Quand la démocratie passe en mode secret-défense
Anatomie d'un tour de magie institutionnel.
« Le secret est la forme la plus aboutie du pouvoir. Non pas parce qu'il cache quelque chose, mais parce qu'il crée l'impossibilité même de savoir s'il y a quelque chose à cacher. »
Quand on observe suffisamment longtemps les mécanismes du pouvoir, on finit par identifier les schémas. Les techniques. Les architectures.
Mars 2020. Six syllabes. Et j'ai reconnu quelque chose.
I. Le cadrage
La première règle de la manipulation, c'est le cadrage. Vous ne mentez pas sur les faits — vous choisissez le prisme à travers lequel les faits seront interprétés.
« Nous sommes en guerre. »
Six syllabes. Emmanuel Macron, 16 mars 2020.
À l'époque, tout le monde a commenté la « dramaturgie », le « ton martial », la « communication de crise ». Les analystes ont disserté sur la rhétorique, la mise en scène, le décor.
Ils ont raté l'essentiel.
Ces six syllabes n'étaient pas une figure de style. Elles étaient un acte juridique. Un basculement de régime. Le moment précis où les décisions sanitaires ont quitté l'orbite républicaine pour entrer dans celle du secret-défense.
Machiavel l'avait compris cinq siècles plus tôt : le Prince ne gouverne pas par la force, mais par la capacité à définir les termes du débat. Appelez une épidémie « guerre », et soudain tout ce qui s'ensuit devient affaire militaire.
La guerre a ses secrets. C'est normal.
La guerre a ses morts qu'on ne compte pas tout de suite. C'est normal.
La guerre suspend les libertés. C'est normal.
Tout devient normal, une fois le cadre posé.
II. L'architecture
Voici comment fonctionne le dispositif. Je décris, je n'accuse pas.
En temps ordinaire, les décisions gouvernementales passent par le Conseil des ministres. Instance républicaine. Les délibérations finissent par devenir accessibles. Les ministres peuvent être questionnés au Parlement. Il existe une traçabilité — imparfaite, mais réelle.
Parallèlement existe le Conseil de défense et de sécurité nationale. Prévu pour les affaires militaires, le renseignement, la lutte antiterroriste, le nucléaire. Les sujets où le secret se justifie par la protection d'intérêts vitaux.
L'élégance du dispositif tient en une phrase : il suffit de changer de salle.
Même président. Mêmes ministres. Mais une salle différente — le salon Murat au lieu du salon de l'Horloge — et d'un coup, tout bascule. Les téléphones sont confisqués à l'entrée. Les participants sont tenus au secret de la défense nationale. Les délibérations deviennent inaccessibles.
Pour cinquante ans.
Parfois cent.
Foucault appelait ça le « dispositif » — non pas un complot, mais un agencement de règles, de procédures, d'architectures qui produit des effets de pouvoir sans qu'aucun individu n'ait besoin de les vouloir explicitement.
Personne n'a « décidé » de soustraire la gestion sanitaire au contrôle démocratique. On a simplement utilisé un dispositif existant. C'est beaucoup plus efficace qu'un complot : ça ne laisse aucune trace d'intention.
III. Les chiffres
Avant 2015, le Conseil de défense se réunissait deux ou trois fois par an. Après les attentats, le rythme s'est accéléré. Dix réunions en 2015. Trente-deux en 2016. Quarante-deux en 2017.
Puis la pandémie.
Quarante conseils de défense entre mars et octobre 2020.
Sept mois. Quarante réunions où une dizaine de personnes ont décidé si vous pouviez sortir de chez vous, voir vos parents à l'hôpital, emmener vos enfants à l'école, conserver votre emploi, exercer votre culte, tenir la main d'un mourant.
Le site de l'Élysée assume. Je cite textuellement : « Les Conseils de défense sanitaire sont des Conseils de défense et de sécurité nationale chargés de prendre des décisions de crise dans le domaine sanitaire. »
Traduit sans novlangue : vos libertés fondamentales ont été suspendues lors de réunions dont vous ne saurez jamais rien.
