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Billet de blog 13 janvier 2026

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FRAGMENT II — L'ÉCONOMIE DE L'ESPOIR RATIONNÉ

Deuxième fragment d'une série de dix sur les mécaniques de domination ordinaire. Le pouvoir moderne ne prive pas — il rationne. L'espoir calibré comme instrument de contrôle.

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L'économie de l'espoir rationné

Mécaniques du Pouvoir — Fragment II/X


Note méthodologique : Ces fragments constituent des modèles d'intelligibilité pour cartographier les dispositifs de domination ordinaire. Finalité : compréhension des structures d'emprise. Décrire n'est pas prescrire.


« On ne contrôle pas les hommes en les privant. On les contrôle en leur donnant juste assez. »


Le tyran échoue. Le bienfaiteur parcimonieux triomphe.

Le pouvoir moderne a compris quelque chose que les despotes d'antan ignoraient dans leur brutalité primitive : la privation totale engendre la révolte. L'oppression trop visible crée des martyrs, fédère les oppositions, donne aux résistants la clarté morale dont ils ont besoin pour agir. L'abondance, à l'inverse, génère l'indifférence et l'amollissement, mais aussi l'ingratitude et l'exigence croissante.

Mais le rationnement calibré avec précision produit la dépendance la plus stable qui soit — celle qui ne se reconnaît pas comme telle. Cette découverte constitue l'innovation politique majeure du vingtième siècle. Elle traverse les régimes politiques, les cultures, les époques. Elle fonctionne aussi bien dans une dictature assumée que dans une démocratie libérale, dans une multinationale cotée en bourse que dans une start-up à la mode.

La machine à espérer

B.F. Skinner a démontré le principe dans ses expériences sur le conditionnement opérant. Ses rats, placés dans des « boîtes de Skinner », appuyaient sur des leviers pour obtenir de la nourriture. La découverte cruciale concernait les programmes de renforcement.

Les animaux récompensés systématiquement développaient un comportement modéré. Les animaux jamais récompensés abandonnaient rapidement. Mais ceux récompensés selon un programme à ratio variable — c'est-à-dire imprévisible — développaient les comportements les plus persistants et les plus frénétiques. Ils continuaient à appuyer longtemps après que les récompenses avaient cessé.

L'incertitude crée l'addiction. La certitude, qu'elle soit positive ou négative, permet le détachement.

Les casinos ont perfectionné cette technique jusqu'à la science exacte. Natasha Dow Schüll, anthropologue au MIT, a passé quinze ans à étudier les joueurs de machines à Las Vegas pour son ouvrage Addiction by Design. Elle décrit ce qu'elle appelle « la zone » : cet état de transe où le joueur perd toute notion du temps. Il ne joue plus pour gagner. Il joue pour rester dans la zone. La machine est conçue pour produire cet état, pour maintenir l'engagement sans jamais satisfaire ni totalement décevoir.

La transposition organisationnelle

Nos organisations professionnelles fonctionnent selon le même principe, transposé du jeu d'argent à la carrière. Les promotions arrivent, mais jamais assez vite pour satisfaire durablement, toujours juste assez pour maintenir l'espoir. Les augmentations surviennent, mais jamais à la hauteur des attentes créées. La reconnaissance existe, mais demeure toujours insuffisante pour étancher le besoin.

Ce n'est pas de l'incompétence managériale. C'est de l'architecture émotionnelle sophistiquée. Chaque frustration mesurée maintient le désir intact. Chaque satisfaction partielle relance la course vers l'horizon qui recule toujours.

Le système parfait ne satisfait jamais complètement, mais ne déçoit jamais totalement. Il maintient ses sujets dans cet entre-deux qui paralyse la révolte tout en maximisant l'effort.

La neurochimie de l'anticipation

Wolfram Schultz, neuroscientifique à Cambridge, a démontré que la dopamine ne récompense pas l'obtention effective d'une récompense. Elle récompense l'anticipation de cette récompense, la possibilité qu'elle advienne.

Le pic dopaminergique survient au moment où la récompense devient possible, pas au moment où elle est effectivement obtenue. Une fois le gain acquis, le niveau redescend. C'est l'attente qui procure l'essentiel du plaisir neurochimique, pas la satisfaction finale.

