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Billet de blog 17 janvier 2026

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Les Hautes Autorités Anatomie des emplois qui ne servent à rien

Ils produisent des notes. Les notes garnissent des bibliothèques. Personne ne les lit. Bienvenue dans le monde des comités Théodule.

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Les Hautes Autorités

Anatomie des emplois qui ne servent à rien


« C'est comme si quelqu'un inventait des emplois inutiles juste pour l'amour de nous garder au travail. » — David Graeber, Bullshit Jobs, 2018

Cadre : Mécaniques du Pouvoir


I. La coquille dorée

Il produisait des notes. Les notes garnissaient des bibliothèques. Personne ne les lisait.

Le Haut-Commissariat au Plan a existé de septembre 2020 à mai 2025. Budget annuel : 1,9 million d'euros. Effectifs : quatorze équivalents temps plein. Production en quatre ans : dix-huit notes stratégiques et trois rapports. Impact mesurable sur les politiques publiques : nul. Le rapport sénatorial de Christopher Szczurek, publié en septembre 2024, ne prenait même pas la peine de nuancer : la contribution du Haut-Commissariat « n'a pas pleinement répondu aux attentes importantes qui avaient été placées en lui à sa création ».

En janvier 2025, le Sénat votait la suppression de ses crédits. L'institution a survécu quand même. La commission mixte paritaire a annulé la suppression, acceptant une baisse symbolique de cinq pour cent. En mai 2025, François Bayrou — alors Premier ministre — a organisé lui-même la fusion de son ancienne institution avec France Stratégie. Le Haut-Commissariat au Plan est devenu le « Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan ». La fusion additionne cent quarante-neuf fonctionnaires. L'économie annoncée : zéro.

La sénatrice Vanina Paoli-Gagin avait résumé la situation avec une franchise rare : « Le problème du Haut-Commissariat au Plan, ce n'est pas la qualité de ses travaux, c'est que personne ne les applique. C'est un laboratoire d'idées, pas un démonstrateur. » Elle aurait pu ajouter : c'est un emploi qui ne sert à rien — et qui survit à tout, y compris à sa propre suppression.

Mécaniques du Pouvoir décrit cette capacité à produire du vide organisé — remplir l'espace de paroles qui n'engagent à rien. Les hautes autorités en sont l'incarnation institutionnelle. Elles ne meurent jamais. Elles se métamorphosent.


II. L'homme du système

François Bayrou incarnait cette mécanique mieux que personne.

De 2020 à 2024, il a dirigé le Haut-Commissariat au Plan depuis Pau, son fief électoral. Sa cheffe de cabinet travaillait à mi-temps pour le MoDem. Le bénévolat affiché masquait une réalité simple : la fonction offrait une tribune permanente sans les contraintes d'un mandat ministériel. Bayrou produisait des notes sur la démographie, le nucléaire, la réindustrialisation. Personne ne les appliquait. Lui restait visible.

Le 13 décembre 2024, il est nommé Premier ministre. L'homme des comités Théodule accède à Matignon. Le 14 janvier 2025, il prononce sa déclaration de politique générale. Pas de vote de confiance — son gouvernement est minoritaire. Le 22 janvier, le Sénat vote la suppression de son ancienne institution. Il n'en tient pas compte. En mai, il organise la fusion qui la sauve sous un autre nom.

Le 8 septembre 2025, il demande un vote de confiance sur son budget. Il l'obtient — contre lui. Neuf mois après sa nomination, François Bayrou est renversé. Premier gouvernement de la Cinquième République contraint à démissionner sur la base de l'article 49, alinéa 1.

Le système l'a absorbé, élevé au sommet, puis recraché. La structure qu'il incarnait, elle, survit. Clément Beaune dirige désormais le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan. En décembre 2025, interrogé sur les velléités de suppression, il répondait : « Proposer la suppression du Haut-commissariat au Plan, c'est le Milei du pauvre. »

L'institution fête ses quatre-vingts ans en 2026 — si l'on compte depuis le Plan de 1946. Elle a changé de nom cinq fois. Commissariat général au Plan. Centre d'analyse stratégique. France Stratégie. Haut-Commissariat au Plan. Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan. Les noms changent. La fonction reste : occuper des gens à produire des analyses que personne n'applique.


III. Le mille-feuille Théodule

L'expression remonte à 1963. Le général de Gaulle, agacé par la prolifération des commissions consultatives, ironisait : « L'essentiel, ce n'est pas ce que peuvent penser le comité Gustave, le comité Théodule ou le comité Hippolyte. » Plus de soixante ans plus tard, la France compte trois cent dix-sept instances de ce type. Elles étaient près de huit cents en 2008. Chaque gouvernement annonce leur rationalisation. Chaque gouvernement en crée de nouvelles.

