Family offices : 3 100 milliards dans l'angle mort des régulateurs
Enquête sur ces structures où les grandes fortunes échappent à tout contrôle
Il existe des fortunes si vastes qu'elles cessent d'appartenir à ceux qui les possèdent. Elles deviennent des organismes vivants, dotés de leur propre système immunitaire, de leurs propres anticorps juridiques, de leur propre métabolisme fiscal. On les appelle family offices. Vous n'en avez probablement jamais entendu parler. C'est précisément le but.
3 100 milliards dans l'ombre
Huit mille trente. C'est le nombre de single family offices recensés dans le monde en 2024, selon le rapport Defining the Family Office Landscape publié par Deloitte Private en septembre 2024. Une augmentation de 31 % depuis 2019. Ces structures gèrent collectivement 3 100 milliards de dollars d'actifs. En 2030, selon les mêmes projections, elles en géreront 5 400 milliards — davantage que l'ensemble de l'industrie des hedge funds.
Un family office est une entité privée dédiée à la gestion du patrimoine d'une famille fortunée. Le seuil d'entrée oscille entre dix et cinquante millions d'euros. Pour une structure gérant un milliard de dollars, le coût opérationnel moyen atteint six millions de dollars par an, selon le Global Family Office Report 2024 de JP Morgan.
Ce que cette définition technique dissimule, c'est une réalité bien plus troublante. Les family offices sont des États dans l'État. Des juridictions privées où le droit commun cesse de s'appliquer.
Vous connaissez leurs propriétaires. Bernard Arnault possède Groupe Arnault et Financière Agache — 48 % du capital de LVMH selon les documents de référence du groupe. La famille Bettencourt-Meyers opère via Téthys et Téthys Invest — plus de trois milliards d'euros de capital, 28,52 % de L'Oréal soit 152 millions d'actions en pleine propriété, d'après le rapport annuel 2024 de L'Oréal. Les Mulliez contrôlent Creadev — 1,6 milliard d'euros sous gestion selon l'Association Française du Family Office.
Vous connaissez leurs noms. Vous ignorez tout de leurs structures. C'est la définition même du pouvoir.
Le vide juridique organisé
Dans ce milieu, un adage circule avec la régularité d'une prière : vivons heureux, vivons cachés.
En Suisse, les single family offices ne sont pas régulés par la FINMA, le gendarme financier helvétique. Aux États-Unis, ils échappent à l'Investment Advisers Act de 1940. Ils ne déposent ni formulaires 13F ni 13D auprès de la SEC. Un family office peut accumuler des participations colossales dans des entreprises cotées sans que personne — ni régulateurs, ni investisseurs, ni les entreprises elles-mêmes — n'en soit informé.
Pascal Saint-Amans, ancien directeur du Centre de politique et d'administration fiscales de l'OCDE, résumait la situation dans une interview au Monde en 2021 : la question n'est pas de réguler les family offices, mais de les taxer. Le reste est littérature.
Cette opacité n'est pas un défaut du système. Elle en est la fonctionnalité première.
Arnault : l'échappée belge
Bernard Arnault a organisé une migration financière vers la Belgique. Le véhicule s'appelle Protectinvest — une fondation de droit belge, chargée officiellement de la « pérennité familiale » et de la « réduction des frais de succession », selon les statuts déposés au Moniteur belge. Elle contrôle Pilinvest, qui détient plus de 30 % du capital d'Agache, la holding familiale.
En 2021, cette holding a été transformée en société en commandite par actions — un statut qui verrouille le contrôle familial. En 2017, Arnault avait déjà racheté les minoritaires de Christian Dior SE pour 12 milliards d'euros, selon les communiqués officiels de LVMH. En 2025, il a racheté 1,4 milliard d'euros d'actions LVMH supplémentaires, portant sa participation à près de 49 % du capital, d'après les déclarations AMF.
En avril 2023, Le Canard Enchaîné révélait qu'il payait moins de 14 % d'impôts sur l'ensemble de ses revenus — 1,3 milliard d'euros. L'information n'a été reprise par presque aucun média français. Le site Arrêt sur images notait que LVMH représente environ 30 % des recettes publicitaires de la presse magazine nationale.
