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Billet de blog 12 janvier 2026

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L'espoir rationné des familles invisibles

À la rentrée 2025, 48 726 enfants disposant d'une notification d'accompagnement n'avaient pas d'AESH. Ce chiffre ne décrit pas un dysfonctionnement. Il décrit une mécanique. Celle d'un système qui donne assez pour maintenir l'espoir, jamais assez pour satisfaire le besoin.

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L'espoir rationné des familles invisibles

Quand le système de prise en charge du handicap fonctionne exactement comme prévu


Un enfant sur six naît chaque année en France avec un trouble du neurodéveloppement. Autisme, TDAH, dyslexie, dyspraxie, trouble du développement intellectuel. Cela représente 120 000 naissances par an. Sept cent mille personnes autistes vivent aujourd'hui sur le territoire. La commission d'enquête parlementaire créée en juillet 2025 a révélé des chiffres que le ministère n'avait jamais communiqués.

Ces chiffres ne décrivent pas un dysfonctionnement. Ils décrivent une mécanique.


Le dosage

À la rentrée 2025, 48 726 enfants disposant d'une notification d'accompagnement n'avaient pas d'AESH. Sur 352 000 élèves concernés, un sur sept attend. En 2024, ils étaient 36 186. La situation s'est dégradée de 35 % en un an.

Le ministre de l'Éducation nationale, Édouard Geffray, a reconnu devant la commission que la situation était « préoccupante ». Il a évoqué des « contraintes budgétaires » et des « contraintes de vivier ». Mille deux cents recrutements sont prévus dans le projet de loi de finances 2026. Contre deux mille l'année précédente.

Observons la structure. Il y a des AESH. Il y en a 146 000 en France — le deuxième corps le plus nombreux de l'Éducation nationale. Il y a des notifications. Il y a des heures attribuées. Le système existe. Il fonctionne. Mais il ne couvre jamais la totalité des besoins. Il y a toujours un écart entre ce qui est promis et ce qui est délivré. Toujours une liste d'attente. Toujours un enfant qui patiente.

Ce n'est pas un accident. C'est un calibrage.


L'attente comme condition permanente

Pour obtenir un diagnostic d'autisme dans un Centre de ressources autisme, le délai peut atteindre trois ans. La Haute Autorité de Santé recommande un diagnostic avant quatre ans. Le calcul est simple : un enfant repéré à deux ans risque d'être diagnostiqué après l'âge recommandé pour les interventions précoces.

Il existe une alternative. Le secteur privé. Entre 350 et 1 000 euros pour un bilan, non remboursé. Les familles qui peuvent payer accèdent au diagnostic. Les autres attendent.

Pour la MDPH, le délai légal est de quatre mois. Le délai réel moyen national atteint 4,7 mois. Dans les Hauts-de-Seine, il dépasse huit mois. Dans le Calvados, 9,6 mois. En Ille-et-Vilaine, 9,2 mois. Si aucune réponse n'arrive après quatre mois, la demande est considérée comme rejetée. C'est la règle. Les familles peuvent alors engager un recours — et attendre encore.

Le système ne refuse pas. Il diffère. Il ne ferme pas la porte. Il la laisse entrouverte.


La fatigue comme instrument

Une étude publiée en janvier 2026 dans Santé Mentale décrit le parcours des familles d'enfants autistes en France. Un tiers des familles de l'échantillon sont des mères célibataires. La plupart ont dû quitter leur emploi ou réduire leur temps de travail.

Les obstacles administratifs s'accumulent. Dossier MDPH. Renouvellement tous les trois à cinq ans. Réunion d'équipe de suivi de scolarisation. Recours en cas de refus. Recherche d'un orthophoniste. Attente pour un psychomotricien. Coordination des intervenants. Les familles deviennent les gestionnaires d'un parcours que personne ne coordonne.

L'épuisement n'est pas un effet secondaire. C'est un résultat. Une famille épuisée ne se révolte pas. Elle survit. Elle remercie pour ce qu'elle reçoit. Elle n'a plus l'énergie de contester, de manifester, de s'organiser collectivement. Elle se bat seule, persuadée que son cas est particulier.


L'isolement par design

Chaque famille affronte le dispositif individuellement. Il n'existe pas de guichet unique réel. Les MDPH sont départementales — 101 fonctionnements différents, 101 délais différents, 101 interprétations différentes des mêmes textes. Les disparités territoriales sont documentées : dans l'Oise, plus de 1 000 enfants attendent un AESH. Dans les Pyrénées-Atlantiques, sept fois moins.