Un participant anonyme, cité par la presse : « On peut tout se dire. Et cela ne fuite pas. »
Je confirme. Trois ans plus tard, ça n'a pas fuité.
IV. L'horizon
L'article L. 213-2 du Code du patrimoine fixe les délais. Documents classifiés secret-défense : cinquante ans d'inaccessibilité. Cent ans si la divulgation pourrait « porter atteinte à la sécurité de personnes nommées ou identifiables ».
Faisons le calcul.
Premier confinement : mars 2020. Accessibilité des délibérations : 2070. Au mieux.
En 2070, Emmanuel Macron aura 92 ans. Olivier Véran 80. Jean Castex 85. Jean-François Delfraissy 97.
La plupart des Français qui ont vécu les confinements, les attestations dérogatoires, les commerces « non essentiels », le pass sanitaire, l'obligation vaccinale des soignants — la plupart d'entre eux seront morts avant de pouvoir lire ce qui a été dit dans ces réunions.
Il y a quelque chose de presque élégant dans ce dispositif.
Asimov, dans Fondation, imaginait le Plan Seldon — une élite de psychohistoriens calculant l'avenir de l'humanité sur des millénaires, prenant des décisions cruciales pour des milliards d'êtres humains sans jamais leur révéler les fondements de ces décisions. « Faites-nous confiance, la science est de notre côté. Vous ne pouvez pas comprendre les équations, mais nous savons ce qui est bon pour vous. »
Asimov présentait cela comme de la science-fiction.
Nous, nous avons le Conseil scientifique COVID-19 et ses modélisations épidémiologiques. Nous avons des experts qui recommandent, des politiques qui décident, et des citoyens qui obéissent — sans jamais avoir accès aux données brutes, aux hypothèses, aux marges d'erreur, aux désaccords internes.
La différence avec Seldon ? Dans le roman, le Plan finit par être révélé. Dans notre réalité, il faudra attendre 2070.
La Boétie, au XVIe siècle, s'interrogeait sur la « servitude volontaire » — pourquoi les peuples acceptent-ils d'être dominés ? Mais sa question présupposait encore que les dominés savaient qu'ils étaient dominés.
Nous avons dépassé ce stade. Le système moderne ne cache pas qu'il y a un secret. Il ne prétend pas qu'il n'y a rien à cacher. Il fait mieux : il repousse la possibilité même de savoir à un horizon où plus personne ne sera là pour s'en soucier.
C'est du grand art.
Mais même le grand art laisse des traces. Des témoins. Des gens qui parlent.
V. La convergence
Il existe un signal faible que les observateurs du pouvoir connaissent bien : quand des gens qui n'ont rien en commun se retrouvent du même côté, c'est généralement qu'il y a quelque chose de vrai.
Jean-Luc Mélenchon : « Un comité secret. »
Xavier Bertrand : « Hyper-concentration des décisions. »
Yannick Jadot : « Il décide seul avec quelques conseillers. »
Bruno Retailleau : « Jamais le pouvoir n'a été aussi concentré. »
Laurent Berger, patron de la CFDT : « On est suspendu à la décision d'un seul homme. »
Mélenchon et Retailleau. Jadot et Bertrand. L'extrême gauche et la droite dure. Le syndicaliste réformiste et le sénateur conservateur.
Quand l'ensemble du spectre politique — de ceux qui veulent abattre le capitalisme à ceux qui veulent le sanctuariser — pointe le même dysfonctionnement, ce n'est plus une opinion.
C'est un diagnostic.
VI. Le bouclier
La Cour de justice de la République a été saisie de plaintes contre Agnès Buzyn, Édouard Philippe, Olivier Véran. Mise en danger de la vie d'autrui. Le genre d'accusation qui nécessite d'examiner les décisions, les données disponibles, les alternatives envisagées.
Les enquêteurs se sont heurtés au secret-défense.
Comment établir une responsabilité quand vous n'avez pas accès aux délibérations ? Comment prouver qu'une décision était négligente si vous ne pouvez pas savoir sur quelles bases elle a été prise ?
Juillet 2025 : non-lieu.
