Sarkozy en prison : pourquoi Pascal Praud pleure et pas vous
Par Jerem Maniaco
CNews, Fayard, l'Élysée : cartographie d'une machine à réhabiliter les puissants
Cinq ans de prison ferme. Cinquante millions d'euros de financement libyen présumé. Et Pascal Praud qui s'émeut des « conditions infamantes » d'un homme « placé à l'isolement avec les pires criminels du pays ».
Vingt ans à observer les manipulateurs dans les coulisses de la nuit européenne m'ont appris à reconnaître le moment précis où le récit bascule. Ce n'est jamais quand l'accusé clame son innocence. C'est quand ses défenseurs commencent à parler de sa souffrance.
Le 21 octobre 2025, Nicolas Sarkozy franchissait les portes de la prison de la Santé. Premier ancien président de la Ve République à connaître l'incarcération. Devant son domicile, des soutiens criaient « mort aux journalistes et mort aux juges ». L'ancien magistrat anti-corruption Éric Halphen, sur France Inter, avouait que « ça fait peur ».
Ce qui devrait nous faire peur, ce n'est pas qu'un condamné aille en prison. C'est la machinerie de réhabilitation qui s'est mise en branle avant même que la porte de sa cellule ne se referme.
La stratégie du martyr
Trois semaines. Vingt jours exactement. C'est le temps qu'aura passé Nicolas Sarkozy à la Santé avant que la cour d'appel n'ordonne sa libération sous contrôle judiciaire. Trois semaines qui auront suffi à produire un livre de 216 pages, « Le Journal d'un prisonnier », publié chez Fayard — propriété de Vincent Bolloré — et déjà vendu à près de 100 000 exemplaires.
L'arithmétique est vertigineuse. Sept pages par jour. Un exploit littéraire. Ou l'aveu que le récit était prêt avant même l'épreuve.
« Je me demandais vraiment où j'étais tombé », écrit Sarkozy. « Comment m'extraire de ce cauchemar. » Il décrit sa prière à genoux dans sa cellule de neuf mètres carrés, ses échanges avec l'aumônier, son alimentation de « laitage, barre de céréales, eau minérale ». La vie intérieure qui « se fortifie en prison ». Le gris qui « dévorait tout ».
On croirait lire les mémoires d'un dissident soviétique. Pas celles d'un homme condamné pour avoir organisé, selon le tribunal, une « entente criminelle » visant à corrompre un dictateur responsable d'attentats terroristes contre des avions civils.
Les cinq techniques de réhabilitation médiatique
Observez. Il n'y a pas de hasard dans cette séquence. Seulement une partition jouée avec la précision d'un orchestre symphonique.
Première technique : l'humanisation forcée. On ne parle plus du financement libyen. On parle des livres qu'il lit en cellule — Le Comte de Monte-Cristo, évidemment. De son courage. De sa dignité. Pascal Praud, dans L'Heure des Pros, le décrit « écrivant cinq, six, parfois sept heures par jour » et « faisant une heure de sport ». L'homme politique disparaît. Reste le père de famille, le mari, l'écrivain improvisé.
Deuxième technique : le déplacement du sujet. On débat de la sévérité de la peine, jamais de la gravité des faits. On s'interroge sur l'exécution provisoire, pas sur les cinquante millions d'euros. On questionne l'impartialité des juges, pas la réalité de l'entente avec Kadhafi. Le tribunal a pourtant été limpide : les faits sont « d'une gravité exceptionnelle », « de nature à altérer la confiance des citoyens ».
Troisième technique : l'équivalence morale. « Et Mélenchon alors ? » devient le mantra. Comme si une condamnation définitive dans l'affaire des écoutes, un jugement en cours dans l'affaire Bygmalion, et une incarcération dans l'affaire libyenne pouvaient se comparer aux controverses de n'importe quel opposant politique. La technique est vieille comme la rhétorique : noyer le spécifique dans le général.
Quatrième technique : la victimisation par procuration. Ce n'est plus Sarkozy qui souffre. C'est Carla. Ce sont ses fils. C'est la République elle-même. Pascal Praud ose invoquer Martin Niemöller — le pasteur qui a passé huit ans dans les camps nazis pour avoir résisté à Hitler — afin de défendre un homme condamné pour association de malfaiteurs avec un dictateur. Comparer l'incarcération dorée d'un ex-président à la déportation des victimes du nazisme : voilà le degré zéro de la décence.