L'enquête OpenLux, publiée par Le Monde et seize médias partenaires en février 2021, avait déjà montré l'ampleur du phénomène. Trente-sept des cinquante familles françaises les plus fortunées possèdent 535 sociétés au Luxembourg, représentant 92 milliards d'euros d'actifs. Bernard Arnault détient à titre personnel 31 holdings luxembourgeoises, selon les données du registre des bénéficiaires effectifs du Grand-Duché.
Quand la loi est écrite par ceux qui ont les moyens de la contourner, la légalité cesse d'être un critère moral. Elle devient un simple indicateur de ressources.
Archegos : autopsie d'un fantôme
Le 26 mars 2021, un nom inconnu du grand public a fait trembler Wall Street. Archegos Capital Management, le family office de Bill Hwang, s'est effondré en quarante-huit heures. Trente-six milliards de dollars évaporés. Dix milliards de pertes pour les banques créancières, selon le rapport post-mortem de la SEC. Credit Suisse a perdu 5,5 milliards de dollars — des années de profits d'investissement, balayées en un week-end.
Personne n'avait vu venir le cataclysme. Archegos n'existait pas aux yeux des régulateurs.
Bill Hwang avait bâti son empire sur des total return swaps — des produits dérivés qui permettent de prendre des positions gigantesques sans posséder les actions, et surtout sans déclencher les obligations de déclaration. Selon l'acte d'accusation du procureur fédéral de Manhattan, il contrôlait plus de 70 % des actions de GSX Techedu, 60 % de Discovery, 50 % d'IQIYI. Personne ne le savait.
En novembre 2024, Bill Hwang a été condamné à dix-huit ans de prison pour fraude et manipulation de marché, selon le jugement du tribunal fédéral du district sud de New York. Il avait brièvement figuré parmi les personnes les plus riches du monde — fortune estimée à plus de 30 milliards de dollars par Bloomberg. Personne ne connaissait son nom.
Ce qui est remarquable, ce n'est pas l'effondrement. C'est que la maison ait pu s'élever si haut, si longtemps, sans que personne ne lève les yeux.
Le discours des défenseurs
On objectera que cette présentation est partiale. Que les family offices permettent un « investissement patient » là où les marchés exigent des résultats trimestriels. Qu'ils financent l'innovation — Aglaé Ventures, le bras de capital-risque de Groupe Arnault, a investi tôt dans Netflix, Airbnb et Spotify, selon les données de PitchBook.
Ces arguments ne sont pas faux. Ils sont incomplets.
Le « capital patient » existe. Mais il n'exige pas l'opacité totale. Les investissements dans l'innovation sont réels. Mais ils ne justifient pas l'exemption réglementaire. La question n'est pas de savoir si les family offices créent de la valeur. Certains en créent. La question est de savoir pourquoi cette création doit se faire dans l'ombre.
L'argument de l'efficacité économique est un paravent. Le produit réel, c'est l'invisibilité.
La charité comme armure
L'invisibilité pure a ses limites. Elle attire les soupçons. Les grandes fortunes l'ont compris. Elles ont inventé un antidote : la philanthropie.
Cinquante pour cent des family offices déclarent vouloir investir dans les technologies vertes dans les deux à trois prochaines années, selon le Global Family Office Report 2024 d'UBS. Plus de la moitié affirment avoir déjà investi dans des actifs « durables ». Les fondations prolifèrent. Les chaires universitaires portent des noms de milliardaires. Les musées affichent leurs mécènes.
Cette générosité n'est pas feinte. Elle est calculée.
Le cas de la Fondation Louis Vuitton est emblématique. Le bâtiment conçu par Frank Gehry dans le bois de Boulogne devait coûter 100 millions d'euros. Le coût final a atteint 790 millions, selon le rapport de la Cour des comptes de novembre 2018 intitulé Le soutien public au mécénat des entreprises. Sur cette somme, les entreprises du groupe LVMH ont réduit leurs impôts de 518 millions d'euros entre 2007 et 2017 — soit près de 60 % du coût total financé par la collectivité.
La Cour des comptes notait que « la véritable retombée est l'apport en termes d'image de la fondation au groupe et à sa principale marque ». Bernard Arnault avait déclaré vouloir faire « un cadeau à la France ». Un cadeau financé aux deux tiers par le contribuable.
En novembre 2018, l'association anticorruption Anticor a déposé une plainte pour escroquerie, fraude fiscale et blanchiment. La plainte a été classée sans suite en septembre 2019. En 2022, le Conseil d'État a jugé que les comptes de la fondation n'étaient pas communicables au public — au motif qu'ils relèvent de la « vie privée » de cette personne morale.