Cette fragmentation empêche la formation d'un front commun. Comment se mobiliser collectivement quand chaque situation semble unique ? Quand le voisin a obtenu ce que vous n'obtenez pas ? Quand la solution dépend de votre département, de votre école, de votre inspecteur, de votre chance ?

L'atomisation des parcours produit l'atomisation des colères. Les associations existent, elles alertent, elles saisissent le Défenseur des droits. Mais la masse critique ne se forme pas. La révolte reste individuelle, donc gérable.


La dette émotionnelle

Quand une notification MDPH arrive enfin, quand un AESH est affecté, quand une place se libère, la réaction attendue est la gratitude. Les parents remercient. Ils savent ce que d'autres n'ont pas. Ils connaissent les familles encore en attente. Ils ont conscience de leur « chance ».

Cette gratitude est structurelle. Elle transforme un droit en faveur. Elle inverse la relation : ce n'est plus l'État qui remplit une obligation, c'est la famille qui reçoit un cadeau. On ne conteste pas un cadeau. On ne réclame pas davantage quand on a déjà reçu quelque chose.

La ministre déléguée au Handicap, Charlotte Parmentier-Lecocq, a nuancé les chiffres devant la commission : « Il ne s'agit pas exactement d'enfants sans solution, mais d'élèves disposant d'une notification d'accompagnement qui n'ont pas encore d'AESH, ou pas pour le nombre d'heures prévu. »

La formulation est précise. Pas « sans solution » — simplement « pas encore » ou « pas assez ». Le système ne prive pas. Il dose.


Les bénéficiaires silencieux

Qui tire parti de cette configuration ?

L'État économise. L'inclusion réelle coûterait des milliards. Des AESH à temps plein, correctement rémunérés, en nombre suffisant. Des places en établissements spécialisés pour ceux qui en ont besoin. Des diagnostics accessibles sans délai. Des parcours coordonnés. Le rationnement permet de maintenir l'apparence de l'inclusion sans en assumer le coût.

Le secteur médico-social conserve son pouvoir de sélection. Une liste d'attente est une forme de pouvoir. Elle permet de choisir, de prioriser, de trier. L'établissement qui a cent demandes pour dix places décide qui entre et qui reste dehors.

Le secteur libéral prospère. Orthophonistes, psychologues, psychomotriciens, neuropsychologues — les délais du public alimentent la clientèle du privé. Ceux qui peuvent payer contournent l'attente. Les autres patientent.

Personne n'a conçu ce système pour qu'il fonctionne ainsi. Mais il fonctionne ainsi. Et ceux qui en bénéficient n'ont aucun intérêt à le transformer.


La normalisation de l'inacceptable

89 % des personnes autistes déclarent se sentir incomprises par leur entourage. 95 % se sentent culpabilisées. Ces chiffres proviennent de l'étude d'impact de la stratégie nationale autisme-TND, conduite par Ipsos.

La culpabilisation est internalisée. Les parents se demandent s'ils ont fait les bonnes démarches, choisi les bons professionnels, rempli correctement les formulaires. Ils cherchent l'erreur en eux-mêmes, pas dans le système. L'échec devient personnel.

Et progressivement, l'attente devient normale. Dix-huit mois pour un diagnostic, c'est « comme ça ». Pas d'AESH à la rentrée, il faut « patienter ». Un dossier MDPH incomplet, c'est « de votre faute ». L'inacceptable se banalise. Il devient le cadre de référence.


Ce que révèle la mécanique

On ne contrôle pas les hommes en les privant. On les contrôle en leur donnant juste assez.

C'est la deuxième règle des mécaniques du pouvoir. La privation totale crée des martyrs. Elle fédère les oppositions, génère la révolte. L'abondance totale supprime la dépendance — et donc le levier de contrôle.

Le dosage calibré produit autre chose. Une attente permanente. Un espoir maintenu. Une gratitude pour ce qui est donné. Une culpabilité pour ce qui manque. Une fatigue qui empêche la mobilisation. Un isolement qui empêche la solidarité.

Le système français de prise en charge du handicap ne dysfonctionne pas. Il fonctionne exactement comme une mécanique de contrôle par le rationnement.

Les 48 726 enfants sans AESH ne sont pas des victimes d'un bug. Ils sont le produit d'un calibrage. Un système qui donne assez pour maintenir l'espoir, jamais assez pour satisfaire le besoin.

Cadre : Mécaniques — Règle II


Jerem Maniaco Auteur — Analyste des mécaniques de pouvoir jeremmaniaco.com

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