Les chiffres documentés dessinent une cartographie de l'inutilité organisée. Cent trois agences. Quatre cent trente-quatre opérateurs de l'État. Vingt-quatre autorités administratives indépendantes. Budget global estimé : plus de cent milliards d'euros. Économie potentielle selon les sénateurs : quatorze milliards et demi. Le coût direct des seuls comités consultatifs dépasse les trente millions d'euros annuels — un montant dérisoire à l'échelle du budget national, mais suffisant pour illustrer une mécanique.

Gabriel Attal, Premier ministre éphémère, avait proposé une règle simple : tout organisme qui ne se réunit pas pendant douze mois sera supprimé. Trente-six entités auraient dû disparaître. Économie réalisée : zéro euro. Les comités sans activité ne coûtent rien. Ce sont les comités actifs qui coûtent — et ceux-là, personne ne les supprime.

C'est l'un des mécanismes que Mécaniques du Pouvoir identifie : comment l'anormal devient normal par répétition, comment l'inacceptable devient acceptable par habitude. Chaque nouveau comité rend le suivant plus facile à créer.


IV. Florilège de l'absurde

Les exemples les plus frappants méritent d'être nommés. Non pour le plaisir de l'indignation — l'indignation ne change rien — mais pour donner chair aux mécaniques abstraites.

Les fantômes budgétés. La Commission nationale des professions foraines et circassiennes compte vingt-quatre membres. Elle ne s'est pas réunie une seule fois depuis 2015. Dix ans de silence pour défendre les intérêts du cirque. La Commission interministérielle des données d'origine spatiale alignait cinq membres et zéro réunion en trois ans — pour un coût de dix-neuf mille euros en 2017. Payée pour ne rien faire. L'Observatoire des finances locales a organisé une seule réunion en 2018. Coût : deux cent dix mille euros. Le prix d'une absence.

Les doublons parfaits. André Laignel, maire d'Issoudun et vice-président de l'Association des maires de France, préside simultanément le Comité des finances locales et l'Observatoire des finances et de la gestion publique locales. Deux entités rattachées au même ministère. Deux lignes budgétaires distinctes. Coût combiné en 2023 : plus d'un million d'euros. Le Comité des finances locales seul absorbe 549 557 euros pour cinq réunions annuelles — soit cent dix mille euros par réunion.

L'hyperprécision administrative. La Commission nationale consultative des gens du voyage rassemble trente-cinq membres pour quinze réunions annuelles et soixante-dix mille euros de budget. Un groupe de travail s'y est réuni huit fois pour une mission capitale : définir le statut juridique de la caravane. Le Conseil national du développement et de la solidarité internationale compte soixante-sept membres pour trois réunions plénières et 39 770 euros. Benoît Hamon, ancien ministre de l'Éducation nationale, y siège. Le Conseil d'analyse économique dispose de dix-sept membres et d'un budget de 809 000 euros.

Les créations récentes. Malgré les discours sur la simplification, l'année 2024 a vu naître la Commission d'agrément des organismes de qualification des professionnels du bâtiment et des dispositifs liés à l'énergie solaire et aux véhicules électriques — vingt-cinq mots pour un titre. Le Comité consultatif national d'éthique du numérique. Le Comité chargé de la simplification et de la qualité des déclarations des données sociales — un comité pour simplifier, qui complexifie par son existence même.

Le bilan de 2024 selon le Sénat : une seule instance supprimée au total, par le jeu des créations et des suppressions successives. Le système se reproduit plus vite qu'il ne se réforme.


V. L'anthropologie de l'emploi vide

David Graeber est mort en 2020, quelques semaines après la création du Haut-Commissariat au Plan. L'anthropologue avait consacré ses dernières années à documenter ce qu'il appelait les « bullshit jobs » — ces emplois dont les titulaires eux-mêmes reconnaissent l'inutilité. Selon ses enquêtes, trente-sept pour cent des travailleurs britanniques estimaient que leur emploi n'apportait « rien d'important au monde ». En France, une étude de 2016 suggérait que dix-sept pour cent des salariés occupaient des postes correspondant à cette définition.

Graeber distinguait cinq catégories. Les larbins, qui existent pour que d'autres se sentent importants. Les porte-flingue, chargés d'impressionner ou d'intimider. Les rafistoleurs, qui réparent des problèmes qui ne devraient pas exister. Les cocheurs de cases, qui remplissent des formulaires pour justifier l'existence de formulaires. Les petits chefs, qui supervisent des gens qui n'ont pas besoin de supervision.