Théoriquement, un juge peut demander la levée du secret-défense à la Commission consultative du secret de la défense nationale. Pascal Jouary, auteur de Secret défense : le livre noir, décrit la réalité : « En général, on le refuse au juge, ou alors on dévoile des parties qui ne mettent en cause aucun nom. »
Nous ne sommes plus dans la logique du secret qui protège l'État. Nous sommes dans celle du secret qui protège les décideurs de l'État.
La nuance est considérable.
Un manipulateur compétent ne cherche jamais à prouver son innocence. Il s'arrange pour que la question de sa culpabilité ne puisse jamais être posée.
Le secret-défense appliqué à une crise sanitaire accomplit exactement cela : non pas démontrer que les décisions étaient justifiées, mais rendre impossible toute évaluation de leur justification.
VII. Les questions interdites
Voici ce que les Français ne sauront pas avant 2070. Liste non exhaustive.
Sur quelles données exactes le premier confinement a-t-il été décidé — et quels arguments ont été avancés, le lendemain, pour maintenir le premier tour des municipales ?
Pourquoi la prescription de l'hydroxychloroquine a-t-elle été interdite le 26 mai 2020 — trois jours après une étude du Lancet rétractée pour fraude le 4 juin — sans que l'interdiction soit jamais levée ?
Quelles projections épidémiologiques ont justifié le second confinement, quels désaccords ont précédé le pass sanitaire, et qui a proposé l'obligation vaccinale des soignants — sur quels arguments, avec quelles objections ?
Ces questions ne présupposent rien. Elles ne suggèrent pas que les réponses seraient accablantes. Elles demandent simplement : sur quelle base ?
Et la réponse du système est : vous ne saurez pas.
Pas parce que c'est secret.
Parce que c'est secret-défense.
VIII. Le précédent
Emmanuel Macron a dissous les conseils de défense sanitaire après la fin de l'état d'urgence en 2022.
Mais le précédent existe.
Il établit qu'en cas de crise — sanitaire hier, climatique demain, énergétique après-demain, sociale un jour — le pouvoir exécutif peut basculer dans un régime de gouvernance opaque, soustrait au contrôle parlementaire, à l'évaluation judiciaire, à la transparence citoyenne.
Et que personne ne pourra jamais vérifier si les décisions étaient fondées.
Pascal Jouary : « Ceux qui sont impliqués diront toujours qu'ils ont une éthique. Du point de vue citoyen, il n'y en a pas, et la raison d'État est complètement dévoyée. »
Épilogue
Je ne suis pas conspirationniste. La conspiration suppose une intention coordonnée, un plan, des conspirateurs qui se réunissent pour ourdir. C'est presque rassurant — au moins, il y aurait quelqu'un aux commandes.
La réalité est plus banale et plus glaçante.
Les gens protègent leurs intérêts. Toujours. Partout. Sans exception. Non par méchanceté, mais par réflexe. Un système qui permet de décider sans rendre de comptes attire naturellement ceux qui préfèrent ne pas rendre de comptes. Aucun complot n'est nécessaire. Juste de l'opportunisme ordinaire et un dispositif complaisant.
Orwell imaginait une dystopie où le pouvoir réécrivait le passé.
Nous avons fait mieux : un système où le passé reste intact, mais inaccessible. Où les archives existent, mais derrière un mur de cinquante ans. Où la vérité n'est pas falsifiée — simplement différée jusqu'à ce que plus personne ne soit là pour s'en servir.
La question n'est pas de savoir si les décisions prises étaient bonnes ou mauvaises.
La question est de savoir si une démocratie peut fonctionner quand ses citoyens sont structurellement privés des moyens de juger.
Je n'ai pas la réponse.
Mais j'ai le temps d'y réfléchir. Cinquante ans, apparemment.
Jerem Maniaco — Décembre 2025
Sources : Élysée (site officiel) • Code du patrimoine, art. L. 213-2 • Pascal Jouary, Secret défense : le livre noir (Max Milo, 2021) • Conseil d'État, décision du 2 juillet 2021 • Wikipedia, « Conseil de défense et de sécurité nationale » • Europe 1, France Inter, Le Figaro, France 24