Une fondation financée à 60 % par l'État, dont les comptes sont protégés par le secret de la vie privée. L'oxymore est parfait.
La philanthropie construit une légitimité sociale qui protège le patrimoine plus efficacement que n'importe quel montage fiscal. Elle transforme le prédateur en bienfaiteur. Elle rend la critique indécente. Qui oserait attaquer celui qui offre un musée à la nation ?
Les Rockefeller l'avaient compris au début du vingtième siècle, quand leur nom était synonyme de monopole et d'exploitation. Ils ont créé des fondations. Aujourd'hui, leur nom évoque la philanthropie. L'histoire a été réécrite.
La philanthropie des grandes fortunes n'est pas le contraire de la prédation. Elle en est le prolongement. Elle lave l'argent suspect dans les eaux bénites de la charité. C'est la forme la plus sophistiquée de manipulation : celle qui se fait passer pour son contraire.
La fuite vers le non-coté
Les family offices investissent massivement dans les marchés privés. Le private equity représente désormais 30 % de leurs portefeuilles, contre 22 % en 2021, selon l'enquête de Deloitte Private de mai 2024. Les actions cotées ont chuté à 25 % — contre 34 % trois ans plus tôt.
Ce mouvement vers le non-coté n'est pas anodin. Les marchés privés offrent ce que les marchés publics ne peuvent plus garantir : l'opacité totale. Une participation dans une entreprise cotée doit être déclarée au-delà de certains seuils. Une participation dans une entreprise non cotée reste invisible.
Téthys Invest, le bras de private equity de la famille Bettencourt-Meyers, détient 37 % de Galileo Global Education — un empire de l'enseignement supérieur privé valorisé 2,3 milliards d'euros, propriétaire du Cours Florent et de Paris Business School, selon les données de Mergermarket. Les holdings intermédiaires sont logées au Luxembourg. Vous n'en saurez pas davantage.
Les family offices ne fuient pas seulement l'impôt. Ils fuient le regard.
100 milliards par an : la facture française
En France, les 10 % des ménages les plus riches détiennent 55 % du patrimoine total, selon les comptes distributionnels de patrimoine publiés par la Banque de France en septembre 2025. Le 1 % le plus riche possède au moins 2,2 millions d'euros par ménage, d'après l'enquête Histoire de vie et Patrimoine de l'INSEE.
Depuis 2003, le revenu des 0,1 % les plus aisés a augmenté de 119 % — contre 46 % pour le reste de la population, selon la note de la Direction générale des Finances publiques de janvier 2025 sur Les revenus et le patrimoine des plus aisés en France.
Une personne parmi le 1 % des Français les plus riches gagne en six jours ce qu'une personne parmi les 50 % les plus pauvres gagne en un an, calcule Oxfam France dans son rapport de janvier 2025.
L'existence des family offices pose une question que personne ne veut vraiment entendre.
À partir de quel niveau de fortune cesse-t-on d'être un citoyen ordinaire ?
L'évasion fiscale coûte entre 80 et 100 milliards d'euros par an à la France, selon le rapport spécial de la commission des finances de l'Assemblée nationale publié en octobre 2024. Plus que le budget de l'Éducation nationale. Plus que l'hôpital public.
En 2024, la Direction générale des Finances publiques a notifié 16,7 milliards d'euros de droits et pénalités à la suite de contrôles fiscaux — un doublement en cinq ans, selon le bilan officiel de mars 2025. Au total, 20 milliards d'euros de fraudes ont été détectés.
Le Luxembourg n'a jamais figuré sur la liste noire des paradis fiscaux établie par l'Union européenne.
La cohérence n'est pas requise quand on écrit les règles.
Les family offices sont les symptômes d'une pathologie plus profonde. Ils révèlent que le pouvoir réel ne réside plus dans les institutions visibles — gouvernements, parlements, tribunaux. Il réside dans les structures qui leur échappent.
On ne contrôle pas ce qu'on ne voit pas.
Et certains ont les moyens de ne jamais être vus.
Ce qui se cache derrière le silence est toujours plus instructif que ce qui s'étale dans le bruit. Les family offices ne parlent pas. C'est leur manière de hurler.
Cadre : Mécaniques — Règle 7
Jerem Maniaco
Auteur — Analyste des mécaniques de pouvoir
jeremmaniaco.com