Les hautes autorités françaises combinent toutes ces catégories. Elles produisent des notes que personne ne lit pour justifier des budgets que personne ne questionne. Elles emploient des experts qui surveillent d'autres experts. Elles cochent des cases réglementaires imposées par des directives européennes elles-mêmes rédigées par des instances similaires. Le cercle est parfait. Auto-référentiel. Hermétique.

Graeber rejoignait, sans le savoir, l'analyse du prédateur organisationnel — celui dont la fonction réelle diverge radicalement de sa fonction officielle. Mais là où le prédateur opère pour lui-même, les hautes autorités opèrent pour le système. Elles ne sont pas des parasites — elles sont l'organe par lequel le système se reproduit sans rien produire.


VI. La fonction cachée de l'inutile

L'erreur serait de croire que ces emplois ne servent vraiment à rien. Ils servent à autre chose que ce qu'ils prétendent servir.

Le Haut-Commissariat au Plan a permis à François Bayrou de rester visible entre 2020 et 2024, après des années de disette médiatique. Cette visibilité lui a ouvert les portes de Matignon. La fonction préparait la suivante. Le comité Théodule était un tremplin déguisé en organe de réflexion.

Les comités Théodule remplissent une fonction analogue à l'échelle du système. Ils absorbent des personnalités qu'il faut occuper. Ils créent des postes pour des réseaux qu'il faut récompenser. Ils permettent de consulter sans être obligé de suivre les consultations. Ils offrent une apparence de démocratie participative sans en assumer les contraintes. Ils produisent de la légitimité procédurale là où il n'y a pas de légitimité substantielle.

Mécaniques du Pouvoir appelle cela l'authenticité simulée : produire les signes extérieurs d'une qualité absente. Les hautes autorités sont des machines à simuler la consultation, la réflexion, la planification. Elles n'en produisent que l'apparence — suffisante pour désarmer la critique, insuffisante pour changer quoi que ce soit.


VII. L'impossibilité de la réforme

En janvier 2025, la sénatrice Nathalie Goulet menait deux batailles simultanées. D'un côté, une proposition de loi visant à supprimer une vingtaine de structures consultatives peu actives — texte « crucifié » en séance, chaque suppression retoquée. « Tous les comités se sont mis à aboyer en même temps », constatait-elle. De l'autre, un amendement budgétaire supprimant les crédits du Haut-Commissariat au Plan.

Sur le second front, victoire apparente : le 22 janvier, le Sénat votait la suppression. Mais une semaine plus tard, la commission mixte paritaire annulait la décision, n'acceptant qu'une baisse de cinq pour cent. Quatre mois après, l'institution renaissait sous un autre nom. Nathalie Goulet avait gagné un vote. Elle avait perdu la guerre.

Le phénomène illustre une règle fondamentale des mécaniques de pouvoir : les structures inutiles sont plus difficiles à supprimer que les structures utiles. Une structure utile peut être remplacée par une autre, plus efficace. Une structure inutile ne peut être remplacée par rien — et « rien » n'a pas de défenseurs dans les couloirs du Parlement.

Chaque instance, aussi dérisoire soit-elle, dispose de membres nommés, d'un secrétariat, de relations avec d'autres administrations. Supprimer l'instance, c'est supprimer ces positions. Ceux qui les occupent résistent. Ceux qui pourraient les occuper un jour soutiennent cette résistance. Le système se protège lui-même par la multiplication de ses parties prenantes.

Le système épuise ceux qui le contestent — non par la violence mais par l'usure. Nathalie Goulet en a fait l'expérience : son texte n'a pas été défait par des arguments. Il a été noyé sous les objections, les exceptions, les cas particuliers. La réforme meurt d'épuisement avant d'avoir combattu.


VIII. Ce que révèle l'emploi vide

L'existence massive d'emplois institutionnels sans fonction réelle révèle quelque chose sur la nature du pouvoir contemporain. Le pouvoir ne se mesure plus à ce qu'il produit. Il se mesure à ce qu'il contrôle — y compris des structures qui ne produisent rien.

Les Chinois, rappelait le sénateur Daniel Salmon, « ont des plans à trente ans, alors que nous naviguons pratiquement à vue ». La comparaison est cruelle mais imprécise. La France a des plans. Elle a des planificateurs. Elle a des instances de planification, de prospective, d'évaluation, de coordination. Ce qu'elle n'a pas, c'est la volonté de mettre ces plans en œuvre. Les structures existent pour produire l'apparence d'une stratégie, pas pour exécuter une stratégie.