Plus troublant encore : quand la récompense attendue n'arrive pas, l'activité dopaminergique chute brutalement. La déception est neurochimiquement intense. Et quand une récompense inattendue survient, le pic est maximal.

Le système qui maîtrise l'anticipation contrôle donc directement la chimie cérébrale de ses sujets, sans avoir besoin de leur consentement ni même de leur conscience.

La leçon de Tocqueville

Alexis de Tocqueville l'avait pressenti en analysant la Révolution française dans L'Ancien Régime et la Révolution. Les révolutions n'éclatent pas dans les sociétés les plus oppressives. Elles éclatent dans celles où l'amélioration semble possible sans jamais se concrétiser pleinement.

L'Ancien Régime ne s'est pas effondré à son moment le plus dur, quand l'absolutisme était à son zénith sous Louis XIV. Il s'est effondré après des décennies de réformes partielles, d'ouvertures limitées, de promesses non tenues, sous un Louis XVI pourtant bien plus libéral que ses prédécesseurs.

La frustration d'une promesse non tenue est infiniment plus explosive que la résignation face à une oppression assumée. Le dominateur habile a tiré la leçon : promettre juste assez pour maintenir l'espoir vivant, jamais assez pour devoir tenir ses engagements.

Le piège de l'investissement

Albert Hirschman, dans Exit, Voice, and Loyalty, théorisait les trois réponses face à une organisation défaillante. Exit : partir. Voice : protester. Loyalty : rester.

Ce qu'Hirschman n'a pas suffisamment exploré, c'est comment le rationnement de l'espoir neutralise les deux premières options.

Partir devient psychologiquement impossible quand on a « déjà tant investi » et que « les choses sont sur le point de s'améliorer ». L'économie comportementale appelle cela le coût irrécupérable : nous continuons à investir dans des projets perdants parce que nous ne supportons pas l'idée d'avoir investi en vain. Plus nous avons attendu la promotion, plus nous sommes incapables de partir sans elle.

Protester devient périlleux quand la moindre plainte peut être interprétée comme de l'ingratitude. « On t'a quand même donné ce projet important l'année dernière. » Chaque miette concédée devient un argument pour délégitimer les revendications futures.

Ne reste que la loyauté — cette forme de soumission qui se déguise en vertu.

L'enfer de l'attente

Cette analyse éclaire un paradoxe apparent : pourquoi tant de gens restent-ils dans des situations manifestement insatisfaisantes pendant des années, parfois des décennies ?

La réponse traditionnelle invoque la peur du changement, l'inertie naturelle. Ces facteurs existent. Mais ils masquent le mécanisme principal : l'espoir rationné avec précision. Partir, c'est renoncer définitivement à la possibilité que les choses s'améliorent ici. C'est admettre que la promesse ne sera jamais tenue, que l'attente a été vaine. Tant que l'espoir subsiste, même ténu, le départ reste psychologiquement impossible.

Dante plaçait au-dessus des portes de l'Enfer l'inscription : « Abandonnez toute espérance, vous qui entrez. » Le pouvoir moderne a compris que l'enfer véritable n'est pas l'absence d'espoir. C'est l'espoir maintenu artificiellement, indéfiniment, juste assez pour empêcher de partir.

La sortie de cette mécanique exige une lucidité particulièrement douloureuse. Reconnaître que l'espoir lui-même peut devenir un instrument de contrôle. Accepter que certaines promesses ne sont pas faites pour être tenues, mais pour être indéfiniment reportées. Comprendre que le désir entretenu constitue parfois la chaîne la plus solide.

Le système ne vous prive pas. Il vous fait attendre. Indéfiniment.

Et l'attente, contrairement à la privation, ne génère pas de révolte. Elle génère de l'usure.


Question de débat : La promesse non tenue est-elle une défaillance du système — ou son mode de fonctionnement optimal ?


Références

  • Skinner B.F., Science and Human Behavior, 1953
  • Schüll N.D., Addiction by Design, 2012
  • Schultz W., études sur la dopamine, Cambridge
  • Tocqueville A., L'Ancien Régime et la Révolution, 1856
  • Hirschman A., Exit, Voice, and Loyalty, 1970

Mécaniques du Pouvoir — Fragment 2/10 Décrire n'est pas prescrire.

Prochain fragment mardi : Le silence comme architecture


Jerem Maniaco Auteur — Analyste des mécaniques de pouvoir jeremmaniaco.com

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