparence sur les politiques de gouvernance des fonds. Ce sont des gestes minuscules — mais ce sont les seuls que le système n'a pas prévu.
En attendant, Vanguard continue de croître. Un dollar à la fois. Un vote délégué à la fois. Une entreprise capturée à la fois.
Le nom « Vanguard » signifie « avant-garde ». L'avant-garde militaire qui précède le gros des troupes. L'avant-garde qui prépare le terrain pour ce qui suit.
L'avant-garde a déjà gagné.
Mais ceux qui voient le champ de bataille peuvent encore choisir où ils se tiennent.
Notes
¹ Azar, José, Martin C. Schmalz et Isabel Tecu, « Anticompetitive Effects of Common Ownership », The Journal of Finance, vol. 73, n° 4, août 2018. Ces résultats ont fait l'objet de critiques académiques (Egland et al., 2019) et de défenses des auteurs (2022). Le débat reste ouvert.
² Scott Morton, Fiona M. et Herbert J. Hovenkamp, « Horizontal Shareholding and Antitrust Policy », Yale Law Journal, vol. 127, n° 7, mai 2018.
³ France Assureurs, « L'assurance vie en unités de compte en 2024 », mai 2025 ; ACPR (Banque de France), « Le marché de l'assurance-vie en 2024 », Analyses et synthèses n° 170, mars 2025.
⁴ Euronext/Morningstar, « Le poids des grandes familles et de l'État au sein des actionnaires du CAC 40 », 2024 ; Le Journal des Entreprises, mars 2025.
Cadre : Mécaniques — Application de la Règle 7 (Le pouvoir le plus absolu est celui qui se fait désirer)
Jerem Maniaco Analyste des mécaniques de pouvoir jeremmaniaco.com