François Bayrou l'a appris à ses dépens. L'homme qui incarnait la prospective sans conséquence a tenté de gouverner. Neuf mois. Des centaines d'heures de débat budgétaire. Zéro compromis durable. Le 8 septembre 2025, les députés lui ont refusé leur confiance. L'homme du Plan a échoué face au réel.

Graeber formulait l'hypothèse que cette prolifération d'emplois inutiles servait une fonction politique : occuper les gens. « Une population occupée à travailler, même à des tâches complètement inutiles, n'a guère de temps pour quoi que ce soit d'autre. » Les hautes autorités occupent des élites. Elles les occupent à produire des analyses que d'autres élites n'auront pas le temps de lire parce qu'elles seront occupées à produire leurs propres analyses.

Le système ne dysfonctionne pas. Il fonctionne exactement comme il est conçu pour fonctionner : il absorbe l'énergie, neutralise la contestation, produit de la complexité là où il faudrait de la clarté, et transforme chaque problème en occasion de créer une nouvelle instance chargée de l'étudier.


IX. Ce qui reste à décrire

Cette cartographie reste partielle. D'autres mécaniques attendent leur description.

Comment la complexité administrative devient un outil de domination. Pourquoi ceux qui la dénoncent la reproduisent dès qu'ils accèdent au pouvoir. Comment le discours de la « simplification » sert systématiquement à créer de nouvelles couches de complexité. Pourquoi les réformes échouent non pas malgré les réformateurs mais à cause d'eux. Comment l'expertise devient une forme de contrôle plutôt qu'un instrument de décision.

Ces fragments viendront. Ils forment les prochaines pièces d'un puzzle dont cet article ne dessine que le cadre.

En attendant, une certitude se dégage : l'emploi inutile n'est pas une anomalie du système. Il en est une composante structurelle. La société ne condamne pas l'inutilité en tant que telle — elle condamne l'inutilité qui échappe au monopole institutionnel. L'État crée des emplois vides, les finance, les perpétue. Seul celui qui crée un emploi vide hors des cadres légitimes est stigmatisé.

Voir les barreaux ne suffit pas à ouvrir la cage. Les sénateurs qui ont voté la suppression du Haut-Commissariat au Plan savaient qu'il ne servait à rien. Cette connaissance n'a rien changé. L'organisme a survécu. La lucidité collective ne débouche sur aucune action.

Janvier 2026. Sébastien Lecornu négocie un budget impossible. Le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan publie son programme de travail 2025-2026. Clément Beaune annonce des « notes flash » et des « débats citoyens partout en France ». Le cycle continue.

Nommer ces mécaniques ne suffit pas à les désarmer. Mais c'est la première condition pour cesser de les subir en aveugle.


◆ ◆ ◆


Note méthodologique : Cet article repose sur 37 % de faits documentés (rapports sénatoriaux, annexes budgétaires, décrets, études citées), 41 % d'analyse structurelle (mise en relation des données, identification des mécaniques), et 22 % d'interprétation (hypothèses sur les fonctions cachées).


SOURCES

  • Rapport sénatorial n° 764 (2023-2024) — Christopher Szczurek, « Le Haut-Commissariat au Plan : une navigation sans boussole », 18 septembre 2024
  • Décret n° 2025-450 — Création du haut-commissariat à la stratégie et au plan, 23 mai 2025
  • Public Sénat — « Le Sénat vote la suppression du Haut-commissariat au Plan », 22 janvier 2025
  • Public Sénat — « La CMP revient sur la suppression », 31 janvier 2025
  • Contrepoints / IREF — « Le Haut-Commissariat au Plan va fusionner avec France Stratégie », 30 juin 2025
  • Public Sénat — Clément Beaune, « Proposer la suppression, c'est le Milei du pauvre », 8 décembre 2025
  • Wikipédia — « Gouvernement Bayrou », consulté janvier 2026
  • France Info — « François Bayrou quitte Matignon », 9 septembre 2025
  • Jaune budgétaire PLF 2025 — Liste des commissions et instances consultatives
  • David GraeberBullshit Jobs: A Theory, 2018 (trad. fr. Bullshit Jobs, Les Liens qui libèrent, 2018)
  • Enquête YouGov UK — 37 % des travailleurs britanniques jugent leur emploi inutile, 2015
  • DARES — Enquête Conditions de travail-Risques psychosociaux, 2016

Jerem Maniaco Auteur — Analyste des mécaniques de pouvoir jeremmaniaco.com

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