Cinquième technique : la normalisation progressive. « On a tous fait des erreurs. » « La justice est allée trop loin. » « Il a déjà été suffisamment puni. » Trois semaines de prison deviennent « une épreuve terrible ». Vingt jours se transforment en calvaire. Et bientôt, on oubliera pourquoi il était là.
La cartographie des défenseurs
Qui pleure Nicolas Sarkozy ? La question n'est pas anodine.
Pascal Praud dîne avec lui au Peninsula, palace parisien, la veille de sa condamnation. Le lendemain, sur CNews, il dénonce « un scandale judiciaire ». « La justice condamne qui elle veut », déclare-t-il. « Les magistrats tuent la République. » L'année précédente, il avait déjà signé un éditorial intitulé « Sarkozy forever ! » où il confessait l'« aimer beaucoup ». Journalisme ou plaidoirie ?
CNews, Europe 1, Le Journal du Dimanche, Paris Match, Fayard — tous propriétés du groupe Bolloré — orchestrent la défense. L'éditorialiste du JDD écrit que l'incarcération « abîme la Ve République ». Europe 1 consacre un podcast à cette « journée historique ». Fayard publie le livre dans un délai record. Un écosystème médiatique au service d'un seul homme.
Gérald Darmanin, garde des Sceaux, se rend en prison pour « voir » Nicolas Sarkozy le 29 octobre. Visite tellement problématique que la cour d'appel, en le libérant, lui interdit tout contact avec le ministre de la Justice.
Emmanuel Macron le reçoit à l'Élysée quelques jours avant l'incarcération. « Il était normal que, sur le plan humain, je reçoive un de mes prédécesseurs », justifie-t-il. Normal. Comme si recevoir un condamné en partance pour la prison relevait du protocole républicain.
Dans son livre, Sarkozy évoque « le représentant de Mediapart » qui « continuait à parader » lors du procès, malgré un document « probablement faux ». La note Koussa, révélée en 2012, a pourtant résisté à toutes les expertises judiciaires. Les juges d'instruction ont rejeté l'hypothèse du faux. Mais dans la stratégie de réhabilitation, l'ennemi doit toujours rester le messager.
Ce que la compassion révèle
Les défenseurs de Sarkozy invoqueront la présomption d'innocence — il a fait appel. Ils oublieront que cette présomption n'a jamais empêché l'incarcération de dizaines de milliers de prévenus chaque année. Ils oublieront que 70 000 personnes sont actuellement détenues en France, dans des conditions autrement plus dégradantes qu'une cellule individuelle de neuf mètres carrés avec deux officiers de sécurité dans la pièce voisine.
Les agents pénitentiaires qui ont bloqué l'entrée de la Santé le jour de l'arrivée de Sarkozy ne protestaient pas contre son incarcération. Ils dénonçaient « une incarcération médiatique » pendant que « la crise pénitentiaire est totale ».
Mais personne ne s'émeut du détenu lambda dans sa cellule partagée. Personne n'écrit d'éditorial sur le primo-délinquant qui attend son procès depuis des mois. Personne ne publie de livre à 100 000 exemplaires sur l'innocence présumée de ceux qui n'ont pas les moyens de se payer Thierry Herzog.
L'empathie, comme la justice, a ses préférences. Elle s'émeut des puissants déchus, jamais des faibles ordinaires.
Le miroir
Je repense à cette phrase de l'ancien magistrat Éric Halphen : « Le fait de s'en prendre aux juges, c'est très grave. »
C'est grave parce que chaque attaque contre l'institution judiciaire fragilise le seul rempart dont disposent les citoyens ordinaires contre l'arbitraire des puissants. C'est grave parce que la délégitimation de la justice profite toujours aux mêmes : ceux qui ont les moyens de s'en affranchir.
Nicolas Sarkozy n'est pas victime d'un acharnement. Il est le bénéficiaire d'une protection de caste que le reste des justiciables ne connaîtra jamais.
Cinquante millions d'euros. Cinq ans de prison. Vingt jours d'incarcération. Un livre à 100 000 exemplaires.
Faites le calcul. Et demandez-vous qui, dans cette histoire, est vraiment la victime.
Auteur de thrillers psychologiques. Analyste des mécanismes de pouvoir. Vingt ans d'observation des prédateurs dans les nuits européennes.